1601-1602
Peu de temps après cette guerre foudroyante de Savoie, qui avertit si
bien l'Europe de la résurrection de la France, le roi montrait à Biron
une statue où on l'avait fait en dieu Mars et couronné de lauriers. Il
lui dit malignement: «Cousin, que pensez-vous que dirait mon frère
d'Espagne s'il me voyait de la sorte?--Lui! il ne vous craindrait
guère!»
Voilà comme on le traitait. Sa puissance si bien prouvée, sa renommée
militaire, tant de vigueur, tant d'esprit, tout cela n'empêchait pas
qu'on ne le traitât lestement, sans ménagement, avec une légèreté bien
près du mépris. Lui-même il en était cause. Personne n'avait moins de
tenue. Sa camaraderie étrange avec Bellegarde, Bassompierre, les jeunes
gens qui riaient de lui et qui lui soufflaient ses maîtresses, semblait
d'une débonnaireté plus qu'humaine. On le trompait, on s'en moquait, et
il n'en faisait pas plus mauvaise mine. Il se faisait lire les libelles,
allait voir les farces où on le jouait, et riait plus que personne. Sa
première femme, Marguerite, avait illustré sa patience. La seconde,
Marie de Médicis, fut maîtresse dès le premier jour, signifiant qu'elle
garderait et ses cavaliers servants et sa noire entremetteuse.
L'inconsistance du roi dans la vie privée était excessive, il faut
l'avouer.
Pendant que la reine voyageait lentement de Lyon à Paris, il était
auprès d'Henriette à Verneuil, où elle le reçut dans son nouveau
marquisat. La vive et charmante Française, gagnant par la comparaison
avec la grosse sotte Allemande, le ressaisit à ce point, que le capucin,
agent d'Henriette, fut enfin envoyé à Rome, avec la lettre de créance
que le roi lui avait donnée. Il devait voir les cardinaux, montrer
l'engagement du roi avec elle et tâter si l'on ne pourrait obtenir un
second divorce. Ce pauvre homme, qui n'était autorisé que du roi et non
des ministres, fut reçu par notre agent, le cardinal d'Ossat, avec
mépris, avec haine et sans ménagement. Rome entière fut contre lui; à
grand'peine il put revenir en France. On voulait le retenir dans un
couvent de son ordre, le murer jusqu'à la mort dans un _in pace_
d'Italie.
Le roi semble l'avoir oublié. On lui avait fait entendre qu'il ne
pouvait renvoyer Marie sans motif spécieux, ni surtout sans rendre la
dot. D'ailleurs, elle arrivait grosse. Les ministres étaient pour elle,
pour un Dauphin qui allait simplifier la succession, assurer, la paix,
écarter toute chance de guerre civile. Mais il fallait un Dauphin;
malheur à elle si elle eût eu une fille. Henriette, qui un mois après
eut un fils, l'aurait emporté.
Le roi accueillit le Dauphin avec la joie la plus touchante.
Cependant la reine ne faisait nul mystère de son fidèle attachement pour
Virginio. Un manuscrit du fonds Béthune (qu'a copié M. Capefigue) nous
apprend que, six mois après ses couches, le roi allant au Midi avec
elle, elle s'arrêta à Blois, dit qu'elle n'irait pas plus loin, résolue
qu'elle était de retourner à Fontainebleau, où Virginio l'attendait. Le
roi, perdant patience, eut encore l'idée de la renvoyer. «Cela serait
bon, dit Sully, si elle n'avait pas un fils.» Donc on la garda,
craignant d'embrouiller la succession si la légitimité de ce fils
devenait douteuse. L'Espagne eût saisi cette prise.
Voilà bien des variations; mais elles ne semblaient pas moindres dans sa
conduite publique.
Au moment où son mariage italien faisait croire qu'il tenait fort à se
rattacher à l'Italie, brusquement il renonce, en rendant Saluces, et se
ferme l'Italie. Le Vénitien Contarini dit que ce traité étrange et
inattendu releva l'Espagne (battue à Newport). Le parti espagnol à Rome
devint insolent. Ce mariage avec la nièce d'un prince qui avait des
enfants, avec une princesse sans droit à la succession de Toscane, n'eut
pas même l'effet de nous assurer l'alliance du grand-duc; il se refit
Espagnol.
Par l'abandon de Saluces, l'ancien et primitif asile du protestantisme
italien, le roi abdiquait le protectorat des pauvres Vaudois qui
s'étaient offerts à lui de si grand coeur en 1594, et ne décourageait
pas moins les Grisons à l'autre extrémité des Alpes. Le gouverneur de
Milan, Fuentès, ne tarda pas à les murer dans leurs montagnes (octobre
1603), en bâtissant aux passages qui communiquent en Italie un fort qui
lui permettait de les affamer à son gré. Ils s'adressèrent au roi de
France, qui leur conseilla de patienter. Il avait, comme on a vu,
abandonné Ferrare au pape, malgré les prières de Venise; et plus tard
Venise elle-même, dans sa lutte avec le pape, n'eut d'autre secours de
lui que le conseil de s'arranger.
Je veux bien croire que, dès ce temps, il couvait l'intention de frapper
l'Espagne et l'Autriche. De bonne heure il y songea; mais toujours en
protestant _qu'il ne savait pas s'il serait avec ou contre l'Espagne_.
(V. Bassompierre, 1609.) Dissimulation utile qui pourtant eut
l'inconvénient de faire croire les Espagnols plus forts qu'ils
n'étaient, lui plus faible, de rendre tout le monde incertain, défiant,
et d'ôter l'espoir qu'on aurait eu dans la France.
L'Espagne, usée jusqu'aux os, et se sentant si peu de force, hasardait
les coups de loterie les plus criminels. Tout en tâchant de soutenir la
grande guerre en Hollande, elle faisait ailleurs la guerre de _bravi_ et
de coupe-jarrets. Philippe III était un pauvre homme, mais ses gens de
hardis coquins. Les Fuentès, les d'Ossuna, les Bedmar, avaient repris
les moyens du XVe siècle, poison, meurtre et incendie. On ne tarda pas
à les voir conspirer avec des forçats pour prendre, piller, brûler
Venise.
Dès 1595, ils avaient visé en France un homme propre au crime. Biron, un
brave de peu de cervelle, sot glorieux, que l'on pouvait pousser par
l'orgueil et le mécontentement aux plus sinistres tentatives. Notez que
cet imbécile, le jouet des intrigants, était un héros populaire. Sa
grande vigueur de poignet, sa forte encolure, lui comptaient dans
l'esprit des foules autant que ses trente blessures et tous ses grands
coups d'épée. Il semble que les bonnes gens aient confondu ce Biron fils
avec son illustre père, aussi habile capitaine que le fils fut bon
soldat. Du père, du fils, ainsi brouillés, on avait fait une légende;
c'était un Achille, un Roland. Le roi, sans lui, n'aurait rien fait. Lui
seul avait tout accompli par la force de ses bras et de ses grosses
épaules.
L'étranger avait trouvé son affaire pour troubler tout, un mannequin et
un drapeau.
Biron était un homme noir, gras, trapu, d'un visage trouble, avec des
yeux inquiets (figures de fous qui vont au crime). Sa fortune, comme sa
personne, trouble, mal rangée. On ne pouvait l'enrichir. Toujours aux
expédients. «Si je ne meurs sur l'échafaud, disait-il, je mourrai à
l'hôpital.»
Le roi l'avait fait amiral, maréchal, général en chef, duc et pair,
gouverneur du gouvernement qu'avait eu le chef de la Ligue, M. de
Mayenne, et qu'eurent les seuls princes du sang, la Bourgogne, poste de
confiance, contre la Franche-Comté et la Savoie. Mais tout cela n'est
rien. Biron se désespérait.
Un danger très-grand était dans cet homme. Il avait en lui le divorce et
la discorde de la France, deux partis, deux religions. Mais, par cela
même, il pouvait être le trait d'union des deux partis. Père catholique,
mère protestante. Par celle-ci, il était parent de tout ce qu'il y avait
de noblesse périgourdine; par son père, il était cousin de tous les
barons de Gascogne.
Rangez autour tous les traîtres, un d'Épernon, qui tenait la Charente à
l'ouest, Metz à l'est, et l'entrée des Allemands. À côté, un autre homme
double, M. de Bouillon, fort en Limousin, plus fort au nord, où, par
mariage, il était prince de Sedan. Même le compère du roi, M. de
Montmorency, son connétable, son ami personnel, le roi du Languedoc,
avait un traité secret avec le duc de Savoie.
Biron, en rapport direct avec Madrid et Milan, où il envoya plusieurs
fois, n'avait fait son aveu à Lyon, que pour inspirer confiance et se
faire donner Bourg-en-Bresse, par où il eût fait entrer le Savoyard et
l'Espagnol. Le roi refusa. Et Biron, plus que jamais, renoua ses trames
par l'intermédiaire d'un La Fin, qu'on a prétendu l'auteur de toute
cette conspiration, commencée bien avant qu'il s'en mêlât.
En juillet 1601, le roi, comme toute l'Europe, était attentif au siége
d'Ostende. Il était à Calais, sur les murs, écoutant tout le jour la
canonnade lointaine qui remplissait le détroit. Élisabeth vint à
Douvres, et elle eût bien voulu, dans la peur du triomphe des Espagnols,
contracter avec le roi une alliance offensive. Il lui fit passer Sully,
qui lui dit la situation. Le sol lui tremblait sous les pieds. Les
mécontents se seraient levés derrière lui, s'il se fût engagé aux
Pays-Bas. Soit pour les inquiéter et leur rendre Biron suspect, soit par
un reste d'amitié et dans l'espoir que l'autorité de la grande Élisabeth
le ferait rentrer dans la voie du bon sens et de l'honneur, il le lui
envoya comme ambassadeur. La reine le prêcha fort, fit grand éloge du
roi, ne blâmant que sa clémence. Enfin, pour plus d'impression,
surmontant le grand chagrin qui, dit-on, hâta sa mort, elle lui montra
de sa fenêtre un objet la tête d'Essex, du jeune homme qu'elle avait
aimé, et qui, au bout d'un an, était encore exposée à la Tour: «Son
orgueil l'a perdu, dit-elle. Il croyait qu'on ne pourrait se passer de
lui. Voilà ce qu'il y a gagné. Si le roi mon frère m'en croit, il fera
chez lui ce qu'on a fait à Londres: il coupera la tête à ses traîtres.»
Vaines paroles. Biron, de retour, n'eut pas de repos qu'il ne se perdit.
Il reprit ses trames avec la Savoie, mais par un nouvel agent, s'étant
brouillé avec La Fin, qui avait pourtant ses papiers. La Fin jasa, le
roi le fit venir et en tira tout. Effroyable découverte. Tout le monde
semblait compromis, et il ne savait plus à qui se fier. Il avança vers
le Midi pour tâter Bouillon, d'Épernon; mais ils n'étaient pas décidés;
ils vinrent se remettre à lui. Montmorency restait tranquille, et non
moins les huguenots. Ils n'avaient garde de traiter avec Biron, au
moment où il devenait si bon Espagnol, si bon catholique, s'affichant
tout à coup dévot, lui qui ne savait son _Pater_.
Une délibération secrète eut lieu. Le roi se voyait dans les mains
Bouillon, d'Épernon; Biron seul manquait. Fallait-il arrêter ceux-ci,
en attendant l'autre? Il posa cette question en petit conseil; quelqu'un
voulait qu'on arrêtât les deux qu'on avait. Sully s'y opposa: «Si vous
arrêtez ces deux-ci sans preuves, vous effarouchez les vrais coupables,
et vous les avertissez.»
Forte et courageuse parole qui sauva la France et trancha le noeud.
Les grands avaient une prise sur le peuple. Un pesant octroi aux portes
des villes enchérissait les vivres. Il s'était révolté contre. Le roi
punit la révolte, mais il supprima l'octroi.
C'était assurer le dedans. Mais, du dehors, l'étranger ne pouvait-il
arriver, être introduit par Biron dans ses places de Bourgogne? On
trompa celui-ci, on le rassura, en lui faisant croire qu'on ne savait
que ce qu'il avait avoué. On parvint à le désarmer. Sully le pria
d'envoyer ses canons, qui étaient vieux, pour les remplacer par des
neufs. Il n'osa les refuser.
Cela fait, le roi éprouva le plus vif besoin de le voir. Il lui envoya
Jeannin, l'ex-ligueur. La Fin écrivit à Biron. Le roi lui-même écrivit:
«Qu'il ne croyait pas un mot de ce qu'on disait contre lui, qu'il lui
remettrait ces accusations mensongères, qu'il l'aimait, l'aimerait
toujours (14 mai 1602).»
Cette lettre était-elle perfide? Je ne le crois pas. Il l'aimait. Mais
il voulait s'en assurer, le mettre hors d'état de se perdre, éclaircir
tout, le gracier, l'annuler moralement, et avec lui tous les ligués.
Biron ne vint que parce qu'on lui dit que le roi voulait aller à lui
tête baissée, l'enlever. Il n'eût pu tenir ses places désarmées. Rien ne
lui restait à faire que de fuir, ruiné, nu et mendiant. Il eût mieux
aimé mourir. Il s'emporta furieusement, jura de poignarder Sully, mais
toutefois obéit et se mit en route.
Le duc de Savoie n'était guère moins effrayé que Biron. Fuentès aussi
devait être inquiet d'avoir compromis son maître, au moment où le siége
d'Ostende absorbait les forces espagnoles. Ils avaient fort à souhaiter
que Biron ne les trahît point, qu'il mentît pour eux fort et ferme,
soutînt près du roi sa vertu, son innocence immaculée. Tel il se montra,
en effet, menteur intrépide, et, jusque dans Fontainebleau, l'homme de
la Savoie, de l'Espagne, contre l'étreinte du roi son ancien ami.
Ce qui le cuirassait si bien, c'est, d'une part, que le Savoyard gardait
en charte privée, pour assurer son silence, un garçon nommé Renazé, qui
avait fait tous les messages. D'autre part, La Fin, à l'entrée de
Fontainebleau, lui avait soufflé ce mot: «Courage, mon maître! courage,
et bon bec!... Ils ne savent rien.»
Beaucoup de gens avaient gagé que Biron ne viendrait point. Le roi même,
le 13 juin, se promenant de bonne heure au jardin de Fontainebleau,
disait: «Il ne viendra pas.» Et il le voit arriver. Il va à lui, il
l'embrasse. «Vous avez bien fait de venir, dit-il, j'allais vous
chercher.» Puis il le prend par la main, lui montre ses bâtiments. Seul
à seul, enfin, il lui demande s'il n'a rien à dire: «Moi! dit Biron, je
viens seulement pour connaître mes accusateurs et les faire châtier.»
Le roi se croyait en péril, non sans cause, pour la raison que Biron
marquait lui-même dans ses conseils au duc de Savoie, à savoir: Que le
roi avait mangé la dot de sa femme, qu'il lui fallait du temps et de
l'argent pour lever des Suisses, que l'infanterie française du temps de
la Ligue avait péri de misère, que la noblesse appelée se réunirait
lentement. Et c'était là le noeud même de la question; le roi de
Navarre, le roi gentilhomme, avait disparu; la noblesse catholique ou
protestante regardait ailleurs, pouvait suivre Biron ou Bouillon.
Le roi avait bien Biron, mais il n'avait plus Bouillon. Il n'osait même
lui écrire de venir, sentant qu'il désobéirait. Sully lui écrivit en
vain (6 juillet). Il resta chez lui. C'était une raison d'hésiter pour
frapper Biron, ne pouvant frapper qu'un coup incomplet. Aussi le roi
désirait très-sincèrement le sauver. Il y fit les plus grands efforts,
et par lui-même, et par Sully. Le matin encore, au jardin fermé de
Fontainebleau (petit jardin et si grand par la terreur des souvenirs),
il le serra au plus près, et ne gagna rien. On voyait Biron le suivre
avec force gestes, une pantomime hautaine de protestations d'innocence,
relevant fièrement la tête et se frappant la poitrine. Même scène encore
après dîner.
Alors le roi, perdant espoir, s'enferma avec Sully et la reine, tira le
verrou. Nul doute que tous deux n'aient tenu fortement contre Biron,
Sully pour la sûreté de l'État, elle pour celle de son fils et la
tranquillité de sa régence future.
La Force, beau-frère de Biron, nous apprend deux choses: 1º Que Sully
décida la mort; 2º qu'elle était très-juste. La Force écrit ce dernier
mot à sa femme dans une lettre confidentielle.
Sans Sully, jamais le roi n'aurait eu la force de faire justice. Et
encore, ce soir-là, il décida seulement, comme on croyait que Biron
pouvait fuir, qu'il fallait bien le faire arrêter.
On joua jusqu'à minuit. Et, le monde s'étant écoulé, le roi lui parla de
nouveau, le pressa au nom de l'ancienne amitié. Il resta sec. Alors
Henri rentra dans son cabinet. Puis, saisi d'émotion, il rouvrit la
porte, et lui dit d'un ton à fendre le coeur: «Adieu, baron de Biron!»
C'était son nom de jeunesse; dans cet effort désespéré, le roi crut
ramener d'un mot tout le passé, la vie commune des dangers et des
souffrances, et vingt années de souvenirs.
Et il ajouta encore: «Vous savez ce que j'ai dit.» Suprême appel! si
Biron eût avoué à cet instant, il pouvait sauver sa vie.
Mais non, il sort. À l'antichambre, le capitaine des gardes, Vitry, mit
la main sur son épée, la lui demanda: «Tu railles!--Non, monsieur, le
roi le veut.--Ha! mon épée, s'écria-t-il, l'épée qui a fait tant de bons
services!»
Le roi fit partir Sully pour préparer la Bastille et avertir le
Parlement. Biron et le comte d'Auvergne, son complice, y furent menés le
15 juin.
Le roi même, le 15 au soir, vint à Paris et entra par la porte
Saint-Marceau. Il y trouva une grande foule de peuple accouru pour le
voir, pour s'assurer de sa vie, ce cher gage de la paix publique. Tous
se félicitaient de la découverte du complot et le couvraient
d'acclamations. (De Thou, liv. CXXVIII.)
M. Capefigue avance, sans preuves, que Paris était désolé. Chose
vraisemblable, en effet, qu'on déplorât l'avortement d'un complot qui
eût ramené le bel âge de la Ligue, les douceurs du fameux siége, du
temps où un rat crevé se vendait vingt-quatre livres, où les mères
mangeaient les enfants.
Les acclamations dont parle De Thou disaient, au contraire, que le
peuple avait horreur de revoir la guerre civile, la royauté des soldats,
et qu'il savait bon gré au roi de les réprimer vigoureusement. Sa
justice, rarement indulgente pour les brigandages des nobles, était
populaire. En ce moment, le Parlement, presque en même temps que Biron,
recevait le petit Fontenelles (des Beaumanoir de Bretagne) et parent
d'un maréchal. Ce garçon, d'environ vingt ans, avait fait déjà mourir
dans les tortures des milliers de paysans. Par récréation, l'hiver, il
ouvrait des femmes vivantes pour chauffer ses pieds dans leurs
entrailles. Il fut, malgré tous ses parents, pris, jugé et rompu en
Grève, au milieu de la joie du peuple, qui en bénissait le roi.
Les grands ne le bénissaient guère. Loin de là, pas un des pairs ne
voulut siéger au procès de Biron. Tous alléguèrent des prétextes.
C'était une raison plus forte de pousser la chose. Quand les parents de
Biron, tous considérables, vinrent trouver le roi, tout près de Paris, à
Saint-Maur, où il restait pour surveiller l'affaire, il leur parla avec
douceur, mais s'enveloppa de justice, de nécessité.
L'Espagne, mise au courant de tout par un commis de Villeroy (qu'on
saisit plus tard), pouvait travailler les juges, le public, l'accusé
même. Et, en effet, celui-ci trouva à point, dans la Bastille, un Minime
scrupuleux qui lui dit qu'il ne pouvait pas révéler à la justice ce
qu'il avait promis de taire, c'est-à-dire qu'il devait couvrir la
Savoie, l'Espagne, d'une parfaite discrétion.
Pour émouvoir le public, on répandit une lettre que Biron était censé
écrire au roi pour rappeler ses services, faire ressortir l'ingratitude,
soulever la pitié et l'indignation.
La procès n'était que trop clair. De Thou nous a conservé en substance,
mais avec détail, les quatre feuilles écrites de sa main qui furent la
pièce principale. Elles témoignent que, faible et crédule pour les
prédictions politiques dont les charlatans le leurraient, il n'en est
pas moins fort net, lucide, exact et clairvoyant pour les affaires
militaires. Les directions qu'il donna au duc de Savoie ne sont pas de
ces choses qu'on imaginerait d'avance pour des cas hypothétiques (comme
il prétendit le faire croire), mais des indications précises pour telle
situation, tel cas. Il renseigne très bien l'ennemi sur les forces
actuelles du roi, spécifiant les chiffres avec soin, et d'un jour à
l'autre. Il donne des conseils positifs sur un poste qu'il faut occuper,
une attaque qu'il faut essayer. De tels avis, qui purent être à
l'instant traduits en boulets, ce ne sont pas, comme il le dit, des
paroles et des pensées, ce sont des actes meurtriers, des massacres de
Français et l'assassinat de la France.
On assura, sans le prouver, qu'il avait averti tel fort savoyard pour
que, le roi venant sous les murs, on tirât sur lui. Ce qui est sûr et
avoué de lui, c'est qu'il le tuait d'intention, par ces opérations
magiques où l'on croyait faire périr l'homme en détruisant son effigie.
Il convient qu'avec La Fère il faisait des poupées de cire, auxquelles
on disait la formule: «Roi impie, tu périras. Et la cire fondant, tu
fondras.»
Il n'y avait qu'une circonstance atténuante, c'est qu'il avait écrit,
huit mois avant son arrestation, lorsque le Dauphin naquit, en septembre
1601: «Dieu a donné un fils au roi; oublions nos visions.»--Ce mot
était-il sérieux, on avait sujet d'en douter, parce qu'il l'écrivait à
La Fin, qu'il suspectait, et sans doute voulait tromper, tandis qu'il
continuait de traiter avec l'ennemi par son nouveau confident, le baron
de Luz, et par deux autres encore.
Les juges firent une chose agréable aux hautes puissances étrangères qui
étaient aussi en cause. Ils la firent, il est vrai, par la volonté
expresse du roi. Ce fut de ne rappeler que des faits anciens, et
d'ignorer parfaitement les choses récentes. Le roi ne voulait pas trop
approfondir contre l'Espagne et la Savoie.
Biron fut saisi d'un grand trouble quand on lui présenta les pièces
qu'il croyait brûlées, quand il vit devant ses yeux son messager Renazé,
qu'il croyait enfoui dans un château de Savoie. Il pâlit, dit les pièces
fausses, controuvées, puis les avoua, mais soutint que c'étaient de
simples pensées, qu'il écrivait pour La Fin. Du reste, s'il y avait du
mal, le roi lui avait pardonné à Lyon.
Nombre de parlementaires (de la Ligue) auraient accepté cela. Mais ils
étaient sous les yeux du vrai Parlement français, qui avait siégé à
Tours.
Le Parlement avait à faire ce que hasarda Richelieu, ce que fit la
Convention, se compromettre sans retour et braver les futures vengeances
des rois étrangers, et des grands, et des parents de Biron, de ses cent
cousins de Gascogne, d'un monde de gens d'épée brutal et féroce.
Tellement que, peu de temps après, le révélateur La Fin marchant dans
Paris, en plein midi, au milieu des gardes qui le protégeaient, vingt
sacripants tombèrent sur lui, et s'en allèrent au galop, sans qu'on les
ait arrêtés.
Ces vengeances, faciles à prévoir, faisaient songer les robes longues.
Le chancelier saignait du nez et feignait d'être embarrassé de l'absence
des pairs. Cela le 21 juillet, au dernier moment. Le roi se montra
immuable, soit que Sully le soutînt, soit que sa grande amie Élisabeth
(une lettre de notre ambassadeur le prouve) l'exhortât à ne pas lâcher.
La vieille reine était une haute autorité, un docteur en conspirations,
en ayant eu tant contre elle et tant suscité ailleurs, récemment encore
ayant frappé d'Essex, c'est-à-dire son propre coeur.
Donc le roi fut fort aussi. Il écrivit à son blême chancelier que l'on
pouvait passer outre. (2 juillet 1602.)
Le chancelier, ainsi mis en demeure de ne pas s'égarer, empêcha aussi
les autres de chercher quelque échappatoire. Il les tint dans la voie
étroite de justice et de vérité. Il demanda si à Lyon l'accusé avait
confié au roi tous ses arrangements avec la Savoie.--Non.--Alors le roi
n'a pu pardonner ce qu'il ignorait. (Mém. de La Force.)
Ce mot conduisit Biron à la mort.
Le Parlement fut dès lors unanime (127 voix).
Dans tout le procès, le roi avait eu une crainte secrète, c'était qu'on
n'enlevât Biron, que l'agitateur de la Ligue, l'Espagnol, l'ami des
moines, le distributeur des soupes en plein vent, n'essayât d'agir sur
le peuple. Il resta, non à Paris, mais à Saint-Maur ou Saint-Germain,
prêt à monter à cheval et le pied dans l'étrier. Il écrivait à Sully
qu'il prît garde à lui, qu'on pensait, pendant qu'il ne s'occupait que
du prisonnier, à l'enlever, lui Sully, le mener en Franche-Comté. Il eût
répondu pour Biron.
La vie de celui-ci, au reste, importait moins aux étrangers que son
silence. Et ce silence fut maintenu jusqu'au bout. Biron le dit le
dernier jour: «Il ne saura pas mon secret.» Comment obtint-on cette
persévérance? Par ce moine dont j'ai parlé. Puis, il ne croyait pas
sérieusement à sa mort, imaginant toujours qu'il serait sauvé ou par un
coup de l'Espagne ou par la faiblesse du roi, qui finirait par avoir
peur. Il ne croyait pas même que le Parlement aurait le courage de le
condamner. Dans sa prison, il amusait ses gardes leur raconter
l'audience et à contrefaire, ses juges.
Il ne fut pas peu étonné, le 31 juillet, de voir le chancelier, le
greffier, une grande suite, arriver à la Bastille en cérémonie. On le
trouva occupé d'astrologie judiciaire, de comparer quatre almanachs,
d'étudier la lune, les jours et les signes célestes, pour y pénétrer
l'avenir. Le chancelier lui demanda de rendre l'ordre du roi, la croix
du Saint-Esprit, et l'engagea à faire preuve de son grand courage. Puis
on lui lut son arrêt, et l'adoucissement qu'y mettait le roi, de rendre
ses biens à ses parents et de ne pas le faire exécuter en Grève. Ce coup
venait frapper, non un homme faible, malade, amorti par la prison, mais
dans sa force, en pleine vie. La répugnance de la nature se montra aussi
en plein; il laissa voir une furieuse volonté de vivre. D'abord, des
cris contre le roi, si ingrat, qui laissait vivre d'Épernon, cent fois
traître, et qui lui, Biron, innocent le faisait mourir ... Car il se
disait innocent, soit que ces moines espagnols le lui eussent persuadé,
soit que, dans les idées d'alors et l'habitude des révoltes, ce ne fût
que peccadille.
Puis il retomba sur le chancelier, avec des risées terribles,
bouffonnant sur sa figure, l'appelant _grand nez_, idole sans coeur,
_figure de plâtre_. Il se promenait en long et en large, le visage
horriblement bouleversé, affreux, répétant toujours: «_Ha! minimé,
minimé!_» (Non, non, encore non!)