1601
Entre l'événement de Newport et le manifeste, en un mois, Sully, avec
une activité et une énergie incroyables, avait transporté de Paris à
Lyon l'énorme matériel qu'il préparait depuis un an. L'artillerie étant
placée dans la main qui tenait déjà les finances, il y eut une
formidable unité d'action. Sully agit en dictateur; il suspendit les
payements pour toute la France, tourna tout l'argent à la guerre. Il
destitua en une fois tous les nobles fainéants du corps de l'artillerie
et leur substitua des hommes capables. La France eut toujours le génie
de cette arme, dès qu'on l'a laissée agir. Il suffit de rappeler ce
qu'on a dit dans cette histoire et de Jeanne d'Arc et de Jean Bureau, de
Genouillac à Marignan, enfin des premiers essais d'artillerie volante
dans les combats d'Arques.
Le Savoyard se trouva pris au dépourvu. Avec tout son esprit, il n'avait
pas prévu trois choses: d'abord cette rapidité; il croyait que l'on
traînerait jusqu'à l'hiver, où ses neiges l'auraient défendu. Ensuite il
ne devinait pas que la guerre serait poussée entièrement par
l'artillerie, qui abrégerait à coups de foudre. Troisièmement, il
pensait que Biron pourrait trahir. Cette destitution de tant de vieux
officiers paralysa entièrement sa mauvaise volonté. Il commanda; mais
entouré, surveillé par les hommes de Sully, il ne put que marcher droit,
et le malheureux fut contraint d'aller de victoire en victoire.
Le lendemain du manifeste, le corps de Biron entra dans la Bresse, celui
de Lesdiguières en Savoie. En vain Biron donna avis au gouverneur de
Bourg-en-Bresse de ses prochaines attaques, ses officiers
l'entraînèrent, firent sauter les portes, emportèrent la place avant le
temps indiqué.
Ceci le 13 août, deux jours après la déclaration. Le 17, Lesdiguières,
non moins rapide, enleva la forte place de Montmélian, qui couvrait
toute la Savoie; la citadelle tint seule, mais il l'assiégea, la serra.
Le roi arrivait, et le 20, il fut devant Chambéry, la capitale du pays,
qui se rendit sur-le-champ. L'épouvante était extrême d'une telle
rapidité, mais non moins l'admiration pour l'humanité du roi, qui disait
qu'il ne faisait la guerre qu'au duc, point aux habitants. Voilà une
guerre toute nouvelle, la première guerre d'hommes. Avant, après Henri
IV (surtout dans celle de Trente-Ans), ce sont guerres de bêtes féroces,
bien pis, des guerres de soldats traîtres, qui se ménagent entre eux
pour manger à leur aise le pauvre habitant désarmé.
Le duc avait dit: «Il faudra quarante ans.» Il fallut quarante jours,
sinon pour terminer la guerre, au moins pour la décider.
Ses petits forts de Savoie, sur des pics, sur des passes étroites,
semblaient imprenables. Et il y avait près du roi plus d'un personnage
douteux qui espérait qu'on échouerait. Mais Sully était là en personne,
et autour de lui la terreur de son pénétrant regard. Quels furent les
instruments habiles qu'il employa, les hommes de génie obscurs qui
vainquirent ces difficultés et menèrent si bien l'intrépide financier
dans cette guerre inconnue des Alpes? On ne le sait. Ce qui est sûr,
c'est qu'en un moment on perça la longue vallée jusqu'au mont Cenis. Et,
un pas de plus, on descendait en Piémont.
Le roi avait passé en Bresse, pour voir de plus près opérer Biron.
Celui-ci était furieux d'avoir si bien réussi au point que, devant un
fort, il voulut faire tuer le roi, et avertit les assiégés pour qu'on le
tirât. Il n'était guère moins en colère contre le duc de Savoie, qui
était encore à Turin, attendant que Biron trahît et qu'on lui ouvrît
Marseille, qu'on lui promettait. Il avait tout perdu de ce côté des
Alpes, moins la citadelle de Montmélian, que Sully tenait dans un cercle
de foudroyantes batteries, et qu'il allait bientôt raser, s'il ne la
prenait. Biron fit dire au Savoyard que, s'il ne passait les monts, il
était déshonoré, et qu'on ne pourrait plus rien pour lui. Donc il passa,
mais à sa honte, le roi l'approchant et le provoquant, sans le faire
bouger.
La dot de la Florentine n'avait pas peu contribué à rendre ces succès
possibles. Le malheur, c'est qu'après la dot il fallait recevoir la
fille. Le roi y songeait si peu, qu'il envoya à Henriette les premiers
drapeaux pris sur la Savoie (septembre). Il voulait la consoler.
Par-dessus le parjure du roi et la perte de ses espérances, elle avait
eu un grand malheur. Le tonnerre tomba dans sa chambre, et elle
accoucha, mais d'un enfant mort. Elle se fit pourtant porter jusqu'à
Lyon, jusqu'à Chambéry, où était Henri. Il y vit l'état misérable de
tristesse et de désespoir où cette fille, si jeune encore, vendue des
siens, trahie par lui, était tombée; la pauvre rieuse ne faisait plus
que pleurer. Il était tendre, son coeur se souleva tout entier pour elle
et contre lui-même. Il voulut du moins la tromper, la calmer. Il lui dit
que, s'il ne pouvait se tirer de son mariage politique, il lui ferait
épouser un prince du sang, le duc de Nevers.
Le 19 octobre, il apprit que son mariage avait été célébré à Florence
(Lettres du roi, V., 325), et fit ordonner aux villes de tout préparer
pour l'arrivée de la reine. Mais, ce même jour, le 19 (Lettres du
cardinal d'Ossat, IV, 280), il accorda à Henriette une lettre de créance
pour un agent spécial qu'il envoyait à Rome avec des pièces capables
d'invalider le mariage toscan et d'établir que le roi n'avait pu
canoniquement s'engager avec la Florentine, étant engagé avec la
Française.
L'agent de l'étrange négociation lui-même était fort étrange. C'était un
homme de rien, nommé Travail, un protestant qui avait fait la guerre,
s'était converti, comme le roi, et s'était fait capucin. On l'appelait
le père Hilaire. Il avait beaucoup d'audace, de langue (et plus que de
cervelle). Il était bien auprès du roi, qui aimait les convertis, et
s'amusait des hardiesses cyniques et bouffonnes de ce capucin. C'était
un second Roquelaure. De son droit de Mendiant et de va-nu-pieds, il se
faisait l'ami du roi, le tutoyait: «Mon bon roi, tu dois faire ceci, tu
dois faire cela ... Toi, marquise de Verneuil, ceci, cela n'est pas
bien,» etc.
Travail était fort protégé par le jeune cardinal de Sourdis, le parent
de Gabrielle, et sans doute il était entré chez le roi, dès le temps de
Gabrielle, par cette porte du mariage français. Il restait fidèle à
cette cause, mais alors pour Henriette. Le roi lui donna une lettre de
créance pour le cardinal d'Ossat, qui devait le mener au pape. Cela
calma Henriette, qui rentra en France. C'est ce que voulait le roi. Il
garda le capucin, qui ne partit pas encore.
Cependant Marie de Médicis, après de prodigieuses fêtes qu'on fit à
Florence, s'embarqua avec sa tante et sa soeur, duchesse de Toscane et
de Mantoue, sur la galère grand-ducale toute incrustée de pierreries.
Les Médicis (on le voit à leur chapelle) eurent toujours ce luxe inepte
des pierres qui se passent d'art. Sa tante, Christine de Lorraine, ravie
d'être débarrassée, la remit aux Lorraines, aux Guises. Elle venait avec
trois flottes, de Toscane, du pape et de Malte, dix-sept galères, et
elle n'amenait pas moins de sept mille hommes. Si l'avénement d'Henri
IV fut une invasion de Gascons (comme dit le baron de Geneste),
l'avénement de Marie de Médicis fut une invasion d'Italiens.
Elle alla de Marseille à Aix et à Avignon, avec une petite armée de deux
mille chevaux, se reposa en terre papale. Les Jésuites y avaient fait
faire d'immenses préparatifs de réception pour elle et le roi, qui ne
put venir: théâtres, arcs de triomphe, partout des emblèmes et des
devises. Selon le goût de ces pères (si fins et si sots, admirables aux
choses puériles), tout était basé sur le nombre sept. Le roi avait sept
fois sept ans. Il était le neuf fois septième roi de France, depuis
Pharamond. Il avait vaincu à Arques en septembre, le 21, le trois fois
septième jour; à Ivry, en mars, au jour deux fois sept, et son armée y
était divisée en sept escadrons, etc., etc. Cela parut si joli que le P.
Valadier, pour en garder la mémoire, en fit un livre, que la reine
voulut elle-même offrir au roi.
L'esprit de cette princesse éclata dès Avignon. Le P. Suarès, qui
parlait au nom du clergé, lui ayant dit galamment qu'on lui souhaitait
d'avoir un enfant avant l'année révolue, «cette princesse, hors
d'elle-même, en témoigna une envie égale au désir des peuples, et
demanda cette grâce à Dieu.» (De Thou.)
Comme elle était fort dévote, elle avait fait en partant demander au
pape d'entrer en tout monastère. Pour les monastères de femmes, le pape
l'accorda sans difficulté, mais refusa pour ceux d'hommes, «à moins,
dit-il en riant fort, que le roi ne le permette.» (D'Ossat.)
Elle dut attendre huit jours à Lyon, le roi s'arrêtant encore en
Savoie. Enfin, le 9 décembre, il se présenta aux portes assez tard.
Elles étaient fermées et on l'y fit attendre une heure par une gelée
fort rude. Grand réfrigérant à ce peu d'amour qu'il avait pu apporter.
Ce premier refroidissement ne fut pas le seul. Le second et le plus
fort, ce fut la princesse elle-même toute autre que son portrait, qui
datait de dix années. Il vit une femme grande, grosse, avec des yeux
ronds et fixes, l'air triste et dur, Espagnole de mise, Autrichienne
d'aspect, de taille et de poids. Elle ne savait pas le français, s'étant
toujours abstenue de cette langue d'hérétiques.
En venant, sur le vaisseau, on lui avait mis en main un mauvais roman
français, _Clorinde_, imité du Tasse, et elle en disait quelques mots.
Ce qui ne dut pas être non plus extrêmement agréable au roi, c'est
qu'elle n'arriva pas seule, mais avec armes et bagages. Je veux dire,
avec la cour complète de cavaliers servants ou de sigisbées, que toute
dame italienne, selon la nouvelle mode qui fleurit tellement en ce
siècle, devait avoir autour d'elle.
Le premier, l'ancien, l'officiel, l'accepté, le patenté, était son
cousin, Virginio Orsini, duc de Bracciano. C'était lui qui avait, à
table, le soin de lui donner à laver, et d'offrir le bassin, la
serviette, à ses blanches mains. Le second, Paolo Orsini, moins avancé
et moins posé, n'en était que plus en faveur peut-être. Enfin, pour
charmer le roi, un jeune homme de la figure la plus séduisante, _il
signore_ de Concini, était auprès de sa femme. À eux trois, Virginio,
Paolo et Concini, ils faisaient une histoire muette de ce coeur de
vingt-sept ans, représentaient son passé, son présent et son avenir.
Le roi n'en fut pas moins galant. Il arrivait botté, armé, et s'il
brillait peu, devant ces beaux Italiens, avec sa taille mesquine et sa
barbe grise, il était beau de sa conquête, de la foudre dont il venait
de renverser la Savoie. Peu sensible à tout cela, la princesse s'en tint
aux termes d'une parfaite obéissance, se jeta à genoux, se dit sa
servante pour accomplir ses volontés. Le roi dit gaiement, en soldat,
qu'il était venu à cheval, et sans apporter de lit, que, par ce grand
froid, il la priait de lui donner la moitié du sien.
Donc il entra dans la chambre.
Il faut savoir qu'à la porte de cette chambre, à toute heure, si tard,
si matin qu'on y vînt, on trouvait une sorte de naine noire, avec des
yeux sinistres, comme des charbons d'enfer (Voir à la bibliothèque de
Sainte-Geneviève). Cette figure, peu rassurante, n'était pourtant pas un
diable. C'était, au fond, le personnage important de cette cour, la
soeur de lait de la reine, la signora Léonora Dosi, fille d'un
charpentier, qui se parait du noble nom emprunté de Galigaï. Elle avait
beaucoup d'esprit, gouvernait la princesse comme elle le voulait,
remuait à droite ou à gauche cette pesante masse de chair.
Si Léonora faisait peur, elle était encore plus peureuse; elle rêvait en
plein jour. Triste hibou, asphyxié de bonne heure dans l'obscurité
malsaine des alcôves et des cabinets, elle croyait que quiconque la
regardait lui jetait un sort. Elle portait toujours un voile, de crainte
du _mauvais oeil_. La France, maligne et rieuse, pays de lumière, lui
devait être odieuse. Elle devait ici s'assombrir et se pervertir, et de
plus en plus devenir méchante.
Tel fut l'augure de la noce et l'agréable visage dont le roi fut salué à
la chambre nuptiale. Soit que cette noire vision l'y ait poursuivi, soit
que la mariée ne répondit pas à son idéal, il fut très-sérieux le matin.
On vieillit vite en Italie, et surtout les Allemandes, comme celle-ci
l'était par sa mère. Rubens même, au charmant tableau où il la montre
accouchée, au moment où toute femme est souverainement poétique, n'a pu,
tout flatteur qu'il était, dissimuler cette lourdeur mollasse. Un bec de
femme assez pointu (mademoiselle du Tillet) disait crûment d'elle et du
fils: «Une vache qui fit un veau.»
Le roi fut obligé de rester près de l'épousée quarante jours pour faire
la paix; paix surprenante. Il abandonna Saluces, rendit toute la Savoie.
Ce traité, agréable au peuple, désespérait l'Italie, que le roi
abandonnait. Le pape y voyait l'avantage de pouvoir continuer dans
Saluces, l'ancien asile du protestantisme italien, la persécution que
les Jésuites y avaient organisée par les bourreaux de la Savoie.
«Chacun chez soi, chacun pour soi:» c'est la politique bourgeoise que
Sully fit prévaloir et proclama par ce traité.
En échange de Saluces, le roi acceptait la Bresse, province, il est
vrai, importante, qui fermait le royaume à l'est et protégeait Lyon.
Ce brusque traité effraya Biron. Il crut que le roi en savait beaucoup
et il crut prudent d'en avouer un peu. Il vint le trouver à Lyon, lui
dit que le Savoyard lui offrait sa fille bâtarde et une grosse dot. Le
roi, bon comme à l'ordinaire, pardonna. Biron, rassuré, écrivit au
Savoyard de ne pas ratifier le traité, de dire qu'il gardait la Bresse,
mais voulait rendre Saluces, _à condition que le roi y mettrait un
gouverneur catholique_, et non le protestant Lesdiguières. Si le roi eût
accepté et mis là un catholique, il mécontentait Lesdiguières; et, s'il
lui tenait parole, lui donnait Saluces, il mécontentait le pape. Il
trancha tout et sortit du filet où Biron voulait le mettre, en ne
prenant pas Saluces et se contentant de la Bresse.
Le roi était bon pour tous. Il promit au légat et à la reine le
rétablissement des Jésuites. D'autre part, il avait fait l'accueil le
plus affectueux aux envoyés de Genève, à leur vénérable doyen Théodore
de Bèze, et il permit à Sully, avant de signer le traité et de rendre
les places prises, de livrer aux Génevois le fort de Sainte-Catherine à
la porte de leur ville; ils le démolirent en un jour.
Sous un prétexte d'affaires, il prit enfin vacances de sa femme, la
laissa à Lyon. Marié le 17 janvier 1601 par le légat, il partit le 18 en
poste. Le 20, il était à Paris, rendu à son Henriette.
Le 4 février, il revit la reine. Le 8, il écrit au connétable _qu'elle
est enceinte_.
Louis XIII, qui fut cet enfant, n'eut aucun trait de son père. Il ne fut
pas seulement différent, mais opposé en toute et chacune chose, n'ayant
rien des Bourbons (côté paternel d'Henri IV), et encore bien moins des
Valois, côté maternel d'Henri, qui si naïvement rappelait son joyeux
oncle François Ier et sa charmante grand'mère, Marguerite de Navarre. Ce
fils, nature sèche et stérile, véritable Arabie Déserte, n'avait rien
non plus de la France. On l'aurait cru bien plutôt un Spinola, un
Orsini, un de ces princes ruinés de la décadence italienne, venu du
désert des Maremmes ou des chauves Apennins.
Quoi qu'il en soit, le résultat voulu était obtenu.