Il faut que je me réjouisse au-dessus du temps, de l’amour, quoique le
monde ait horreur de ma joie, et que sa grossièreté ne sache pas ce que
je veux dire. Si je leur dis mon transport, ils vont me mépriser. Ils me
mépriseront un moment; mais j’ai au-dessus des siècles le sentiment de
mon éternité, et la joie qui en résulte ne ressemble à rien. Que celui
qui veut connaître la vérité rentre en lui-même et vive au-dessus des
sens; la connaissance la plus claire part du fond le plus intime.
Heureux qui la possède! il est incomparable aux autres créatures. Quant
à moi, je suis sorti; j’ai dépassé par mes excès. Mon essence est trop
riche pour qu’une créature puisse la saisir. Autrefois, quand j’étais
captif dans vos filets, j’étais si soumis au monde qu’on ne me poussait
pas du coude sans m’irriter. Je m’étais égaré loin de mon essence parmi
les choses qui tombent et coulent. Maintenant je suis absous de vos
nœuds. O liberté si longtemps, si longtemps désirée et cherchée! la
voici! je la tiens! je la sens! je me repose dans le lieu saint. Adieu,
race ignorante et grossière, j’abandonne les hommes à leurs pensées qui
sont mensonge et ruine. Là où fut de toute éternité mon type sans
commencement, là sera ma vie sans fin. Le Dieu tout-puissant, qui nous a
fait don de tout lui-même, est un amour immense, et la lumière est son
assistante. Quiconque rentre en soi, dit adieu aux amours et aux
douleurs du monde. Il ne trouve que l’essence pure, sans dimension ni
mesure, très simplement éternelle. Qu’on lise et qu’on écrive tout ce
qu’on voudra, l’Être demeure ce qu’il est, et il est très libre en
lui-même. Croyez-moi, mes enfants. L’accident n’est pas dans l’absolu.
Celui qui sait cela par expérience a le droit de dire en vérité que la
joie est son partage.