ET LES ENFANTS MYSTÉRIEUX

Il y a une différence intérieure et inconnue entre les amis secrets de

Dieu et ses enfants mystérieux. Les uns et les autres se tiennent droits

en sa présence. Mais les amis possèdent leurs vertus, même les plus

intérieures, avec une certaine propriété, imparfaite de sa nature. Ils

choisissent et embrassent leur mode d’adhésion à Dieu, comme l’objet le

plus élevé de leur puissance et de leur désir: or leur propriété est un

mur qui les empêche de pénétrer dans la nudité sacrée, la nudité sans

images. Ils sont couverts de portraits qui représentent leurs personnes

et leurs actions, et ces tableaux se placent entre leur âme et Dieu.

Bien qu’ils sentent l’union divine, dans l’effusion de leur amour, ils

ont néanmoins, au fond d’eux-mêmes, l’impression d’un obstacle et d’une

distance. Ils n’ont ni la notion ni l’amour du transport simple: la

nudité, ignorante de sa manière d’être, est une étrangère pour eux.

Aussi leur vie intérieure, même à ses moments les plus hauts, est

enchaînée par la raison et par la mesure humaine. Ils connaissent et

distinguent fort bien les puissances intellectuelles, soit; mais la

contemplation simple, penchée sur la lumière divine, est un secret pour

eux. Ils se dressent vers Dieu dans l’ardeur de leur amour; mais cette

propriété, imparfaite de sa nature, les empêche de brûler dans le feu.

Résolus à servir Dieu et à l’aimer toujours, ils n’ont pas encore le

désir de la mort sublime, qui est la vie déiforme. Ils font peu de cas

des actes extérieurs et de cette paix mystérieuse qui réside dans

l’activité. Ils gardent tout leur amour pour les consolations

intérieures et pour d’imparfaites douceurs; c’est pourquoi ils

s’arrêtent en route, se reposent avant la mort mystérieuse, et manquent

la couronne que pose l’amour nu sur la tête du vainqueur.

Ils jouissent bien d’une certaine union divine, ils s’exercent, ils se

cultivent, ils connaissent leur état distinctement, dans leurs voies

intérieures, ils aiment les chemins qui montent.

Mais ils ignorent l’ignorance sublime du transport qui ne se connaît

plus, et les magnificences de ce vagabondage enfermé dans l’amour

superessentiel, délivré de commencement, et de fin, et de mesure.

Ah! la distance est grande entre l’ami secret et l’enfant mystérieux. Le

premier fait des ascensions vives, amoureuses, et mesurées. Mais le

second s’en va mourir plus haut, dans la simplicité qui ne se connaît

pas. Il est absolument nécessaire de garder l’amour intérieur et

l’activité extérieure; ainsi nous attendrons avec joie le jugement de

Dieu et l’avènement de Jésus-Christ. Mais si, dans l’exercice même de

notre activité, nous mourons à nous-même et à toute propriété, alors,

transportés au-dessus de tout, par le sublime excès de l’esprit vide et

nu, nous sentirons en nous avec certitude la perfection des enfants de

Dieu, et l’esprit nous touchera sans intermédiaire, car nous serons dans

la nudité.

Rusbrock l'Admirable (œuvres choisies) · 第 89 / 117 题