Ce que j’entends par la garde, c’est l’acte par lequel l’homme livre à
Dieu sa volonté propre et toute sa propriété pour ne plus pouvoir
vouloir que ce que Dieu veut. Alors notre liberté est mise sous la garde
de la liberté divine; nous sommes libres; Dieu est libre; il faut
enclore notre volonté dans la sienne. Quel que soit notre genre de vie
et l’habit qui nous couvre, il faut que chacun devienne le saint de
Dieu. Tant que nous aimons mieux prendre nos sûretés que de nous confier
absolument, tant que notre volonté a des caprices étrangers à l’union
divine, des fantaisies de _oui_ et de _non_, nous restons à l’état
d’enfance, nous ne marchons pas à pas de géant dans l’amour; car le feu
n’a pas encore brûlé tout l’alliage; l’or n’est pas pur; nous sommes
encore les chercheurs de nous-même; Dieu n’a pas consumé toute notre
hostilité à lui. Mais quand le bouillonnement de la chaudière a consumé
et brûlé tout amour vicieux, toute douleur vicieuse, toute crainte
vicieuse de perdre ou de ne pas gagner, alors l’amour est parfait, et
l’anneau d’or de notre alliance est plus large que le ciel et la terre.
Voilà le cellier secret où l’amour place ses élus; voilà le mystère que
chante l’Épouse du Cantique des cantiques. C’est ici que la charité et
toutes les vertus entrent dans l’ordre. Voilà la vie extérieure et la
vie intérieure; voilà toute pratique, toute vérité, toute justice; voilà
le principe, la vie, l’accroissement, la nourriture, la conservation de
toute vertu. Toute chose est à sa place; l’activité fait partout
l’ordre; et cependant l’amour demeure avec le bien-aimé dans le cellier
éternel, plus haut que la raison, plus haut que la mesure, plus haut que
sa vie extérieure. L’amour se suffit à lui-même, sa soif ardente trouve
dans le cellier le vin que ses lèvres cherchent; exempt de désirs vains
et de menteuse concupiscence, il possède Dieu dans son abîme intérieur;
dans son ascension, l’amour, sans perdre l’ordre, perd la mesure qui
arrête, et trouve l’ivresse. L’amour nous entraîne au-dessus de la
raison, dans l’ignorance bienheureuse, dans l’ignorance sans fond, il
nous entraîne dans les détours et les sentiers que lui seul connaît, et
il nous entraîne sans retour. Nous ne revenons plus sur nos pas.