Si nous voulons adhérer à Dieu par le dévouement intérieur, nous
sentirons dans le fond de la volonté et dans le fond de l’amour le
soutien de l’esprit, on dirait le bouillonnement d’une source vive, qui
rebondit jusqu’à la vie éternelle. Notre intelligence aura l’expérience
du soleil éternel, et la face de Jésus rayonnera: le Père délivrera
notre mémoire, lui fera le don sublime de la nudité. Il nous invitera à
sa vérité éternelle; il nous exigera, il nous traînera. Dieu ouvre à
l’amour les portes du ciel, pour qu’il entre et mette la main sur ces
trésors désirés. L’âme ouvre à Dieu ses puissances: elle désire donner
sa substance et recevoir la substance divine. Mais elle veut et ne peut
pas; car plus elle donne et reçoit, plus grandit le désir de recevoir et
de donner. Elle ne peut ni se transvaser totalement en Dieu, ni
l’embrasser comme elle voudrait. Tout ce qu’elle saisit de Dieu, lui
fait l’effet d’un néant, comparé à ce qu’elle ne saisit pas. De là une
tempête d’amour: car l’âme ne peut atteindre ni la hauteur de Dieu, ni
sa profondeur. Elle ne peut ni le saisir, ni renoncer à lui. Nulle
parole ne peut exprimer les transports de ce désir, ni peindre les
tourbillons qui se forment dans cette région-là. Tantôt l’amour brûle,
tantôt il glace. Quelquefois il intimide, quelquefois il enhardit;
tantôt il réjouit, tantôt il désole, tantôt il espère, tantôt il
désespère, il se plaint, il gémit, il chante, il adore; son ivresse
impose à ceux qu’elle possède d’incroyables fureurs. Et cependant cette
vie profonde est la plus salutaire des vies. Quand l’homme sent
défaillir en lui son esprit, qui ne peut pas monter plus haut, l’Esprit
de Dieu intervient. Quand l’homme, malgré les violences d’un désir
implacable, n’a pas pu adhérer à Dieu, l’Esprit du Seigneur arrive comme
un feu terrible, brûlant, absorbant, dévorant tout, et l’homme oublie
son pain, son vin et son sang! il ne se souvient plus que de l’amour
unissant. Silence, esprit humain! Silence, puissances créées! Dormez,
dormez! la source est ouverte; les torrents coulent. Vous serez inondés,
au-delà du désir.
Cette première action divine élève l’homme et le transporte. La seconde,
qui semble appartenir plus spécialement à son Fils, soulève l’homme plus
haut que la raison, plus haut que la vue, plus haut que le jugement:
l’intelligence nue est pénétrée et illustrée de lumière divine! l’œil
simple puise, dans cette clarté, des aptitudes de contemplation
vis-à-vis de la vérité éternelle. La troisième action fait le vide dans
la mémoire, dépouillée de formes et d’images, et porte l’esprit nu vers
son plaisir divin: l’homme, établi et fixé en Dieu, y trouve puissance,
action, liberté intérieure et extérieure. La science lui est confiée,
ainsi que le discernement; il juge tout ce qui est du ressort de la
raison, et subit au-dessus d’elle, par l’opération intérieure, la
transformation divine. Mais, au-dessus de tout mode et de toute manière
d’être, voici le regard simple et voici l’essence divine. Elle manque de
mesure, pour parler notre langage. Incomparable avec toute parole, tout
mode, tout signe et toute comparaison, elle se manifeste sans image à la
nudité parfaitement simple. On peut placer sur le chemin quelques
images, quelques figures, pour préparer l’homme au royaume de Dieu.
Imaginez-vous, si vous voulez, une mer immense, faite de flammes
ardentes et blanches, où brûle la création réduite en feu; le feu est
immobile, il brûle sur lui-même. L’amour essentiel se possède ainsi,
dans la paix brûlante, jouissance de Dieu et des élus, au-dessus de
toute forme et de toute pensée. Figurez-vous un océan de paix, un
torrent, un abîme inépuisable où les élus roulent avec Dieu dans la
jouissance, et la jouissance dit à la mesure: Je ne te connais pas; et
elle emporte ceux qu’elle tient dans une immensité très large, déserte
et égarée: ni route, ni sentier, ni mesure, ni commencement, ni fin,
rien d’exprimable, ni de compréhensible. Voilà la béatitude simple,
essentielle à Dieu, superessentielle à nous, supérieure et étrangère à
la raison. Si nous voulons la connaître par expérience, il faut monter
en esprit jusqu’à l’Incréé, jusqu’au centre éternel où toutes les lignes
commencent et finissent, où elles perdent leur nom, où elles trouvent
l’unité centrale, sans jamais aliéner leur nature et leur essence
propre. Nous resterons ce que nous sommes, dans notre substance créée:
la distinction subsistera. Et cependant les mains du ravissement nous
emporteront dans l’Incréé, et nous nous surpasserons nous-même en
hauteur, en profondeur, en largeur, en longueur, et ce sera quelque
chose comme un égarement sans retour. C’est le témoignage du prophète
Ézéchiel: les quatre animaux avançaient toujours et ne revenaient
jamais. Ainsi des élus: transportés plus haut qu’eux-mêmes, dans la
jouissance sans mesure, ils vont sans revenir. Ils ne regardent pas
derrière eux. C’est la septième veillée, c’est le repos; c’est la
consommation de la béatitude. C’est là que nous demeurerons plus haut
que nous, dans la simplicité. N’oubliez jamais les actes intérieurs et
extérieurs, n’oubliez pas les préparations, n’oubliez pas les exercices,
n’oubliez pas les vertus. Les divers degrés de vertus, d’adhésion, de
charité, de sagesse, d’activité, produiront divers degrés de béatitude.
La faim et la soif qu’on aura de Dieu, dépendra des mérites conquis. O
béatitude superessentielle! vous êtes le Seigneur! sur vous nous
roulerons et nous brûlerons dans l’unité sans mesure, dans l’abondance,
dans la communion, plus haut que la capacité de nos puissances réunies.
Et l’ordre des élus et des anges sera gardé sur terre et au ciel
éternellement, tel qu’il était éternellement dans la prédestination
divine. Que la soif de notre cœur prenne une voix pour crier:
O gouffre de puissance, dont je ne vois pas les lèvres, engloutis-nous
dans ton abîme! que ton amour se décache et qu’il brille à nos yeux.
Êtes-vous couverts de blessures mortelles, que l’amour vous embrasse, et
vous voilà sauvés!