L’HUMILITÉ

Quand l’homme considère, au fond de lui-même, avec des yeux brûlés

d’amour, l’immensité de Dieu, sa fidélité, quand il songe à son essence,

à son amour, à ses preuves d’amour, à ses bienfaits, qui ne peuvent rien

ajouter à son bonheur; quand l’homme ensuite, se regardant lui-même,

compte ses attentats contre l’immense et fidèle Seigneur, il se tourne

vers son propre fond avec une telle indignation et un tel mépris de

lui-même qu’il ne sait plus comment faire pour suffire à son horreur. Il

ne connaît pas de mépris assez profond pour se satisfaire. Il sent que

celui qu’il mérite est plus grand que celui auquel il pense. Il tombe

dans un étonnement étrange, l’étonnement de ne pas pouvoir se mépriser

assez profondément, et il reste indécis, devant la défaillance de ses

forces. Dans cette perplexité, ce qu’il y a de mieux à faire, c’est de

se plaindre à Dieu, son Seigneur et son ami, des forces de son mépris,

qui le trahissent et ne le mettent pas aussi bas qu’il le voudrait. Il

se résigne alors à la volonté de Dieu, et s’abandonne avec toutes les

créatures, et, dans l’abnégation intime, il trouve la paix véritable,

invincible et parfaite, celle que rien ne troublera. Car il s’est

précipité dans un tel abîme, que personne n’ira le chercher là.

Mais tout n’est pas fini. L’humilité est capable d’une bien autre

noblesse et d’une bien autre profondeur.

L’humilité, dit Gilbert, a une telle propension vers les abîmes que le

repos lui est impossible, tant qu’elle n’a pas trouvé le fond où la joie

est située. Le fond, c’est l’absence de toute propriété mauvaise. Mais,

tant que nous sommes sur la terre, nous avons toujours quelque chose à

déposer, quelque vêtement à dépouiller. Nous avons donc à aspirer

toujours vers une plus profonde profondeur. Nous avons à obtenir de

nous-même quelque défaillance inouïe, non quant à l’essence, mais quant

à l’estime. Si quelqu’un affirmait d’avoir trouvé le fond, c’est d’être

noyé dans l’humilité, je ne le démentirais pas.

Il me semble pourtant qu’être plongé dans l’humilité, c’est être plongé

en Dieu, car Dieu est le fond de l’abîme, au-dessus de tout et

au-dessous de tout, suprême en altitude et suprême en profondeur.

C’est pourquoi l’humilité, comme la charité, est capable de grandir

toujours. Le fond de l’abîme n’est pas à la portée de nos mains. Tant

que nous sommes ici, nous devons aspirer vers quelque profondeur

nouvelle, convaincus que l’abîme n’a pas dit son dernier mot.

En face de Dieu, puisqu’il est trop immense pour être honoré dignement

par nous, nous devons éprouver, dans l’acte de l’adoration, la volupté

de l’impuissance.

Quand chaque homme rendrait gloire à chaque instant, autant que tous les

hommes et tous les anges réunis, l’esprit d’adoration ne serait pas

encore satisfait. Mais l’humilité, si nous réussissons à nous abîmer en

elle, nous donne une sorte de contentement. Ayant trouvé Dieu dans

l’abîme, nous satisfaisons à sa Majesté, en compagnie de sa profondeur.

Ayant trouvé l’union divine, non pas l’unité de nature ou d’essence,

mais l’union qui est le don de l’abîme, l’union qu’on trouve quand on

est noyé, nous goûtons les défaillances que fait l’humilité, et nous

roulons en Dieu qui est le fond du fond.

Quand nous sommes si profondément plongés en Dieu, que donner et

recevoir deviennent pour nous des mots presque inintelligibles, alors

nous commençons à être satisfaits de la défaillance.

Puisqu’un fond humble est le vase qu’il faut, très pur et très solide,

le vase capable de la grâce, et que Dieu veut la verser là, je vous

conjure, je vous conjure d’être humble. L’humilité est si précieuse

qu’elle obtient les choses trop hautes pour être enseignées, elle

atteint et possède ce que la parole n’atteint pas. Elle est la

rédemptrice de la charité violée. Après le péché, toujours innombrable,

et quelquefois ignoré du pécheur, l’humilité du pécheur a de

merveilleuses aptitudes pour la réconciliation. Sa science et sa

confession arrachent à Dieu l’indulgence. L’humilité est à égale

distance du désespoir et de l’enflure. Elle ne sait ce que c’est que la

dispute des opinions. Elle cacherait sa gloire; mais elle la montre, si

Dieu l’y pousse, ou si l’intérêt des hommes l’exige. Saint Paul montra

la sienne. Mais ce fut un sacrifice. La pente de l’humilité incline vers

les secrets. L’humilité est la conservatrice de la grâce. Elle nous fait

ce grand présent: au moment où elle nous grandit, et dans la mesure où

elle nous grandit, elle nous donne la faculté de nous indigner contre

notre petitesse. Êtes-vous parvenu au sommet de l’esprit? vous avez

peut-être gardé sur la hauteur les imperfections du premier degré, et

l’humilité vous dit: As-tu atteint le premier degré? toute ascension a

l’humilité pour condition et pour loi. Tout homme qui compte pour

quelque chose un mérite, une vertu, une sagesse quelconque, en dehors de

l’humilité, est un idiot. Toute noblesse est une honte, toute excellence

est une ignominie, si l’humilité ne leur prête hauteur et gloire.

L’humilité possède seule la puissance de dissiper l’ennemi, de tourner

contre lui ses armes et de s’en faire des instruments.

Quiconque possède un fond d’humilité n’a pas besoin de paroles

nombreuses pour s’instruire: Dieu lui dit plus de choses qu’on ne peut

lui en apprendre et qu’il ne peut en répéter; les disciples de Dieu sont

dans cette position. De l’humilité s’élèvent la liberté et la confiance;

la liberté, qui grandit avec l’humilité, élève vers l’action de grâce

les puissances de l’homme. Quand l’humble pourrait posséder à lui seul

une puissance de louange supérieure à celle de toutes les créatures

réunies, sa puissance serait insuffisante à ses yeux. Jamais il ne

placera Dieu assez haut, ni lui-même assez bas. Mais voici la merveille.

Son impuissance se tournera en sagesse, et le défaut de son acte

toujours insuffisant sera, à ses yeux, la plus grande saveur de sa vie.

Quoique la louange de Dieu soit le plus grand plaisir de la vie, il y a

une joie plus haute: c’est une certaine façon d’appartenir au Seigneur.

Le fait de lui appartenir conduit en lui plus profondément qu’autre

chose. Subir Dieu est plus grand que tout.

Que le Seigneur béni dans les siècles des siècles nous donne l’humilité

fondamentale, pour que nous parvenions, suivant les lois indiquées, aux

splendeurs de l’humilité féconde. Amen.

Rusbrock l'Admirable (œuvres choisies) · 第 72 / 117 题