NOTE II

Cette surprise scandalisée chez les musulmans primitifs devant notre

curiosité dans le domaine de la religion, jointe à leur médiocre estime

morale pour la tolérance dont nous nous faisons gloire, a été bien notée

par le seul romancier du Maroc qui soit connaisseur averti des hommes et

des choses de ce pays d’Islam, M. Maurice Le Glay. Citons de lui ce

passage où il imagine une conversation _sub rosa_ entre un musulman et

un français:

«--Une chose, en tout cas, subsiste: c’est le respect indéniable des

nôtres pour votre façon de penser et votre religion.

«Sid-El-Beranesi ne répondit pas. On passait des oranges glacées. La

joie de vivre emplissait notre quiétude. Pourtant l’alem reprit la

parole.

«--Je ne voudrais pas être incorrect à votre égard, dit-il, en se

tournant vers moi, ni paraître malveillant pour vous, pour vos

convictions religieuses. Voulez-vous me permettre, sans vous offusquer,

de répondre en musulman à ce que vous venez de dire? Si les vôtres et

vous-même avez du respect pour notre façon de penser et pour notre

religion, c’est que celle-ci vous domine ou que vous manquez de

confiance en la vôtre. C’est dur, n’est-ce pas? ajouta-t-il, en voyant

mon sursaut. Maîtrisez-vous et raisonnez. En tout musulman, il y a un

prosélyte et un combattant. La réflexion que je viens de faire est celle

qui vient immédiatement à notre esprit quand nous lisons, dans les

discours officiels, votre respect profond de la conscience musulmane,

car, sur ce terrain, il ne peut y avoir pour nous d’ambiguïté. Quand

deux religions s’affrontent, ce n’est pas pour se comparer et se

décerner des compliments, c’est pour se combattre. Jamais vous ne nous

entendrez dire que nous respectons votre religion. De votre part, ce

respect à l’égard de la nôtre nous paraît une abdication; vous renoncez

à nous imposer votre foi, nous ne renoncerons jamais à étendre l’Islam.

Matériellement, vous nous avez maîtrisés par votre force guerrière et

votre puissance économique; du point de vue religieux, vous êtes restés

les vaincus d’Alcazar-Kébir, où figuraient des combattants de mainte

origine chrétienne.

«Je sais, ajouta l’alem, les arguments que vous présentez à l’appui de

vos procédés. Sachez qu’ils nous réjouissent et nous mettent à l’aise;

ils marquent la précarité de votre domination. Car rien ne se construit

qui n’ait pour fondation la foi en Dieu Très Haut et durable et en la

mission de son prophète--sur lui la bénédiction et le salut!

«--Voilà une belle profession de foi, dis-je, et comme chrétien je

comprends que notre tolérance puisse vous paraître un renoncement.

Cessant d’agir, notre foi, à vos yeux, cesse d’être sincère.

«En notant ici la vigoureuse déclaration de l’alem, je dois ajouter que

les paroles de Sid-El-Beranesi m’ont ému et gêné. Je me garderai de les

commenter, mais je pense à la naïveté profonde de ce grand libéralisme

dont pourtant il ne faut pas plus se départir que de l’honneur même et

qui nous conduit aux immenses déceptions.» Maurice Le Glay. _Le Chat aux

oreilles percées_, p. 192.

Manuel de politique musulmane · 第 19 / 24 题