Il y a cinq ou six ans, l’idée d’un ministère--ou sous-secrétariat de
l’Afrique du Nord--fut lancée dans les milieux du Parlement et de la
presse. Il y eut même une proposition de loi, due à M. Paul Bluysen.
Peut-être, à son début, ce projet ne fut-il émis que dans la seule
éventualité, nonobstant toutes autres considérations, d’un nouveau
portefeuille à accrocher au mât de cocagne parlementaire. Toujours
est-il qu’il rencontra quelque succès. Du moment qu’il s’agit d’unifier
ou de centraliser quoi que ce soit, au nom d’une logique sommaire, sous
couvert d’une formule répondant à une vue unilatérale de l’esprit, on
trouve toujours des législateurs français prêts à entrer en lice. Il ne
s’est rencontré jusqu’à présent, par bonheur, aucun gouvernement pour
faire passer cette idée de la puissance à l’acte. Mais on sait à quel
point le jeu des combinaisons de couloirs et des hasards d’antichambre
déterminent quelquefois les décisions gouvernementales. Il peut n’être
pas superflu de prémunir des esprits bien intentionnés, mais
insuffisamment avertis, contre le danger d’une telle innovation.
L’unité géographique de l’Afrique du Nord abuse les observateurs
simplistes. Mais de l’unité géographique à l’unité morale et de là à
l’unité historique et politique, enfin administrative, il y a loin. Et
là gît le fond du débat. Les trois pays qui constituent l’Afrique du
Nord française ont été, dès le moyen âge, politiquement bien séparés et
souvent antagonistes; alors les trois dynasties berbères des Mérinides à
Fez, des Zayanites à Tlemcen, des Hafsides à Tunis, poursuivirent leurs
destinées propres. D’une manière générale, au cours des siècles, la
Tunisie est toujours restée dans l’orbe de la Turquie, plus volontiers
tournée vers l’Orient classique, sous l’influence intellectuelle de la
Syrie et de l’Égypte; l’Algérie, tombée en complète décadence économique
après l’invasion hilalienne, s’est épuisée en luttes intestines de çofs
et de caïds de grande tente, sous le couvert, à dater du seizième
siècle, de la domination des deys, réduite en fait à une médiocre
occupation militaire; le Maroc, une fois close l’ère des grandes
randonnées almoravides et almohades, s’est toujours cantonné entre la
Moulouya et l’Atlantique, la Méditerranée et le Sahara et s’isole, à
l’abri des visées turques, du reste de la Berbérie. Nulle solidarité
politique entre ces trois pays; au contraire, conflits continuels entre
les deys de Tunis et ceux de Constantine et d’Alger, toute une histoire
fastidieuse d’incursions, de razzias et de villes pillées. Sourde
rivalité entre l’Algérie et le Maroc; au temps des Saadiens (fin du
seizième siècle), les chérifs appellent dédaigneusement les Barbaresques
les sultans des poissons et font la guerre aux Turcs d’Alger; ils
s’entendent avec les Espagnols pour leur enlever Tlemcen; Soliman répond
en mettant à prix la tête du souverain marocain Mohammed-el-Mehdi.
L’intervention de Moulay-Abderrahman, lors de la conquête de l’Algérie,
et son alliance éphémère avec Abdel-Kader ne sont nullement l’indice
d’une entente mûrie entre l’Algérie et le Maroc; l’initiative du sultan
alaouite terminée à son dam par la bataille de l’Isly est due à la
crainte de voir les chrétiens pousser vers le Maroc et peut-être à la
sourde ambition de réoccuper Tlemcen, bien plutôt qu’au désir de prêter
le secours des armes au grand émir en danger sous la pression de
Bugeaud.
Au point de vue ethnique, différences très marquées et qui entraînent
des dissimilitudes morales accentuées. Si, en Tunisie, les traces de
l’élément turc, en Algérie celles de l’élément proprement arabe se sont
imposées et se retrouvent dans la tournure générale de la mentalité et
du caractère, au Maroc l’élément berbère est presque exclusif; aussi,
bien que l’on confonde assez facilement ces notions, xénophobie assez
vive au Moghreb-el-Akça, mais moindre fanatisme religieux; entre le
Marocain, assez ouvert, sitôt dissipée sa première méfiance à l’égard de
tout étranger, compréhensif, adroit, âpre au gain et travailleur, et
l’Algérien, plus fermé, parfois paresseux, imprévoyant et vaniteux,
davantage généreux par contre et accessible aux sentiments d’honneur, il
n’y a que peu de contacts; le Marocain aime peu l’Algérien qui le lui
rend bien; dans tout l’Orient classique, le Marocain est tenu en
médiocre gré: c’est un magicien, un jeteur de sorts, un enfant du péché
et, dans _les Mille et une nuits_, il remplit toujours les mauvais
rôles.
Sur le chapitre de la religion, autres distinctions à établir entre les
trois pays. La Tunisie demeura sous l’obédience religieuse du dey,
encore que la prière y fût dite hier encore au nom du sultan de
Stamboul; le Maroc est un État théocratique où le chérif couronné,
commandeur des croyants, est en même temps chef spirituel et temporel,
conformément au Coran; c’est au Maroc que les théologiens de la Mecque
réservaient le nom de Dar-el-Islam (pays du véritable Islam) où la
pureté primitive de la doctrine n’avait pas encore été altérée par la
civilisation européenne. En Algérie, pas de chef religieux, puisqu’il
n’y a pas de souverain régnant; dans les prières, les croyants prient
pour la personnalité mythique et vague «de celui qui défend la religion
musulmane et fait revivre la loi du prophète». Est-ce, dans le cœur du
fidèle, le cheikh-ul-Islam ou un mahdi à venir? En revanche, l’Algérie a
des centres d’influence et de propagande religieuse très actifs dans les
marabouts et les grandes confréries; la voix des chefs d’ordre est seule
obéie en Algérie; ce tissu serré et résistant de congrégations et
d’associations qui se sont développées en nombre et accrues en densité
au cours du dix-neuvième siècle, c’est la réaction naturelle et
pacifique des croyants blessés dans leur foi par l’envahissement de la
chrétienté et de toutes les abominations véritables, aux yeux de la loi
du prophète, qu’elle entraîne avec elle.
Enfin, la domination française se présente à des étapes différentes et
sous des modalités distinctes ici et là. L’Algérie, où derrière une
ligne de comptoirs barbaresques se déployait une anarchie turbulente,
est devenue, il y aura bientôt cent ans, colonie française; la Tunisie,
province turque, était déjà parvenue à un certain degré d’organisation
administrative quand nous y intervînmes, il y a une quarantaine
d’années; en revanche, il y a douze ans que nous sommes au Maroc, État
hier encore médiéval, soumis à une aristocratie cléricale et guerrière
sous un souverain en principe absolu.
Lorsqu’un orateur vient donc dire, à la tribune de la Chambre, qu’il
faut tendre «à l’unification des méthodes administratives de l’Afrique
du Nord, parce que c’est le même pays, la même production agricole, la
même population indigène et européenne qu’on y rencontre», et lorsqu’il
ajoute: «Ce que vous faites pour l’Algérie, vous êtes appelés à le faire
pour la Tunisie et le Maroc», il résout le problème en omettant toutes
ses données. Il n’y a pas de commune mesure entre le régime du
Protectorat établi en Tunisie et au Maroc et celui de l’annexion qui
règne en Algérie. Il est entendu qu’il n’entre pas dans l’esprit des
réformateurs de modifier d’un trait de plume la fiction diplomatique qui
fait de la Tunisie et du Maroc des États théoriquement indépendants,
mais protégés, chaque pays garderait son statut particulier; seule la
haute direction serait commune. Or, qu’adviendrait-il fatalement? C’est
que le courant d’influences réformatrices irait, de manière inévitable,
du pays ayant le plus fort peuplement français, c’est-à-dire l’Algérie,
vers ses voisins, en dépit de la formule du Protectorat et en tournant
plus ou moins ses dispositifs tout en respectant sa lettre, on n’aurait
de cesse de tenter d’algériser le Maroc et la Tunisie. Par maintes
mesures générales ou de détail et sous couvert de l’intérêt général de
l’Afrique du Nord, par la pression des parlementaires algériens auxquels
nuls collègues marocains ou tunisiens ne pourraient s’opposer, et pour
cause, on entamerait peu à peu, mais sûrement, sinon les formes, tout au
moins l’esprit, qui préside à la conception et à l’organisation même du
Protectorat. Il en résulterait, de part et d’autre, un malaise profond:
les Marocains et les Tunisiens considèrent le régime algérien comme
d’une application chez eux insupportable; d’autre part, les Algériens ne
manqueraient pas de confronter le propre statut qui leur est appliqué
avec les franchises assez larges dont jouissent Marocains et Tunisiens
et saisiraient le prétexte de cette haute liaison administrative pour
réclamer les mêmes privilèges, incompatibles d’ailleurs avec le droit de
vote qui leur est accordé. On assisterait donc à un concert de
récriminations et à une sourde atmosphère d’inquiétude et de méfiance.
Agitateurs panislamistes, «jeunes» Algériens et Tunisiens, bientôt
«jeunes» Marocains, propagandistes bolchevistes et autres pêcheurs en
eau trouble, trouveraient là ample, matière à entretenir partout les
mécontentements et éventuellement à soulever les esprits.