Michel-Ange était fait pour exécuter dans les arts la chose précisément
qu'il voulait faire, et non pas une autre. Il ne fut jamais homme à
se contenter d'à peu près. S'il a erré, c'est son goût qui a eu tort,
et non son habileté. S'il n'a pas pris dans la nature les choses que
la partie du beau antique connue de son temps lui indiquait, c'est
qu'il ne les a pas senties. Je dirais presque qu'il eut l'âme d'un
grand général[390]. Toujours confiné dans les pensées directement
relatives aux beaux-arts, il mena trop la vie retirée d'un cénobite.
Il ne nourrit pas la sensibilité de son âme en l'exposant aux chances
ordinaires de la vie: il eût trouvé bien ridicule cette mélancolie qui
fit le génie de Mozart.
Je me fonde sur son histoire, imprimée sous ses yeux à Rome en 1553,
dix ans avant sa mort. Condivi, son élève, son confident intime,
ne voit que par les yeux du maître, est plein de ses leçons, n'a
pas assez d'esprit pour mentir. Le petit écrit qu'il a publié peut
donc être regardé comme tissu à peu près uniquement des pensées de
Michel-Ange.
S'il était au monde un sujet que ce grand sculpteur fût peu propre à
rendre, c'était l'expression voluptueuse du _Bacchus antique_. Dans
tous les arts, il faut avoir soi-même éprouvé les sensations que l'on
veut faire naître. Sans sa religion, Michel-Ange eût peut-être fait
l'_Apollon du Belvédère_, mais jamais la _Madonna alla Scodella_, et je
conçois bien que l'aimable Léon X ne l'ait pas employé.
Cette expression de Bacchus qu'il voulut rendre existe sur le marbre
dans la statue divine qui est à Paris[391]. Une âme sensible ne la
regardera point sans attendrissement: c'est un tableau du Corrége
traduit en marbre. En voyant l'image si peu farouche de ce plus ancien
des conquérants, vous croyez entendre dans une langue d'une harmonie
céleste, et que n'ont point profanée les bouches vulgaires, la belle
octave du Tasse,
Amiamo or quando
Esser si puote riamato amando.