INFLUENCE DU RÉGIME.

Dans le cas où la législation semble démentir le climat, il faut

examiner d'abord si cette législation n'entraîne pas quelque changement

de régime. L'usage du vin met une grande différence entre l'immobile

Osmanli et le Grec volage, entre le respectueux Allemand et l'Anglais

hardi. Le _porter_ est une toute autre liqueur que la bière allemande,

et l'usage du vin de Porto, chargé d'eau-de-vie, est aussi commun chez

l'ouvrier de Birmingham que celui d'une petite bière aquatique chez le

pauvre Allemand de Ratisbonne[296].

Le seul usage de l'opium sépare à jamais l'Orient de l'Europe.

L'habitude du vin, joint à des aliments nourrissants et légers,

rapproche à la longue du tempérament sanguin. Les aliments grossiers,

mais nourrissants, tendent à faire prédominer les forces musculaires.

On sait que Voltaire prenait douze ou quinze tasses de café par jour.

L'usage de ce genre de boissons stimulantes, combiné avec celui des

aromates si chéris de Frédéric II[297], fait prédominer les forces

sensitives.

L'abus des liqueurs fortes et des épiceries pousse le tempérament vers

le bilieux.

L'apparition du mélancolique est puissamment favorisée par l'emploi

journalier d'aliments de difficile digestion, et par les habitudes qui

excitent vicieusement la sensibilité.

La principale différence du Français et de l'Anglais, c'est que

l'un vit de pain, et l'autre n'en mange pas. Les travaux violents

rapprochent du tempérament athlétique, tandis que les occupations

sédentaires donnent de la finesse. Les bûcherons, les portefaix,

les ouvriers des ports, sont moins sensibles et plus vigoureux; les

tailleurs, les brodeurs, les ouvriers des villes, plus faibles et plus

susceptibles d'impressions morales[298].

Les hommes de guerre, les ardents chasseurs, ont les habitudes du

bilieux. L'action suit rapidement la parole, et ils aiment à agir. Les

artistes, les gens de lettres, les savants, remettent sans cesse la

moindre démarche, sont presque toujours affectés de quelque engorgement

hypocondriaque, et ont les apparences du mélancolique[299].

Le froid excessif fait que l'on mange et que l'on court beaucoup plus

à Pétersbourg qu'à Naples. Le prince russe lui-même, dans son palais

de la Néva, sans cesse distrait par des mouvements ou des besoins

corporels, n'a que des instants à donner à la pensée. L'homme du midi

vit de peu, et dans un pays abondant; l'homme du nord consomme beaucoup

dans un pays stérile: l'un cherche le repos comme l'autre le mouvement.

L'homme du midi, dans son inaction musculaire, se trouve incessamment

ramené à la méditation. Une piqûre d'épingle est, pour lui, plus

cruelle qu'un coup de sabre pour l'autre[300]. L'expression dans les

arts devait donc naître au midi.

L'antipathie de la force pour l'esprit me fournit une critique sur

Raphaël. Je préfère de beaucoup aux siens les _Saint-Jean_ de Léonard.

Raphaël triomphe dans les têtes d'apôtre: c'est le sentiment des

amateurs les plus délicats, je le sais; mais, suivant moi, ils montrent

trop de force pour annoncer beaucoup d'esprit. Je n'ai jamais trouvé

chez eux l'œil du grand Frédéric.

Les apôtres du Guide, toujours sanguins et élégants, n'ont pas la

profondeur et l'énergie de pensée qui sont ici de costume[301].

Les plus grands peintres sont pleins de ces fautes-là; Cervantes et

Shakspeare sont les seuls grands artistes du seizième siècle qui me

paraissent avoir songé aux tempéraments[302]. Quant à nous, la noblesse

du vers alexandrin met nos poëtes bien au-dessus de pareilles minuties,

c'est dans Cicéron et Virgile qu'ils étudient le cœur humain. Les

champs de bataille et les hôpitaux leur semblent anti-poétiques. Aussi

dans leurs ouvrages:

On trouve telle rime.

PIRON (_Métromanie_).

[294] Saturées de sels peu solubles, ou de principes terreux.

[295] Je me garderai bien d'ajouter l'_hypocrisie_. Voyez la

_douceur_ des défenseurs de la religion appelés aux discussions

politiques, et la _loyauté_ des chevaliers français.

[296] Observé le 15 octobre 1795, chez Kughenreuter, le fameux

faiseur de pistolets.

[297] Thiébaut. Il faisait maison nette.

[298] George Le Roi observe que, quoique le chien n'arrête point

naturellement, les excellentes chiennes d'arrêt font des petits

qui très-souvent _arrêtent_, sans leçon préalable, la première

fois qu'on les met en présence du gibier.

Pour qui a des yeux, toute l'histoire naturelle est dans

l'histoire des diverses races de chiens.

[299] Le mélancolique paraît bilieux dans ses écrits, où

l'activité constante ne peut pas se voir.

[300] De là l'énergie religieuse et l'amour. La nature a donné la

force au nord, et l'esprit au midi, et cependant, grâce au génie

de Catherine et d'Alexandre,

C'est du nord maintenant que nous vient la lumière.

Histoire de la peinture en Italie · 第 252 / 465 题