LE TEMPÉRAMENT ATHLÉTIQUE.

Je prie qu'on se rappelle l'image des hommes les plus forts qu'on ait

connus. Cette force n'était-elle pas accompagnée d'une désespérante

lenteur dans les impressions morales? Était-ce de ces grands corps

qu'il fallait attendre les grandes actions[289]?

Chez les anciens même, si grands admirateurs de la force, et à si juste

titre, Hercule, le prototype des athlètes, était plus fameux par son

courage que par son esprit. Les poëtes comiques, toujours insolents,

s'étaient même permis de prêter à ce dieu ce qu'on appelle vulgairement

des balourdises. Ce qu'il y a peut-être de plus triste et de plus sot

sur la terre, c'est un athlète malade.

[287] On trouve ensemble les plus belles formes de la tête et le

discernement le plus borné, ou même la folie la plus complète.

Par malheur pour la peinture, l'on voit, au contraire, des têtes

qui s'éloignent ridiculement des belles formes de l'Apollon,

donner des idées où il est impossible de ne pas reconnaître du

talent et même du génie[xx]. C'est aux médecins idéologues,

et, par conséquent, véritables admirateurs d'Hippocrate et de

sa manière sévère, de ne chercher la science que dans l'examen

des faits, qu'il faut demander justice de tous ces jugements

téméraires sur lesquels Paris voit bâtir, tous les vingt

ans, quelque science nouvelle, _Facta, facta, nihil præter

facta_, sera un jour l'épigraphe de tout ce qu'on écrira sur

l'homme[xxi]. Mais Buffon répondrait fort bien que le style

est tout l'homme, que les faits se prêtent plus difficilement

à l'éloquence qu'une théorie vague dont on modifie les

circonstances suivant les besoins de la phrase; et qu'est-ce

qu'une circonstance de plus ou de moins? dit si bien mademoiselle

Mars (dans les _Fausses Confidences_).

[xx] Pinel, Manie, 114. Crichton. M. Gall est un homme

d'infiniment d'esprit qui ajoute le roman à l'histoire.

[xxi] On jugera de tous ces poëmes en langue algébrique,

qu'en Allemagne un pédantisme sentimental décore du nom de

systèmes de philosophie, par un mot: ils ne s'accordent qu'en

un point: le profond mépris pour l'_empirisme_. Or,

l'empirisme n'est autre chose que l'expérience.

Voilà une des plus terribles limites qui bornent la peinture. La

possibilité du divorce entre le bon et le beau, l'impossibilité

_di voltar il foglio_, comme dit Alfieri, l'absence du mouvement,

mettent, pour les personnes très-sensibles, la peinture après la

musique. L'une est une maîtresse, l'autre n'est qu'un ami; mais

heureux l'homme qui a une maîtresse et un ami.

[288] Malgré le poids des ans, leur activité est toute

corporelle. L'on raconte à Dublin l'histoire d'un homme si

mobile, qu'il se sentait forcé de répéter tous les mouvements

et toutes les attitudes dont le hasard le rendait témoin; si on

l'empêchait d'obéir à cette impulsion, en saisissant ses membres,

il éprouvait une angoisse insupportable.

C'est le défaut des singes, qu'un régime suivi pourrait peut-être

guérir. L'homme agissant _au hasard_ a fait du même animal

l'énorme chien de basse-cour et le petit carlin. Il faudrait

un prince qui eût pour l'histoire naturelle la passion que

Henri de Portugal avait pour les découvertes maritimes; encore

n'obtiendrait-on des succès dans ce genre de recherches, comme

dans les recherches historiques, qu'en les confiant à des ordres

monastiques.

[289] Les peintres d'Italie, le Guerchin, par exemple, n'ayant

pas fait cette observation, ont donné avant tout de la force à

leurs saints, et souvent n'en ont fait que des portefaix tristes.

Voir le superbe _Saint Pierre_ du Guerchin[xxii]. La sculpture,

cherchant la force, côtoie sans cesse ce défaut. Rien n'est plus

voisin du caractère de Claude que celui de Titus.

[xxii] Ancien Musée Napoléon, n° 974.

Histoire de la peinture en Italie · 第 247 / 465 题