est un emblème de cette manière d'être mobile qui prête tant de
séduction aux femmes vaporeuses; il ne leur manque que des malheurs
pour n'être plus malheureuses. Nous le vîmes dans l'émigration.
Il serait indiscret de citer nos aimables voyageuses. Je vais parler
des saintes.
Sainte Catherine de Gênes, nous dit-on, était tellement absorbée par
la vivacité de l'amour qu'elle portait à Dieu, qu'elle se trouvait
hors d'état de travailler, de marcher, et même quelquefois de parler;
elle n'interrompait un silence expressif que pour s'écrier en soupirant
que tous les hommes se précipiteraient à l'envi dans la mer, si la mer
était l'amour de Jésus. Entraînée par cette douce erreur, elle allait
souvent dans le jardin du monastère conter son bonheur aux arbres et
aux fleurs. D'autres fois elle tombait à terre sous les arcades du
cloître en s'écriant: «Amour, amour, je n'en puis plus!»
L'excès de sa passion lui fit oublier le soin de se nourrir. Peu à
peu elle fut hors d'état d'avaler même une goutte d'eau; une chaleur
que rien ne pouvait éteindre lui ôtait le sommeil, et l'on peut dire
d'elle, sans exagération poétique, qu'elle fut consumée par le feu de
l'amour; elle cessa de parler, peu après de voir, et enfin s'éteignit
au sein du plus parfait bonheur. C'est l'amour dégagé des contrariétés
qui l'empoisonnent, et de la satiété qui l'éteint.
Anne de Garcias, qui a fondé plusieurs couvents en France; sainte
Thérèse de Jésus, autre Espagnole, moururent aussi de cette mort
charmante.
Armelle, Française, fut dans sa première jeunesse d'une complexion
très-sensible, et même un peu plus portée qu'il ne faut aux erreurs
de l'amour terrestre. Sa maîtresse lui conseillait, car elle était
simple femme de chambre, de se livrer à des travaux pénibles; mais
ces travaux, que le vulgaire regarde comme simplement fatigants,
sont horribles pour les âmes tendres, qu'ils privent de leurs douces
rêveries. L'auteur de la vie d'Armelle entre ici dans de grands
détails. Il raconte qu'avant que son cœur fût enflammé de l'amour de
Dieu, il brûlait d'une flamme infernale; que toute son âme était pleine
de pensées obscènes et brutales; que les démons présentaient sans cesse
à son imagination des images lascives; et, ajoute-t-il en soupirant,
les démons obtenaient une victoire aussi complète qu'ils pouvaient la
désirer.
Elle se convertit. Le nom seul de l'objet aimé changea; elle s'écriait,
dans les mêmes transports, qu'elle ne pouvait vivre un instant loin des
embrassements de son divin époux. Je ne puis plus parler, disait-elle,
l'amour me subjugue de toutes parts.
Une fois, il lui sembla que, pour donner à son bien-aimé une preuve
de sa passion, elle se précipitait dans une fournaise ardente, auprès
de laquelle les feux de la terre ne sont que glace. Ces illusions la
laissaient plongée dans un évanouissement profond. Je vois que l'amour
détruit ma vie, disait-elle souvent avec une joie vive et tendre.
Subjuguée par la douce force de cet amour, enivrée et comme plongée
dans un abîme immense, elle veillait des nuits entières, attendant les
baisers tendres que son céleste amant venait lui donner dans le fond le
plus intime de son cœur. Enfin elle crut avoir entièrement perdu son
être dans les bras de son amant, et ne plus faire qu'un avec lui. Cette
heureuse erreur fut suivie de la réalité, car peu après elle quitta
cette vallée de larmes pour voler dans le sein de son Créateur.
Une fois en sa vie, sainte Catherine de Sienne fit l'expérience de
mourir. Son esprit monta dans les cieux, et trouva dans les bras de son
céleste époux les plaisirs les plus ravissants. Après quatre heures
de cet avant-goût du ciel, son âme revint sur la terre. On dit que ce
genre d'évanouissement se retrouve bien encore; mais, dans ce siècle
malheureux, le séjour au ciel ne dure qu'un instant.
Je trouve que les saintes du nord avaient le sang-froid nécessaire pour
faire de l'esprit. Sainte Gertrude de Saxe, issue de la noble famille
des comtes de Hakeborn, s'écriait dans ses froides extases:
«O maître au-dessus de tous les maîtres! Dans cette pharmacie des
aromes de la divinité, je veux me rassasier à tel point, je veux si
fort me désaltérer dans cet aimable cabaret de l'amour divin, que je ne
puisse plus remuer le pied.»
Revenons dans le midi, où nous trouverons _Marie de l'Incarnation_ avec
des figures plus élégantes.
«Mon amant est un onguent étendu. Remplie de sa céleste douceur,
je veux m'anéantir dans ses chastes embrassements. Mon âme sent
continuellement ce charmant moteur qui, avec le plus aimable des feux,
l'enflamme tout entière, la consume, et cependant lui fait entonner un
chant nuptial éternel.»
Elle ajoute: «La force de l'esprit arrêta les jouissances de mon
âme. Ces plaisirs voulaient se répandre au dehors, et dans la partie
inférieure; mais l'esprit renvoya tout en arrière, et confina les
jouissances dans la partie supérieure.»
Tel est l'empire du cerveau avec des muscles faibles.