CARACTÈRE MORAL.

Des impulsions promptes, des démarches directes, trahissent

sur-le-champ le bilieux. Des mouvements gênés, des déterminations

pleines d'hésitation et de réserve, décèlent le mélancolique. Ses

sentiments sont toujours réfléchis, ses volontés semblent n'aller au

but que par des détours. S'il entre dans un salon, il se glissera

en rasant les murailles[285]. La chose la plus simple, ces gens-là

trouvent le secret de la dire avec une passion sombre et contenue. On

rit de trouver l'anxiété d'un désir violent dans la proposition d'aller

promener au bois de Boulogne plutôt qu'à Vincennes.

Souvent le but véritable semble totalement oublié. L'impulsion est

donnée avec force pour un objet, et le mélancolique marche à un autre;

c'est qu'il se croit faible. Cet être singulier est surtout curieux à

observer dans ses amours. L'amour est toujours pour lui une affaire

sérieuse.

On parlait beaucoup à Bordeaux, à la fin de 1810, d'un jeune homme de

la figure la plus distinguée, qui, par amour, venait de se brûler la

cervelle; il voyait tous les soirs la jeune fille qu'il aimait, mais

s'était bien gardé de lui parler de sa passion; il n'avait d'ailleurs

aucun sujet de jalousie. On voit tout cela dans une lettre qu'il

écrivit avant de se tuer. La mort lui avait paru moins pénible qu'une

déclaration.

On riait dans un événement si peu fait pour inspirer la gaieté, parce

que la lettre une fois connue, lorsqu'on en parla à la jeune personne,

elle s'écria naïvement: «Hé, mon Dieu! que ne parlait-il! Je ne me

serais jamais doutée de son amour; au contraire, s'il y avait une

malhonnêteté à faire, elle tombait sur moi de préférence.»

L'espèce de philosophie qui apprend à se tuer pour sortir d'embarras

éteint l'esprit de ressource. L'idée de se tuer, étant très-simple,

se présente d'abord, saisit l'esprit par son apparence de grandeur,

empêche de combiner, paralyse toute activité, et donne bien moins

d'épouvante que l'incertitude sur les noires circonstances par

lesquelles on peut être conduit à mourir. Aussi, au delà du Rhin,

les jeunes amants se tuent-ils à tout propos[286]. Cela exige moins

d'activité que d'enlever sa maîtresse, la conduire en pays étranger,

et la faire vivre par le travail. Si vous connaissez quelque dessin

exact du _Parnasse_ de Raphaël au Vatican, cherchez la figure d'Ovide.

Si l'on n'a rien de mieux, on peut prendre la collection des têtes

dessinées par Agricola, et gravées par Ghigi. Ces têtes, gravées sur un

fond blanc, sont fort intelligibles.

Vous verrez bien nettement dans les beaux yeux d'Ovide que la beauté

s'oppose à l'expression du malheur. Du reste, cette tête montre

assez bien le caractère du mélancolique; elle en a les deux traits

principaux, l'avancement de la mâchoire inférieure, et l'extrême

minceur de la lèvre supérieure, qui est la marque de la timidité.

Le philosophe reconnaît le tendre amour dans l'austérité d'une

morale excessive, dans les extases de la religion, dans ces maladies

extraordinaires qui jadis faisaient de certains individus des prophètes

ou des pythonisses. Il le reconnaît dans cette manie de décider, et

dans cette horreur pour le doute, si naturelle aux jeunes gens; ce

tempérament mélancolique, malgré son caractère chagrin, son commerce

difficile, ses extases et ses chimères, est pourtant aimable aux yeux

de l'homme qui a vécu. Il aime à serrer la main à un parent de la

plupart des grands hommes.

[285] Voyez la démarche du président de Harlay, dans Saint-Simon.

La timidité passionnée est un des indices les plus sûrs du talent

des grands artistes. Un être vain, vif, souvent picoté par

l'envie, tel que le Français, est le contraire.

[286] Voir les journaux allemands. Ces pauvres jeunes gens

seront peut-être un peu retenus par la réflexion suivante. Dans

les arts, comme dans la société, rien de moins touchant que le

suicide. Avec quoi sympathiser? Au contraire, si le malheur a

fait écrire de grandes choses, on sympathise.

Histoire de la peinture en Italie · 第 239 / 465 题