Un peintre malais, avec son coloris du plus beau cuivre, qui
prétendrait à la sympathie de l'Européen, ne serait-il pas ridicule? Il
ne pourrait plaire que comme singulier. On aimerait en lui des marques
de génie, mais d'un génie qui ne peut toucher. Voilà les tableaux
de Rubens, ou la musique de Haendel à Naples. Jamais, à Venise, les
couleurs si fraîches des figures anglaises ne paraîtront naturelles, si
ce n'est à ces yeux pour lesquels tout est caché. Ce n'est qu'après que
la lente habitude aura ôté l'étonnement que la sympathie pourra naître.
Les couleurs, la lumière, l'air, tout est différent en des climats si
divers[253]; et je ne trouve pas, en Angleterre, une seule tête qui
rappelle les Madones de Jules Romain[254].
Les différences de formes sont tellement moindres que celles de
couleurs, que l'Apollon serait beau dans plusieurs parties de l'Asie,
de l'Amérique et de l'Afrique, comme en Europe.
La pesante architecture elle-même, si loin de l'imitation de la nature,
soupire lorsqu'elle voit les temples grecs transportés à Paris. Il
faudrait aussi y transporter ce ciel d'un bleu foncé que j'ai trouvé
à Pœstum, même sous l'éclat d'un soleil embrasé. L'architecture
gémit lorsqu'au plus beau jour du palais des communes, quand le roi
vient y faire l'ouverture des Chambres, elle voit une ignoble tente,
rendue nécessaire par l'apparence de pluie, montrer à tous les yeux,
en masquant les colonnes et en détruisant leur noblesse, que nous ne
sommes que de tristes imitateurs qui n'avons pas pu inventer le _beau_
de notre climat[255].
[253] Voir les portraits du Schiavone et de plusieurs Vénitiens,
galerie Giustiniani, à Berlin.
[254] Ancien Musée Napoléon, nos 1014, 1015, 1016. Tempérament
bilieux.
[255] Copier le beau à tort et à travers n'est que pédant; c'est
le contraire de qui _glanait le beau_ dans la nature.