Le mouvement, cette barrière éternelle des arts du dessin, m'avertit
que cette draperie à gros plis informes couvre une cuisse vivante. Mais
la sculpture n'admet que des draperies légères, non assujetties à des
formes régulières[245].
Le moyen de cet art se réduit à donner une physionomie aux muscles;
donc, pour des statues entières, les seules passions qui lui
conviennent, après les caractères, sont les passions tournées en
habitude; elles peuvent avoir une légère influence sur les formes[246].
Tout ce qui est soudain lui échappe[247].
Les sujets que repousse la sculpture sont ceux où le corps tout entier
ne peut pas avoir de physionomie, et cependant, devant être nu, usurpe
une part de l'attention.
Tancrède, furieux, combattant le perfide ennemi qui vient d'incendier
la tour des chrétiens, et, un quart d'heure après, Tancrède dans l'état
le plus affreux où puisse tomber une âme tendre, ne sont qu'un même
homme pour la sculpture. De ce sujet si beau elle ne peut presque tirer
que deux bustes, car quelle physionomie donner aux épaules de Tancrède
penché vers Clorinde pour la baptiser? Ces épaules, nécessairement
visibles par la donnée de l'art, et nécessairement sans physionomie par
son impuissance, jetteraient du froid. La peinture, plus heureuse, les
couvre d'une armure, et ne perd rien.
Elle est supérieure à la sculpture, même dans les deux têtes
d'expression; car qu'est-ce qu'un buste passionné vu par derrière?
Au contraire, dans le buste de _caractère_ tout a une expression, et
Raphaël lui-même ne peut approcher du _Jupiter Mansuetus_. C'est que
le sculpteur peut donner sur chaque forme un bien plus grand nombre
d'idées que le peintre.
De là, lorsque, sur les pas du brillant hérésiarque Bernin, la
sculpture veut, par ses groupes contrastés, se rapprocher de la
peinture, elle tombe dans le même genre d'erreur qu'en jetant une
couleur de chair sur son marbre. La réalité a un charme qui rend tout
sacré chez elle; c'est de donner sans cesse de nouvelles leçons dans le
grand art d'être heureux. Une anecdote est-elle vraie, elle excite la
sympathie la plus tendre; est-elle inventée, elle n'est que plate; mais
les limites des arts sont gardées par l'absurde.
Les connaisseurs aiment à comparer le Coriolan de Tite-Live à celui du
Poussin. Dans l'histoire, Véturie et les dames romaines, pour attendrir
le héros sur le sort de sa patrie, lui peignent Rome dans la désolation
et dans les larmes. Cette touchante image termine dignement leur
discours.
Le Poussin l'a traduite par une figure de femme _visible_, et
accompagnée des symboles de Rome; et cette figure que quelques
dames romaines indiquent de la main à Coriolan, termine aussi la
composition[248].
Les gens de lettres appellent ces sortes de fautes les _beautés
poétiques_ d'un tableau. Dans Tite-Live, l'image de Rome dans la
douleur est immense; chez le Poussin, elle est ridicule. Ce grand
peintre n'a pas senti que c'est parce que la poésie ne peut nous faire
voir l'éclat d'un beau teint qu'elle réunit les lis et les roses sur
les joues d'Angélique.
Shakespeare aurait dit au Poussin: «Ne te rappelles-tu pas que le
fluide nerveux ne permet pas que le flambeau de l'attention éclaire à
la fois et l'esprit et le cœur? Du moment qu'à côté d'êtres réels un
tableau me présente des êtres fictifs, il cesse d'être touchant, et
n'est plus pour moi qu'une énigme plus ou moins belle[249].»
Le poëte laisse à l'imagination de chaque lecteur le soin de donner des
dimensions aux êtres qu'il présente.
Le soleil est un géant qui parcourt sa carrière, ce qui n'empêche pas
que les yeux d'Armide ne soient aussi des soleils.
Le _Saint Jérôme_ du Corrége venant voir Jésus enfant paraît accompagné
du lion, symbole de sa puissante éloquence. Par malheur, personne n'est
effrayé de ce lion. Dès lors nous sommes loin de la nature, l'art prend
un langage de convention, et tombe dans le froid.
Le plaisant, qui cependant est encore charmant, c'est le tableau de
Guido Cagnaci, où le petit agneau de saint Jean ayant soif, le saint,
sous la figure du plus beau jeune homme, recueille dans une tasse, à
une source qui tombe d'un des rochers du désert, l'eau nécessaire à son
agneau[250].
On peut exprimer un rapport entre la comédie et la sculpture. Quel est
le caractère de l'Oreste d'_Andromaque_?
Si l'on peut s'élever à croire possibles des choses que nous n'avons
pas vues, on conçoit un ordre monastique, composé de jeunes hommes
ardents, excités dans le noviciat, par les plaisirs, dans le reste
de leur carrière, par les honneurs les plus voisins de la gloire. Cet
ordre de sculpteurs est consacré à la recherche de la beauté. On y
présente toujours dans la même position Vénus, Jupiter, Apollon; il
ne s'agit pas de faire gesticuler les statues. Tel sculpteur a donné
quatre idées par cette cuisse de la Vénus; le jeune homme entrant
dans la carrière aspire à rendre sensibles cinq idées. Tout ceci est
bizarre; mais c'est l'histoire de l'art en Grèce[251]. Sur le tronc
d'arbre qui sert d'appui au charmant Apollino court un lézard dont
la forme est à peine naturelle. Les Grecs, en cela contraires aux
Flamands, suivaient le grand principe de l'économie d'attention;
ils donnent seulement l'idée des accessoires. Au contraire, dans la
première manière de Raphaël, l'attention s'égare dans le feuillé des
arbres. Le sculpteur grec était sûr que son dieu était regardé.
Cimarosa a la pensée d'un bel air, tout est fini. Phidias conçoit
l'idée de son _Jupiter_, il lui faut des années pour la rendre.
Il me semble que le grand artiste vivant a une méthode expéditive. Il
travaille en terre, et d'excellents copistes rendent mathématiquement
sa statue en marbre; il la corrige ensuite par quelques coups de lime;
mais toujours a-t-il besoin d'une persistance dans son image du beau,
dont heureusement la peinture peut se passer[252].
[245] De là le ridicule de toutes les statues qu'on élevait en
France aux grands hommes avant la Révolution.
[246] La _Madeleine_ du marquis Canova, à Paris, chez M.
Sommariva, protecteur éclairé de tous les arts, l'un des
habitants de cette ville aimable qui, au milieu de toutes les
entraves, a donné en peu d'années les Beccaria, les Parini,
les Oriani, les Bossi, les Apiani, les Melzi, les Theulié, les
Foscolo, etc., etc.
[247] Le comique.
[248] M. Quatremère de Quincy.
[249] De là, il est si cruel que le Tasse, en touchant nos cœurs
par les circonstances réelles de la fuite de la pauvre Herminie,
quand il arrive au coucher du soleil, qui, par les grandes ombres
sortant des forêts, pouvait tellement redoubler ses terreurs,
vienne nous parler d'Apollon, de char, de chevaux, et de tout
l'oripeau mythologique.
Ma nell'ora che 'l sol dal carro adorno,
Scioglie i corsieri, e in grembo al mar s'annida,
Giunse del bel Giordano alle chiare acque.
Cap. VII, art. 3.
En effaçant trois cents vers de cette espèce, le coloris du Tasse
serait aussi pur que celui de Virgile, et son dessin divinement
supérieur. Cela sera vrai dans cinq cents ans.
[250] La peinture a quelques petits moyens d'exprimer le
_mouvement_. Le vent le plus impétueux agite les arbres d'un
paysage; cependant le juste Abel offre son holocauste au milieu
de la tempête, et la fumée s'élève tranquillement au ciel comme
une colonne verticale.
La draperie de cet ange, violemment rejetée en arrière, me fait
sentir la rapidité avec laquelle il est descendu vers Abraham; sa
sérénité parfaite et le repos des muscles de cet être divin me
montrent qu'il n'a fait aucun effort: il est porté par la volonté
de Jehovah.
[251] Certainement Pausanias, Strabon, Pline, Quintilien, etc.,
étaient d'autres hommes que Vasari; mais, comme lui, ils n'ont
pas su se garantir du _vague_, qui, dans les arts, veut dire
le faux. Pour peu qu'on n'interprète pas leurs ouvrages avec
une logique sévère, on y voit la preuve de tous les systèmes
possibles. J'admire souvent les passages que les érudits
allemands donnent pour preuve de leurs idées. En accordant à Kant
que des mots obscurs sont des idées, et que l'on peut commencer
une science par une supposition, on arrive à des résultats qui
seraient bien comiques s'ils n'étaient pas trop longs à exposer.
Le pédantisme de ces pauvres allemands est déconcerté si on leur
dit: «Soyez clairs.»
On peut faire une science raisonnable, profonde, et qui cependant
n'apprenne rien. Tel est le reversi et la partie intelligible du
système de Steding; je conseille au reste le _Pausanias_ de M.
Clavier, le trente-cinquième livre de Pline et le _Dialogue_ de
Xénophon. A lire les originaux, on gagne des idées et du temps.
[252] Un génie assez enflammé pour inventer la tête de Pâris,
un génie assez calme pour en poursuivre l'exécution pendant
plusieurs mois, tel est Canova.