Pour peu que l'on compare les récits que font les contemporains de
l'âme noble, affectueuse, pleine de discernement, toujours désireuse
de s'avancer vers la perfection qui anima ces deux lumières de l'art,
on n'a pas de peine à rejeter toute idée d'imitation. L'un et l'autre
tirait des divers effets de la nature, parmi lesquels ils choisissaient
avec un génie semblable, des ouvrages qui paraissent sortir du même
pinceau: mais, s'ils peuvent tromper l'œil exercé, ils ne tromperont
jamais l'âme sensible.
Je mettrais parmi les ouvrages de Léonard qui rappellent le mieux le
génie de Raphaël le portrait de Léonard lui-même à l'âge qu'il avait
lors de son voyage à Rome[203]. Ce portrait, qu'un juste respect a
placé sous verre, se voit à Florence, dans ces salles où le cardinal
Léopold de Médicis recueillit les portraits des grands peintres faits
par eux-mêmes. La force du style fait pâlir tous les portraits qui
l'entourent. Telle est encore cette tête de jeune homme, que, dans une
autre salle, l'on fait passer pour le portrait de Raphaël; et enfin,
pour finir par l'exemple le plus frappant, cette célèbre demi-figure
de jeune religieuse dans la galerie Nicolini, dont je ne dirai rien,
de peur de paraître exagéré aux personnes qui n'ont pas vu Florence.
C'est un de ces tableaux qui impriment profondément l'amour de la
peinture, et donnent la chaleur nécessaire pour dévorer vingt volumes
de niaiseries.
Qui a vu Rome et ne se rappelle pas avec une douce émotion, au milieu
de tant de souvenirs que laisse la ville éternelle, cette _Dispute de
Jésus-Christ_ à la galerie Doria, et ce portrait que l'on croit être
de la belle reine Jeanne de Naples, la Marie-Stuart de l'Italie, et
ces deux figures du palais Barberini, où Léonard chercha à exprimer
la vanité et la modestie? On voit ce grand homme arrivant au sublime.
Après avoir atteint toutes les parties matérielles de son art, il
cherche à rendre les mouvements de l'âme. Les Romains font remarquer
qu'aucun peintre n'a jamais pu faire de copie passable de ces deux
figures.
Le Corrége a réuni la grâce de l'expression à celle du style. Léonard,
dont le style était mélancolique et solennel[204], eut la grâce de
l'expression presque au même point que le Corrége. Voyez, au palais
Albani, cette _Madone_ qui semble demander à son fils une belle tige de
lis avec laquelle il joue. L'enfant, enchanté de sa fleur, semble la
refuser à sa mère, et se penche en arrière: action charmante dans un
jeune Dieu, et qui surpasse de bien loin tout ce que les bas-reliefs
antiques de l'éducation de Jupiter par les nymphes du mont Ida offrent
de plus gracieux.
[203] Très-bien gravé dans la collection de l'imprimeur Bettoni,
à Padoue.
[204] Voyez la _Vierge au Rocher_, au Musée de Paris, et le
_Saint Georges_, à Dresde, ou celui de M. Frigeri, à Milan.