La mémoire de cet homme aimable inspire un tendre intérêt, quand on
vient à songer que de ses trois grands ouvrages, la _Cène_, le cheval
de grandeur colossale, et le carton de la bataille d'Anghiari, rien
n'est resté pour rendre témoignage de lui à la postérité.
Lorsque ces ouvrages existaient, aucun graveur célèbre ne s'en occupa;
longtemps après, Edelynck grava une partie du carton, mais sur un
dessin de Rubens, fait d'après Léonard: c'est Virgile traduit par
madame de Staël[198].
Je ne suivrai pas la vie privée de Léonard. En 1504, il perdit son
père; l'année suivante il était encore en Toscane. En 1507, nous le
trouvons en Lombardie. Il écrit à ses sœurs de la Canonica sur l'Adda,
où il habitait une maison de son ami François Melzi, jeune gentilhomme
de Milan.
Cette âme délicate et tendre fuyait avec une horreur qui choque le
vulgaire toutes les choses qui peuvent blesser par leur laideur. Il
n'avait auprès de lui que des objets beaux ou gracieux. François Melzi,
beau comme Salaï, s'attacha également au Vinci, et, quelques années
après, le suivit à la cour de France.
On raconte que Léonard se promenait souvent avec ses aimables élèves,
et prenait plaisir à se laisser charmer avec eux des aspects touchants
ou sublimes que la nature offre à chaque pas dans sa chère Lombardie.
Tout était bonheur pour lui:
Jusqu'au sombre plaisir d'un cœur mélancolique.