Vinci fut distrait de ses études (1497), pour la statue colossale et
pour le tableau, par les ouvrages qu'il fallut entreprendre pour
rendre l'Adda navigable. On voit, par une note, que dès ce temps il
avait avec lui l'aimable Salaï[189]. Ce fut son élève favori, ce qu'on
appelait alors son _creato_. Vinci, si beau lui-même, et si distingué
par l'élégance de ses mœurs, fut sensible aux grâces de même genre qui
brillaient dans Salaï. Il l'eut auprès de lui jusqu'à sa mort, et ce
bel élève lui servait de modèle pour ses figures d'anges.
Cependant l'étoile de Ludovic commençait à pâlir. Les dépenses d'une
guerre obstinée, jointes à celles d'une cour voluptueuse, épuisaient
son trésor. Les grands travaux languissaient faute d'argent.
L'affaire importante de Léonard était de jeter en bronze la statue
équestre dont il avait fini le modèle. Il fallait, pour cette statue,
qui devait avoir vingt-trois pieds de haut (7 mètres 45 centimètres),
environ deux cent mille livres de bronze. Je croirais assez que, dans
ces calculs, il ne s'agit que du cheval. Les effrénés bavards qui
fournissent ces détails ne disent pas un mot de la figure de Sforce,
qui n'eût pas manqué de leur inspirer de belles choses. Une telle
dépense était bien au delà des moyens actuels, car je trouve dans
une lettre adressée au duc par Léonard qu'on devait à celui-ci ses
appointements de deux ans.
Ludovic tomba avec courage. Au milieu des derniers soupirs de sa
politique, il eut toujours dans son palais les conférences littéraires
établies en des temps plus heureux. Je vois, par une épître dédicatoire
de Fra Paciolo, qu'un _duel_ scientifique, pour me servir de ses
termes, eut encore lieu au palais le 8 février 1498, et que Léonard
y assistait. Le même Fra Paciolo nous apprend que Vinci, après avoir
terminé le grand tableau de la _Cène_ et ses Traités sur la peinture,
s'adonna tout entier à la physique et à la mécanique; il peignit
pourtant encore une fois, avant la chute de Ludovic, la belle Cécile
Galérani[190], portrait précieux, s'il est vrai qu'on y reconnaisse que
les parties colossales du tableau de la _Cène_ avaient achevé de guérir
Léonard de la sécheresse du Verocchio, et si l'on n'y retrouve plus ce
style minutieux, et par conséquent un peu froid, qui règne dans ses
premiers ouvrages.
Ludovic, qui voulait du bien à Léonard (1499), voyant que ses affaires
prenaient décidément un mauvais tour, et n'ayant plus d'argent, lui
fit donation, par un des derniers actes de son gouvernement, d'une
vigne située près la porte Verceline. Peu après, Louis XII descendant
des Alpes avec une puissante armée, le duc de Milan, sans trésor, sans
soldats, fut réduit à la fuite. Le modèle en terre de ce cheval, auquel
Léonard avait travaillé seize ans, servit de but à des arbalétriers
gascons, et fut mis en poudre. Tout ce qu'il avait peint à la
citadelle, alors le palais du duc, eut le même sort.
Ludovic allait partout mendiant des secours contre la France.
Maximilien, empereur d'Allemagne, et les Suisses lui prêtèrent enfin
quelques troupes, qui, réunies aux habitants de Milan, très-las des
insolences françaises, le remirent sur le trône. Mais son bonheur
fut de courte durée: ces mêmes Suisses qui l'avaient secouru le
vendirent[191] au maréchal de la Trémouille, et Louis XII l'envoya
mourir au château de Loches.
Il serait trop long de suivre Léonard pendant cette révolution. Il
paraît qu'il eut l'espoir de voir les arts fleurir de nouveau à Milan;
mais, s'étant aperçu que les Français, au milieu de leurs opérations
guerrières, ne voulaient que des fêtes et des intrigues avec les
jolies femmes, il partit pour Florence avec son cher Salaï et son ami
le géomètre Fra Paciolo.
Le gonfalonier perpétuel Pierre Soderini, celui dont Machiavel a
affublé l'incapacité d'une épigramme si plaisante, le fit peintre de sa
maison, avec des appointements convenables[192].
[189] La Cape de Salaï, le 4 avril 1497.
Brasses 4 de drap argentin, liv. 15 4
Velours vert pour ornement 9 »
Bindelli » 9
Maglietta, liv. » 12
Façon 1 15
Bindello pour devant » 5
Punto 1 »
[190] A Milan, chez MM. Pallavicini.
[191] In Switzerland, believe me, there is much less liberty
than people imagine. I give you my word that few places exhibit
more of despotism than Z***. The government of that canton is
iniquitous in a very sublime degree.... The aristocracy of Z***
raised my indignation, while I staid there. I speak not of the
form of which one reads, but of facts which passed under my own
eyes. Voir la conduite de B.... en 1815, L. Grey's speech. (_Twed
dell's Remains_, page 111.)
[192] La notte che morì Pier Soderini
L'alma n'andò dell'inferno alla bocca:
E Pluto la gridò: anima sciocca.
Che inferno? Va nel limbo de' Bambini.