On fait une objection à Léonard. Il est certain que les apôtres et le
Christ prenaient leurs repas, couchés sur des lits, et non assis à une
table, comme des modernes. Mais Vinci est grand artiste, précisément
pour n'avoir pas été savant. C'est comme la vérité historique qu'exige
la tragédie. Si les usages que vous prenez dans l'histoire passent
la science du commun des spectateurs, ils s'en étonnent, ils s'y
arrêtent. Les moyens de l'art ne traversent plus rapidement l'esprit
pour arriver à l'âme.
Une glace ne doit pas faire remarquer sa couleur, mais laisser voir
parfaitement l'image qu'elle reproduit[187]. Les professeurs d'Athénée
ne manquent jamais la petite remarque ironique sur la bonhomie de nos
ancêtres, qui se laissaient émouvoir par des Achille et des Cinna, à
demi cachés sous de vastes perruques. Si ce défaut n'avait pas été
remarqué, il n'existait pas.
On pardonne à Shakspeare les ports de mer qu'il met en Bohême, si
d'ailleurs il peint les mouvements de l'âme avec une profondeur au
moins aussi étonnante que le savoir géographique de MM. Dussault,
Nodier, Martin, etc.
Quand le cérémonial des repas anciens eût été aussi généralement connu
qu'il était ignoré, Vinci l'eût encore rejeté. Le Poussin, ce grand
peintre, a fait un tableau de la _Cène_[188]: ses apôtres sont couchés
sur des lits. Les demi-savants approuvent du haut de leur savoir;
mais je vous apprends peut-être l'existence du tableau: c'est que les
personnages paraissent sous des raccourcis extrêmement difficiles. Le
spectateur étonné dit un mot sur l'habileté du peintre, et passe. Si
nous avions la vision du dernier repas de Jésus dans toute la vérité
des circonstances judaïques qui l'accompagnèrent, frappés d'étonnement,
nous ne songerions pas à être émus. Nos barbares ancêtres ayant eu
l'idée, en déposant la lance, de prendre l'Ossian de ce petit peuple
hébreu pour leur livre sacré, les grands peintres ont été gens d'esprit
de nous épargner le ridicule de leurs mœurs.
[187] C'est par un artifice contraire que l'abbé Delille
soutenait ses vers. Le lecteur tout occupé s'amuse à deviner des
énigmes, et n'a pas le temps de remarquer que les mots de ces
énigmes, les uns au bout des autres, ne valent guère la peine
d'être lus.
[188] Musée de Paris, n° 57.