CHAPITRE LII.

A leur tour, les couleurs de Bellotti se ternirent, et probablement

le tableau fut encore retouché avec des couleurs en détrempe. Il fut

question, en 1770, de le faire rétablir de nouveau. Mais cette fois

on délibérait longuement parmi les amateurs, et avec une attention

digne du sujet, lorsque, sur la recommandation du comte de Firmian,

gouverneur de Milan, et, de plus, homme d'esprit, dont ce n'est pas

là le plus beau trait, le malheureux tableau fut livré à un M. Mazza,

qui acheva de le ruiner. L'impie eut l'audace de racler avec un fer à

cheminée le peu de croûtes vénérables qui restaient depuis Léonard;

il appliqua même sur les parties qu'il voulait repeindre une teinte

générale, afin de placer plus commodément ses couleurs. Les gens de

goût murmuraient tout haut contre le barbouilleur et son protecteur.

On «devrait bien, disaient-ils, confier la conservation des grands

monuments à quelques-uns des corps de l'État toujours si prudents, si

lents à se déterminer, si amateurs des choses anciennes.»

Mazza n'avait plus à faire que les têtes des apôtres Matthieu, Taddée

et Simon, quand le prieur du couvent, qui s'était empressé de donner

les mains à tout ce que Son Excellence avait paru désirer, obtint, mais

trop tard, une place à Turin. Son successeur, le père Galloni, dès

qu'il eut vu le travail de Mazza, l'arrêta tout court.

En 1796, le général en chef Bonaparte alla visiter le tableau de

Vinci; il ordonna que le lieu où étaient ses restes fût exempt de tout

logement militaire, et en signa même l'ordre sur son genou avant de

remonter à cheval. Mais, peu après, un général, dont je tairai le nom,

se moqua de cet ordre, fit abattre les portes, et fit du réfectoire

une écurie. Ses dragons trouvèrent plaisant de lancer des morceaux de

briques à la tête des apôtres. Après eux, le réfectoire des dominicains

fut un magasin à fourrages: ce ne fut que longtemps après que la ville

obtint la permission de murer la porte.

En 1800, une inondation mit un pied d'eau dans cette salle abandonnée,

et cette eau ne s'en alla que par évaporation. En 1807, le couvent

étant devenu une caserne, le vice-roi fit restaurer cette salle avec le

respect dû au grand nom de Léonard. Sous ce gouvernement despotique,

rien de ce qui était grand ne se trouvait difficile. Le génie qui

de loin civilisait l'Italie voulut rendre éternel ce qui restait du

tableau de la _Cène_, et de la même main qui envoyait en exil l'auteur

d'_Ajace_ il signait le décret en vertu duquel le _Cénacle_ a été copié

en mosaïque de la grandeur même de l'original; entreprise qui surpasse

tout ce que la mosaïque a tenté jusqu'ici, et qui touchait presque à sa

fin, lorsque l'étoile de Napoléon a cessé de briller sur l'Italie.

Pour le travail de l'artiste en mosaïque il fallait une copie.

Le prince confia ce travail à M. Bossi. En voyant la copie de la

Chartreuse de Pavie, et celle de Castellazo, on prend une haute idée du

crédit que ce peintre avait à la cour du prince Eugène.

Histoire de la peinture en Italie · 第 129 / 465 题