A leur tour, les couleurs de Bellotti se ternirent, et probablement
le tableau fut encore retouché avec des couleurs en détrempe. Il fut
question, en 1770, de le faire rétablir de nouveau. Mais cette fois
on délibérait longuement parmi les amateurs, et avec une attention
digne du sujet, lorsque, sur la recommandation du comte de Firmian,
gouverneur de Milan, et, de plus, homme d'esprit, dont ce n'est pas
là le plus beau trait, le malheureux tableau fut livré à un M. Mazza,
qui acheva de le ruiner. L'impie eut l'audace de racler avec un fer à
cheminée le peu de croûtes vénérables qui restaient depuis Léonard;
il appliqua même sur les parties qu'il voulait repeindre une teinte
générale, afin de placer plus commodément ses couleurs. Les gens de
goût murmuraient tout haut contre le barbouilleur et son protecteur.
On «devrait bien, disaient-ils, confier la conservation des grands
monuments à quelques-uns des corps de l'État toujours si prudents, si
lents à se déterminer, si amateurs des choses anciennes.»
Mazza n'avait plus à faire que les têtes des apôtres Matthieu, Taddée
et Simon, quand le prieur du couvent, qui s'était empressé de donner
les mains à tout ce que Son Excellence avait paru désirer, obtint, mais
trop tard, une place à Turin. Son successeur, le père Galloni, dès
qu'il eut vu le travail de Mazza, l'arrêta tout court.
En 1796, le général en chef Bonaparte alla visiter le tableau de
Vinci; il ordonna que le lieu où étaient ses restes fût exempt de tout
logement militaire, et en signa même l'ordre sur son genou avant de
remonter à cheval. Mais, peu après, un général, dont je tairai le nom,
se moqua de cet ordre, fit abattre les portes, et fit du réfectoire
une écurie. Ses dragons trouvèrent plaisant de lancer des morceaux de
briques à la tête des apôtres. Après eux, le réfectoire des dominicains
fut un magasin à fourrages: ce ne fut que longtemps après que la ville
obtint la permission de murer la porte.
En 1800, une inondation mit un pied d'eau dans cette salle abandonnée,
et cette eau ne s'en alla que par évaporation. En 1807, le couvent
étant devenu une caserne, le vice-roi fit restaurer cette salle avec le
respect dû au grand nom de Léonard. Sous ce gouvernement despotique,
rien de ce qui était grand ne se trouvait difficile. Le génie qui
de loin civilisait l'Italie voulut rendre éternel ce qui restait du
tableau de la _Cène_, et de la même main qui envoyait en exil l'auteur
d'_Ajace_ il signait le décret en vertu duquel le _Cénacle_ a été copié
en mosaïque de la grandeur même de l'original; entreprise qui surpasse
tout ce que la mosaïque a tenté jusqu'ici, et qui touchait presque à sa
fin, lorsque l'étoile de Napoléon a cessé de briller sur l'Italie.
Pour le travail de l'artiste en mosaïque il fallait une copie.
Le prince confia ce travail à M. Bossi. En voyant la copie de la
Chartreuse de Pavie, et celle de Castellazo, on prend une haute idée du
crédit que ce peintre avait à la cour du prince Eugène.