Lorsque le roi François Ier, qui aimait les arts comme un Italien,
entra en vainqueur dans Milan (1515), il eut l'idée de faire
transporter le _Cénacle_ en France; il demanda à ses architectes si, au
moyen d'énormes poutres et de barres de fer, ils se feraient fort de
maintenir la muraille, et d'empêcher qu'elle ne se brisât en route; ce
dont personne n'osa lui répondre. De nos jours, rien de plus aisé: on
eût mis d'abord le tableau sur toile[182].
Le _Cénacle_ était alors dans tout son éclat; mais, dès l'an 1540,
Armenini nous le représente comme à demi effacé. Lomazzo assure, en
1560, que les couleurs avaient bien vite disparu; que, les contours
seuls restant, on ne pouvait plus admirer que le dessin.
En 1624, il n'y avait presque plus rien à voir dans cette fresque,
dit le chartreux Sanèse. En 1652, les pères dominicains, trouvant peu
convenable l'entrée de leur réfectoire, n'eurent pas de remords de
couper les jambes au Sauveur et aux apôtres voisins pour agrandir la
porte d'un lieu si considérable. On sent l'effet des coups de marteau
sur un enduit qui déjà de toutes parts se détachait de la muraille.
Après avoir coupé le bas du tableau, les moines firent clouer l'écusson
de l'empereur dans la partie supérieure, et ces armes étaient si
amples, qu'elles descendaient jusqu'à la tête de Jésus.
Il était écrit que les soins de ces gens-là seraient aussi funestes
à nos plaisirs que leur indifférence. En 1726, ils prirent la fatale
résolution de faire arranger le tableau par un nommé Bellotti,
barbouilleur, qui prétendait avoir un secret. Il en fit l'expérience
devant quelques moines délégués, les trompa facilement, et enfin se fit
une cabane couverte devant le _Cénacle_. Caché derrière cette toile, il
osa repeindre en entier le tableau de Vinci; il le découvrit ensuite
aux moines stupides, qui admirèrent la puissance du secret pour raviver
les couleurs. Le Bellotti, bien payé, et qui n'était pas peu charlatan,
donna aux moines, par reconnaissance, la recette du procédé.
Le seul morceau qu'il respecta fut le ciel, dont apparemment il
désespéra d'imiter avec ses couleurs grossières la transparence
vraiment divine: jugez-en par le ciel charmant de ce tableau de Pérugin
qui est au bout du Musée.
La partie plaisante de ce malheur, c'est que les louanges sur la
finesse pleine de grâce du pinceau de Léonard ne manquèrent pas de
continuer de la part des connaisseurs. Un M. Cochin, artiste justement
estimé à Paris, trouvait ce tableau fort dans le goût de Raphaël.
[182] Comme l'empereur vient de le faire faire à Rome pour la
_Descente de croix_ de Daniel de Volterre. Tôt ou tard quelque
Anglais riche rendra le même service aux fresques du Dominiquin à
Grotta-Ferrata.