CHAPITRE L.

Le fameux Matteo Bandello, que notre aimable François Ier fit évêque,

parce qu'il contait bien, met la cinquante-huitième nouvelle de

son recueil dans la bouche de Léonard. Il dédie cette nouvelle à

Geneviève Gonzaga, et commence ainsi: «Du temps de Ludovic, quelques

gentilshommes qui se trouvaient à Milan se rencontrèrent un jour au

monastère des _Grâces_, dans le réfectoire des pères dominicains. Ils

contemplaient en silence Léonard de Vinci, qui achevait alors son

miraculeux tableau de la _Cène_. Ce peintre aimait fort que ceux qui

voyaient ses ouvrages lui en dissent librement leur avis. Il venait

souvent de grand matin au couvent des _Grâces_; et cela, je l'ai vu

moi-même. Il montait en courant sur son échafaudage. Là, oubliant

jusqu'au soin de se nourrir, il ne quittait pas les pinceaux depuis le

lever du soleil jusqu'à ce que la nuit tout à fait noire le mît dans

l'impossibilité absolue de continuer. D'autres fois, il était trois

ou quatre jours sans y toucher, seulement il venait passer une heure

ou deux, les bras croisés, à contempler ses figures, et apparemment à

les critiquer en lui-même. Je l'ai encore vu en plein midi, quand le

soleil dans la canicule rend les rues de Milan désertes, partir de la

citadelle, où il modelait en terre son cheval de grandeur colossale,

venir au couvent sans chercher l'ombre, et par le chemin le plus court,

là donner en hâte un ou deux coups de pinceau à l'une de ses têtes, et

s'en aller sur-le-champ.

«Mais, pour en revenir à nos gentilshommes, pendant que nous étions

à voir travailler Léonard, le cardinal Gurcense, qui avait pris son

logement dans notre couvent, vint au réfectoire pour visiter cet

ouvrage célèbre. Dès que Léonard aperçut le cardinal, il descendit,

vint le saluer, et en fut traité avec toute la distinction possible.

On raisonna dans cette occasion de bien des choses, et entre autres de

l'excellence de la peinture; plusieurs désirant que l'on pût voir de

ces tableaux antiques qui sont si fort loués dans les bons auteurs,

afin de pouvoir juger si nos peintres modernes peuvent se comparer aux

anciens.

«Le cardinal demanda à Léonard quels étaient ses appointements à

la cour du duc; à quoi il répondit que d'ordinaire il avait une

pension de deux mille ducats, sans les présents de toute nature dont

Son Excellence le comblait tous les jours. Le cardinal, auquel ce

traitement parut fort considérable, nous quitta un moment après pour

remonter dans ses appartements.

«Vinci, pour nous montrer alors en quel honneur on avait de tout temps

tenu l'art de la peinture, nous conta une histoire que je n'ai jamais

oubliée.»

La nouvelle qui suit est une anecdote relative à Fra Filippo, que

Léonard commence par des plaisanteries sur l'ignorance du cardinal

Gurcense.

Bugati, dans son histoire publiée en 1570, dit bien que Louis le Maure

avait assigné à son peintre une pension de cinq cents écus, mais il est

possible que le traitement de Léonard eût été augmenté, ou qu'il en

cumulât plusieurs.

Jean-Paul Lomazzo, peintre aveugle à trente ans, et cependant auteur

de vers très-gais et très-médiocres, l'est aussi du meilleur Traité de

peinture que nous ayons. Il est vrai qu'il faut chercher les préceptes

sensés dans un océan de paroles. On trouve au chapitre IX du Ier livre,

écrit vers l'an 1560:

«Parmi les modernes, Léonard de Vinci, peintre étonnant, donna tant de

beauté et de majesté à saint Jacques le Majeur et à son frère, dans

son tableau de la _Cène_, qu'ayant ensuite à traiter la figure de

Jésus-Christ, il ne put l'élever au degré de beauté sublime qui lui

semblait convenable. Après avoir cherché longtemps, il alla demander

conseil à son ami Bernardo Zénale, qui lui répondit: «O Léonard! elle

est d'une telle conséquence, l'erreur que tu as commise, que Dieu seul

peut y porter remède; car il n'est pas plus en ton pouvoir qu'en celui

d'aucun mortel de donner à un personnage plus de beauté et un air plus

divin que tu ne l'as fait pour les têtes de saint Jacques le Majeur

et de son frère. Ainsi laisse le Christ imparfait, car tu ne le feras

jamais être le Christ auprès de ces deux apôtres.» Et Léonard suivit

ce conseil, comme on peut encore le distinguer aujourd'hui, quoique la

peinture tombe en ruines.»

Histoire de la peinture en Italie · 第 126 / 465 题