La prose italienne antérieure à Alfieri tombe sans cesse dans le
_vague_. C'est le supplice de ceux qui lisent cette langue de chercher
un sens net au milieu d'un océan de paroles harmonieuses.
L'envie de faire de l'esprit; l'avilissement, qui ôte tout intérêt
d'écrire clairement sur des sujets difficiles; l'amour des princes
pour le style vague[180], ont jeté dans ce cruel défaut. Je devrais
faire précéder d'un _peut-être_ ou d'un _on dit_ tous les détails un
peu précis que j'ai recueillis dans des centaines de bouquins sur les
choses anciennes de la peinture. Le renseignement que je viens de citer
est donné en ces termes par fra Paciolo: «Léonard, de sa main sublime,
avait déjà exprimé le superbe simulacre de l'ardent désir de notre
salut dans le digne et respectable lieu de la spirituelle et corporelle
réfection du saint temple des Grâces, auquel désormais doivent céder
tous ceux d'Apelles, de Miron et de Polyclète.» On se rappelle, malgré
soi, cet ivrogne qui, voyant trébucher un de ses camarades, s'écrie:
Las! ce que c'est que de nous cependant,
Voilà l'état où je serai dimanche.
Voilà pourtant ce que sera l'esprit du jour dans trois siècles.
J.-B. Giraldi publia en 1554 des discours sur la manière de composer
le roman et la comédie; on y trouve ce passage: «Le poëte dramatique
doit suivre l'exemple du fameux Léonard de Vinci. Ce grand peintre,
quand il devait introduire quelque personnage dans un de ses tableaux,
s'enquérait d'abord en lui-même de la qualité de ce personnage: s'il
devait être du genre noble ou vulgaire, d'une humeur joyeuse ou sévère,
dans un moment d'inquiétude ou de sérénité; s'il était vieux ou jeune,
juste ou méchant. Après avoir, par de longues méditations, répondu à
ces demandes, il allait dans les lieux où se réunissaient d'ordinaire
les gens d'un caractère analogue. Il observait attentivement leurs
mouvements habituels, leur physionomie, l'ensemble de leurs manières;
et, toutes les fois qu'il trouvait le moindre trait qui pût servir à
son objet, il le crayonnait sur le petit livre qu'il portait toujours
sur lui. Lorsque, après bien des courses, il croyait avoir recueilli
des matériaux suffisants, il prenait enfin les pinceaux.
«Mon père, homme fort curieux de ces sortes de détails, m'a raconté
mille fois qu'il employa surtout cette méthode pour son fameux tableau
de Milan.
«Le Vinci avait terminé le Christ et les onze apôtres; mais il n'avait
fait que le corps de Judas: la tête manquait toujours, et il n'avançait
point son ouvrage. Le prieur, impatienté de voir son réfectoire
embarrassé de l'attirail de la peinture, alla porter ses plaintes au
duc Ludovic, qui payait très-noblement Léonard pour cet ouvrage. Le duc
le fit appeler, et lui dit qu'il s'étonnait de tant de retard. Vinci
répondit qu'il avait lieu de s'étonner à son tour des paroles de Son
Excellence, puisque la vérité était qu'il ne se passait pas de jour
qu'il ne travaillât deux heures entières à ce tableau.
«Les moines revenant à la charge, le duc leur rendit la réponse de
Léonard. «Seigneur, lui dit l'abbé, il ne reste plus à faire qu'une
seule tête, celle de Judas; mais il y a plus d'un an que non-seulement
il n'a touché au tableau, mais qu'il n'est venu le voir une seule
fois.» Le duc, irrité, fait revenir Léonard. «Est-ce que les pères
savent peindre? répond celui-ci. Ils ont raison, il y a longtemps que
je n'ai mis les pieds dans leur couvent; mais ils ont tort quand ils
disent que je n'emploie pas tous les jours au moins deux heures à cet
ouvrage.--Comment cela, si tu n'y vas pas?--Votre Excellence saura
qu'il ne me reste plus à faire que la tête de Judas, lequel a été cet
insigne coquin que tout le monde sait. Il convient donc de lui donner
une physionomie qui réponde à tant scélératesse: pour cela, il y a un
an, et peut-être plus, que tous les jours, soir et matin, je vais au
Borghetto, où Votre Excellence sait bien qu'habite toute la canaille
de sa capitale; mais je n'ai pu trouver encore un visage de scélérat
qui satisfasse à ce que j'ai dans l'idée. Une fois ce visage trouvé, en
un jour je finis le tableau. Si cependant mes recherches sont vaines,
je prendrai les traits de ce père prieur qui vient se plaindre de moi
à Votre Excellence, et qui d'ailleurs remplit parfaitement mon objet.
Mais j'hésitais depuis longtemps à le tourner en ridicule dans son
propre couvent.»
«Le duc se mit à rire, et, voyant avec quelle profondeur de jugement
le Vinci composait ses ouvrages, comprit comment son tableau excitait
déjà une admiration si générale. Quelque temps après, Léonard, ayant
rencontré une figure telle qu'il la cherchait, en dessina sur la place
les principaux traits, qui, joints à ce qu'il avait déjà recueilli
pendant l'année, le mirent à même de terminer rapidement sa fresque; de
même, le poëte dramatique, etc.»
Telle a été la pratique constante des grands peintres d'Italie. De nos
jours encore, Appiani, le dernier des peintres à fresques, ayant eu
l'ordre de peindre, au palais de Milan, les _Quatre parties du monde
réveillées par les exploits de Bonaparte_, je me souviens qu'il fut
plus de huit jours sans vouloir travailler à une peau de lion. Comme je
lui marquais mon étonnement: «Voulez-vous que je devienne un peintre
maniéré? me répondit-il. Combien ai-je vu de peaux de lion en ma vie?
et quelle attention leur ai-je donnée? Non, je ne ferai celle-ci qu'en
présence de la nature.»
Léonard fit, dit-on, pour son tableau un carton de même grandeur.
Il fit en petit les ébauches de chaque tête. Les têtes de saint
Pierre et de Judas, qui se trouvent dans les manuscrits de Paris, ont
été publiées par Gerli[181]. On assure encore que Léonard peignit
séparément les figures des douze apôtres et celle de Jésus. Ces
tableaux précieux appartinrent d'abord aux comtes Arconati, changèrent
souvent de main, enfin, vers l'an 1740, furent achetés par un M. Odny,
consul d'Angleterre.
Lomazzo rapporte que Léonard fit ces mêmes têtes au pastel. La célèbre
peintre Angelica Kauffmann disait que celles des apôtres, mais non la
tête de Jésus, avaient passé en Angleterre de Rome, où elle les avait
vues, et où deux peintres anglais en firent l'acquisition vers la fin
du dix-huitième siècle.
Feu M. Mussi, bibliothécaire à l'Ambrosienne de Milan, croyait posséder
la tête du Christ, peinte au pastel par Léonard. Angelica Kauffmann, à
qui il la montra, la jugea originale et peinte du même style que les
apôtres. Cette tête est sans barbe, et a beaucoup servi à Matteini,
l'auteur du dessin gravé par Morghen; car, dans l'original, l'on ne
voit pas assez la tête de Jésus pour pouvoir la dessiner. Seulement,
par respect pour les anciennes copies, on a ajouté dans la gravure un
commencement de barbe.
Après des préparatifs infinis, Léonard peignit le _Cénacle_ à l'huile,
suivant en cela la méthode nouvellement inventée par Jean de Bruges,
méthode qui permet de douter, de chercher la perfection, toutes choses
qui allaient si bien à son caractère. La fresque où il faut courir, et
se contenter d'à peu près, convient plus aux Michel-Ange, aux Lanfranc,
aux génies résolus. Léonard semblait trembler quand il prenait les
pinceaux.
Le choix qu'il fit dans cette occasion doit laisser des regrets
éternels; la fresque indigne de Montorfano étale une fraîcheur piquante
à l'un des bouts du réfectoire, tandis qu'à l'autre extrémité le
concierge vous indique quelques traits confus sur la muraille. C'est là
le _Cénacle_ de Léonard de Vinci.
Singulier en tout, il employa des huiles trop dégraissées. Cette
préparation, qui ôte à l'huile de sa consistance, rend aussi les
peintures moins sujettes à jaunir; et c'est ce qu'on observe dans
la seule partie qui n'ait pas été repeinte, une portion de ciel qui
resplendit encore au fond du tableau, derrière la tête de Jésus.
Toutes les causes de destruction semblèrent réunies par un hasard cruel
contre ce premier des chefs-d'œuvre. Vinci, pour préparer la muraille,
y appliqua une composition particulière qui, au bout de peu d'années,
devait tomber en écailles. Le mur était fait de mauvais matériaux, le
couvent bâti dans un fond, le réfectoire situé à l'endroit le plus
bas, et, de tout temps, dès qu'il y a eu quelque inondation dans le
Milanais, on a trouvé cette salle pleine d'eau.
[180] Histoire de la littérature espagnole sous les Philippes;
style des Jésuites.
[181] Gerli, in-fol. italien et français; Milan, 1784, chez
Galeazzi.