Tandis que les rives de l'Arno voyaient renaître les trois arts du
dessin, la peinture seule renaissait à Venise.
Ces deux événements ne s'entr'aidèrent point; ils auraient eu lieu l'un
sans l'autre.
Venise aussi était riche et puissante; mais son gouvernement,
aristocratie sévère, était bien éloigné de l'orageuse démocratie des
Florentins. De temps à autre le peuple voyait avec effroi tomber la
tête de quelque noble; mais jamais il ne s'avisa de conspirer pour la
liberté. Ce gouvernement, chef-d'œuvre de politique et de balance des
pouvoirs, si l'on ne voit que les nobles par qui et pour qui il avait
été fait, ne fut envers le reste du peuple qu'une tyrannie soupçonneuse
et jalouse, qui, tremblant toujours devant ses sujets, encourageait
parmi eux le commerce, les arts et la volupté. Un seul fait montre la
richesse de l'Italie et la pauvreté de l'Europe[33]. Quand tous les
souverains réunis par la ligue de Cambrai cherchèrent à détruire les
Vénitiens, le roi de France empruntait à quarante pour cent, tandis que
Venise, à deux doigts de sa perte, trouva tout l'argent dont elle eut
besoin au modique intérêt de cinq pour cent.
Ce fut dans toute la force de cette aristocratie qui faisait des
conquêtes, et par conséquent souffrait encore quelque énergie, que
les Titien, les Giorgion, les Paul Véronèse, naquirent dans les États
de terre ferme de la république. Il semble qu'à Venise la religion,
traitée en rivale et non pas en complice par la tyrannie, ait eu moins
de part qu'ailleurs au perfectionnement de la peinture. Les tableaux
les plus nombreux qu'André del Sarto, Léonard de Vinci et Raphaël nous
aient laissés, sont des madones. La plupart des tableaux des Giorgion
et des Titien représentent de belles femmes nues. Il était de mode,
parmi les nobles Vénitiens, de faire peindre leurs maîtresses déguisées
en Vénus de Médicis.