A la fin du quinzième siècle, à cette époque de bonheur citée par
Guichardin, l'Italie offre un aspect politique fort différent du reste
de l'Europe. Partout ailleurs, de vastes monarchies; ici, une foule
de petits États indépendants. Un seul royaume, celui de Naples, est
entièrement éclipsé par Florence et Venise.
Milan avait ses ducs, qui plusieurs fois touchèrent à la couronne
d'Italie[25]. Florence, qui jouait le rôle actuel de l'Angleterre,
achetait des armées et leur résistait. Mantoue, Ferrare, et les petits
États, s'alliaient aux plus puissants de leurs voisins. Cela dura tant
que les ducs de Milan eurent du génie, jusqu'en 1466.
Un des citoyens de Florence s'empara de l'autorité, et vit que, pour
durer, il fallait de tyran se faire monarque; il fut modéré. Dès
lors la balance devait pencher en faveur des Vénitiens; au milieu de
cet équilibre incertain, l'Italie eût été réunie sans l'astucieuse
politique des papes. C'est le plus grand crime politique des temps
modernes.
Florence, république sans constitution, mais où l'horreur de la
tyrannie enflammait tous les cœurs, avait cette liberté orageuse, mère
des grands caractères. Le gouvernement représentatif n'étant pas encore
inventé, ses plus grands citoyens ne purent trouver la liberté et
fondre les factions. Sans cesse il fallait courir aux armes contre les
nobles; mais c'est l'avilissement, et non le danger, qui tue le génie
dans un peuple.
Côme de Médicis, l'un des plus riches négociants de la ville, né en
1389, peu après les premiers restaurateurs des arts, se fit aimer
comme son père[26], en protégeant le peuple contre les nobles.
Ceux-ci s'emparèrent de lui, n'eurent pas le caractère de le tuer, et
l'exilèrent. Il revint, et à son tour les exila.
Par la terreur et la consternation publique[27], au moyen d'une police
inexorable, mais toutefois en ne faisant tomber que peu de têtes[28],
il maintint la supériorité de sa faction, et fut roi dans Florence.
Suivant le principe de ce gouvernement, il songea d'abord à amuser
ses sujets, et à leur rendre ennuyeuse la chose publique. Ne voulant
rien mettre au hasard, il ne prit aucun titre. Des richesses égales à
celles des plus grands rois furent employées d'abord à corrompre les
citoyens[29], ensuite à protéger les arts naissants, à rassembler des
manuscrits, à recueillir les savants grecs que les Turcs chassaient de
Constantinople (1453).
Côme, _le père de la patrie_, mourut en 1464, car tel est son nom
dans l'histoire, qui s'empare indifféremment de tous les moyens de
distinguer les gens. Les badauds en concluent qu'il fut adorable. Le
bonheur des Médicis est d'avoir trouvé après eux un _préjugé ami_. Le
bon public, qui croit les Robertson, les Roscoe, et autres gens qui ont
leur fortune à faire, a vu, dans Côme un Washington, un usurpateur tout
sucre et tout miel, je ne sais quelle espèce de personnage moralement
impossible. Mais il y a erreur. Il faut savoir que le patelinage
jésuitique ne fut trouvé qu'un siècle plus tard. Côme de Médicis, au
lieu d'affecter la sensibilité des princes modernes, répondit tout
naturellement à un citoyen qui lui représentait qu'il dépeuplait la
ville: «J'aime mieux la dépeupler que la perdre[30].»
Son fils Pierre, qui eut l'insolence d'un roi, sans l'être tout à fait,
se fit bien vite chasser.
Son petit-fils, Laurent le Magnifique, fut à la fois un grand prince,
un homme heureux et un homme aimable. Il régna plutôt à force de
finesse qu'en abaissant trop le caractère national; il avait horreur,
comme homme d'esprit, des plats courtisans, qu'il aurait dû récompenser
comme monarque. Négociant immensément riche, comme son aïeul, passant
sa vie avec les gens les plus remarquables de son siècle, les Politien,
les Calcondile, les Marcille, les Lascaris, il fut inventeur en
politique. La balance des pouvoirs est de lui; il assura autant que
possible l'indépendance des petits États d'Italie[31]. On est allé
jusqu'à dire que, s'il ne fût pas mort à quarante-deux ans, Charles
VIII n'eût jamais passé les Alpes.
Il aima le jeune Michel-Ange, qu'il traita comme un fils; souvent il
le faisait appeler pour jouir de son enthousiasme, et lui voir admirer
les médailles et les antiquités qu'il rassemblait avec passion. Côme
avait protégé les arts sans s'y connaître; Laurent, s'il n'eût été le
plus grand prince de son temps, se serait trouvé l'un des premiers
poëtes; il eut sa récompense: le sort fit naître ou se développer sous
ses yeux les artistes sublimes qui ont illustré son pays, Léonard de
Vinci, André del Sarto, Fra Bartolomeo, Daniel de Volterre[32].
Il régnait directement sur la Toscane et sur le reste de l'Italie par
l'admiration qu'il inspirait aux princes et aux peuples. Bientôt après,
son fils Léon fut le maître d'un autre grand État. L'imagination peut
s'amuser à suivre le roman des beaux-arts, et se demander jusqu'où
ils seraient allés, si Laurent eût vécu les années de son grand-père,
et s'il eût vu son fils Léon X atteindre l'âge ordinaire des papes.
La mort prématurée de Raphaël eût peut-être été réparée. Peut-être le
Corrége se serait vu surpassé par ses élèves. Il faut des milliers de
siècles avant de ramener une telle chance.