--Cartouchibus! quand j'arrivai à Maestricht, ils étaient mariés dur

comme du fer!... on l'appelait madame la comtesse... et j'eus une pipe

garnie pour cadeau de noces... Du diable si l'idée me vint de réclamer

l'acte de mariage!...

--Comment! s'écria Barbedor,--tu en es encore à ruminer là-dessus,

cousin?

--Foutrimaquette! gronda le capitaine; il m'appela beau-père tout de

suite... et le poulet qui osera se moquer d'un gaillard comme moi

n'est pas encore sorti de sa coquille!

V

--Le réveil de Béatrice.--

Le soleil de midi inclinait les bouquets trop lourds des lilas. Le

feuillée était chaude; sous les bosquets, l'air circulait tout

imprégné du parfum des fleurs.

Ces tièdes matinées où le printemps mûr a déjà les langueurs de l'été,

répandent ces senteurs particulières qu'on reconnaît toute sa vie

après les avoir respirées une fois. Cela produit sur les sens le

double effet d'un cordial et d'un narcotique. L'âpre émanation des

feuilles toutes jeunes, frappées par le rayon trop brûlant, se mêle

aux suaves aromes des corolles tôt ouvertes. L'herbe qui pousse jette

de vigoureuses effluves, la terre fermente; il semble que chaque odeur

distincte puisse être perçue dans la brise, qui pourtant les entraîne

confondues.

C'était ainsi dans ce beau jardin de Mersanz, dont les allées

déroulaient leur sable d'or sous les vertes voûtes. Le balcon de

l'hôtel du Tresnoy ne voyait que la plate-forme où trônait ce quatuor

burlesque, commandé par le capitaine Roger. A droite et à gauche,

c'étaient de mystérieux bosquets, des pelouses abritées où nul

indiscret regard ne pouvait pénétrer. Au bout des larges avenues,

quelques statues blanches se montraient à demi. La pièce d'eau

bruissait derrière les charmilles, précédant la cascade qui se perdait

là-bas dans la grotte envahie par les lierres.

Il y avait, vers l'extrémité orientale de l'hôtel, deux croisées dont

les persiennes étaient closes. Elles donnaient sur un gracieux

parterre au delà duquel un quinconce de grands ormes abaissait des

branches pleureuses jusque sur la pelouse.

Deux cignes nageaient silencieusement sur le bassin aux lèvres de

marbre et se jouaient autour du jet d'eau patient, qui dispersait au

soleil sa petite gerbe nacrée.

Ces deux croisées appartenaient à la chambre à coucher de la comtesse

Béatrice.

Un temple charmant que l'amour du comte Achille s'était plu à rendre

digne de l'idole!

Car il aimait bien, au commencement, ce comte Achille. C'était un de

ces coeurs fougueux dont les premières ardeurs imitent à s'y

méprendre la passion délicate et profonde. Ceux-là sont d'autant plus

dangereux qu'ils ne mentent point. Leur âme est donnée de franc jeu.

Seulement, ils la reprennent.

La chambre à coucher de la comtesse Béatrice, tendue de lampas bleu

sur bleu, montrait à demi, ce malin, les mignardes coquetteries de son

style Louis XV. On voyait bien que ces meubles, ces tentures et ces

délicieux colifichets avaient été appareillés à plaisir par le soin

amoureux d'un artiste. C'était adorablement joli, et rien ne manquait

dans ce boudoir-musée, qui résumait le luxe du XVIIIe siècle.

Il faisait presque nuit. La mousseline des Indes tamisait ces douces

lueurs qui venaient du jardin au travers des persiennes closes et des

tentures tombantes. Il fallait s'accoutumer à cette obscurité pour

apercevoir, au fond de l'alcôve, parée comme un autel, le délicieux

visage de Béatrice endormie.

Vous avez tous éprouvé une surprise mêlée de colère à la vue de

certains abandons. Il y a des femmes si belles et à la fois si bonnes,

que l'injure qui les frappe semble un sacrilége et un blasphème.

Le coeur se serre quand on songe que le malheur et la tristesse

peuvent courber ces fronts d'ange, et qu'une créature, la plupart du

temps inférieure, a le pouvoir de cacher sous une voile de deuil ces

radieuses auréoles.

Hélas! il en est toujours ainsi, depuis que le monde est monde.

Ce bandeau qui couvre les yeux de l'amour est le symbole le plus

navrant et à la fois le plus vrai de la mythologie antique. La vie

humaine, sous ce rapport, ressemble à une immense agape où les

coeurs vont s'appareillant au hasard des flambeaux éteints.

Il y a des compensations qui font frémir. Tandis que ces belles

saintes souffrent leur silencieux martyre, d'autres femmes armées en

guerre vengent leur sexe, fatalement et cruellement, sur quelque haute

nature de penseur ou de poëte. Les comtes Achille ont leurs pendants

parmi ces dames, et, chaque fois qu'un pauvre ange s'éteint dans les

tortures de l'oubli, quelque Béjart rieuse, quelque Éléonore hautaine,

fait tourner en larmes le sang de Torquato ou brise le coeur de

Molière.

Bien des gens vous diront qu'il ne faut accuser personne. C'est le

sort du péché originel. Cela fait les saintes et cela fait les poëtes.

Toute montagne à sa vallée, toute lumière à son ombre.

Béjart n'est pas méchante au fond; Éléonore joue son rôle et accomplit

sa destinée. Quant au comte Achille, vous savez bien que c'est un

galant homme.

A l'heure où il fait serment d'aimer toujours, il est sincère. Pour

tout l'or du monde ou même pour un trône, vous n'obtiendriez pas de

lui un mensonge. Ce coeur, je vous l'affirme, a des côtés nobles.

Cette fierté entrerait en révolte à la pensée d'une lâcheté.

Mais l'âme a ses infirmités lamentables; mais les sens vainqueurs

peuvent dompter l'esprit qui s'endort. Et la conscience elle-même est

faible contre cet irrésistible avocat qui s'appelle le désir.

Le récit du bon capitaine Roger était un peu vide, attendu que ni son

gendre ni sa fille ne lui avaient raconté leurs petits secrets; mais

ce récit ne contenait du moins rien qui ne fût conforme à la vérité.

C'était à Liége que le comte Achille et Béatrice s'étaient vus pour la

première fois. Béatrice habitait avec son père un petit appartement

modeste; Achille occupait de l'autre côté de la rue le plus bel hôtel

qui fût dans la ville.

Béatrice chantait tout le jour. Depuis qu'elle se connaissait, elle

n'avait éprouvé qu'un chagrin, l'absence de sa mère.

Le capitaine Roger n'aimait pas lui parler de sa mère.

Mais quelquefois, par boutades, quand il avait vidé avec un ancien

camarade un flacon ou deux de vin de France, il abordait ce sujet de

lui-même et ne tarissait plus. C'étaient alors de singulières paroles

qui tombaient de sa bouche, des paroles étrangement contradictoires.

La pensée du bon capitaine s'exprimait, en ces cas-là, plus

confusément encore que d'habitude. On n'aurait vraiment su dire, après

l'avoir entendu, ce qui dominait en lui de la rancune ou de

l'enthousiasme.

Parfois, ses souvenirs débordaient, doux et tendres comme l'élégie en

deuil; parfois il enfilait de terribles chapelets d'imprécations.

Béatrice avait écouté souvent sa parole émue, et il semblait alors que

ses regrets caressaient un fantôme adoré; mais, tout de suite après,

une tempête de colère s'élevait: c'était une averse de jurons et de

malédictions.

Deux noms se faisaient jour dans cette avalanche de paroles confuses:

Perlette et Garnier.

Perlette, Béatrice le devinait bien, était le nom de sa mère.

Garnier devait être le génie du mal, le traître de ce petit drame.

Depuis bien longtemps, Béatrice n'interrogeait plus; car il suffisait

d'une seule question pour plonger son père dans le silence.

Elle écoutait, essayant de faire la lumière dans ce cahos. Elle

rapprochait les aveux échappés, elle tirait des inductions. De ce

qu'elle avait pu entendre, une certitude ressortait pour elle, c'est

que sa mère vivait. Le capitaine, en effet, parlait parfois de la

punir.

Mais il n'y avait que cela de clair. Impossible de savoir où était

cette Perlette, ce qu'elle faisait, ni rien autre.

C'était peu. C'était assez pour servir de base aux rêves et aux

aspirations d'un jeune coeur. Quand Béatrice était seule à la

maison, et ceci arrivait souvent, car le vieux soldat était un des

meilleurs piliers de la brasserie voisine, Béatrice se prenait à

songer.

Elle évoquait l'image de sa mère; à l'aide des paroles incohérentes

arrachées par l'ivresse à Roger, elle se faisait un portrait de sa

mère. Elle la voyait, elle l'aimait, elle se disait:

--Quelque jour, je la retrouverai!

Pour s'exciter au travail, elle pensait:

--Ma mère m'aimera mieux si je suis bien savante.

Roger l'avait mise dans une petite pension, tenue par de pauvres

vieilles qui ne prenaient pas bien cher parce qu'elles n'en savaient

pas bien long. Elles avaient du moins de la religion, de l'honneur et

du coeur. Béatrice s'excitait à les aimer pour l'amour de sa mère,

qui ne devait être, selon toute apparence, ni bien savante, ni bien

riche. On se représente la femme du capitaine Roger.

Les maîtresses de pension étaient deux. Béatrice en choisit une: la

plus douce et la moins grêlée, pour essayer son coeur et jouer à

l'amour filial.

Je ne sais si j'ai bien fait d'écrire ce mot _grêlé_, trivial et

parisien au premier chef, un de ces mots qui tient un rang distingué

dans le vocabulaire des gaietés faubouriennes.--Mais c'est que cette

partie de mon récit est calquée sur nature. Je tiens ces faits de la

bouche même de Béatrice, qui souriait et qui pleurait, la bonne âme,

au souvenir de la demoiselle Fayel.

Émerance Fayel.

Et je ne saurais dire ce que la prétention idiote de ce nom

romanesque: Émerance, appliqué à cette humble béguine du pays

liégeois, ajoutait pour moi d'intérêt et de saveur à ces récits.

Béatrice réussit. Elle était capable de tout en fait d'amour. Elle

parvint à aimer Émerance Fayel comme si c'eût été sa mère. La bonne

fille le lui rendait bien. Comment ne pas aimer cet ange au candide

sourire, dont le regard était comme un beau reflet des puretés

célestes?

Les demoiselles Fayel avaient bien quelques livres: Béatrice les

dévora et devint un peu plus savante que ses maîtresses. Le niveau

musical vaut mieux là-bas que chez nous. Émerance était une musicienne

d'instinct; Béatrice avait toutes les aptitudes heureuses. Elle devint

une exécutante remarquable sur le clavecin vermoulu de la pension.

Quand elle eut quatorze ans, Roger, qui devenait habile au métier de

buveur de bière, voulut faire des économies. Il supprima du même coup

la pension de Béatrice et les gages de sa gouvernante. Béatrice

remplaça la gouvernante. Elle fut chargée de raccommoder le linge et

de tenir la maison. Les fenêtres du logement de Roger avaient pour

vis-à-vis la façade de ce grand hôtel où personne n'habitait. Béatrice

connut la solitude et regretta bien souvent les pauvres joies de la

pension Fayel.

Roger avait raison de vanter l'éducation de sa fille; il avait tort

seulement de s'en appliquer les mérites. L'éducation de Béatrice,

humblement commencée, se poursuivit toute seule. Elle devint

musicienne par la grâce de son admirable organisation, et les livres

qu'elle pouvait se procurer nourrirent son intelligence.

Vous l'eussiez vue en ce temps-là, aux heures où les soins du ménage

ne réclamaient point son travail, vous l'eussiez vue assise à la

croisée de sa chambre simple et proprette; ses doigts de fée et ses

yeux charmants étaient à sa broderie;--mais son esprit, où allait-il?

Qui pourrait dire en quels pays inconnus le rêve emporte ces

imaginations d'enfants que bercent le silence et la solitude?

Parfois, les voisins entendaient un chant suave autour duquel le piano

aigrelet jetait d'agiles accompagnements.

Les voisins disaient:

--C'est la petite Française.

Les voisins l'aimaient et l'admiraient quand elle passait pour se

rendre à l'église. Les jeunes filles du pays liégeois sont souvent

très-belles; jamais elles ne sont belles ainsi. Il y avait vraiment

des rayons autour du front de ce doux ange.

Deux années se passèrent. Un matin, cet immense palais qui fermait en

face de la maison de Roger ses hautes croisées grises, sembla

s'éveiller tout à coup de son sommeil. Un peuple d'ouvriers emplit

les salons et les galeries. On restaurait l'hôtel; l'hôtel allait être

habité. Roger, qui savait tout à la brasserie, dit en revenant, le

soir, qu'on attendait un comte légitimiste.

--Un propre à rien, ajouta-t-il de son cru,--un aristocrate comme on

les appelait dans le temps, un colonel pour rire, qui ferait bien

mieux d'être à la tête de son régiment comme les nôtres font. La

valeur a soumis l'Europe avec gloire.

Ceci importait peu à notre Béatrice. Quelle idée peut faire naître

chez une jeune fille ce titre de colonel? Front demi-chauve,

moustaches grisâtres.

Béatrice avait bien autre chose à penser, mon Dieu Seigneur!

L'aînée des demoiselles Fayel était morte. La cadette, cette pauvre

Émerance, n'avait pu soutenir toute seule la petite pension. Au moment

où la décadence de l'établissement prenait des proportions

inquiétantes, la maladie était venue: dernier coup de massue.

Émerance, dépossédée, se mourait dans la misère.

Nous savons bien que le capitaine Roger n'était pas du tout un méchant

homme; mais son appétit et sa soif étaient réellement au-dessus de ses

modestes ressources.

En outre, il n'aimait pas les vieilles dévotes.

Béatrice avait imploré en vain un petit secours.

Aussi, elle travaillait, la chère enfant! Le jour levant, on trouvait

à l'ouvrage, et si la pauvre Émerance avait quelques douceurs dans son

taudis, elle les devait à son ancienne élève.

Son ange, comme elle la nommait en pleurant...

C'était par une après-dînée de septembre. Roger était en fonctions à

la brasserie comme d'habitude, et Béatrice, la tête lourde, les yeux

rougis pour avoir veillé toute la nuit précédente, essayait en vain de

combattre le sommeil.

Ses paupières fatiguées battaient; sa main, d'ordinaire si preste,

s'engourdissait à la besogne. Elle travaillait néanmoins; car, avec le

prix de la broderie commencée, elle comptait porter à la pauvre

vieille Émerance une potion et du vin.

Mais bientôt, vaincue par la lassitude, elle s'affaissa contre l'appui

de la fenêtre et s'endormit à son insu.

Un léger mouvement se fit alors à la fenêtre de l'hôtel, qui s'ouvrait

précisément en face de la sienne. Le rideau de magnifique mousseline

s'écarta, une tête de jeune homme se montra.

Le jeune homme était beau. Sa physionomie peignait une admiration sans

bornes. Tant que dura le sommeil de Béatrice, il resta en

contemplation devant elle.

Quand Béatrice s'éveilla en sursaut, il se retira brusquement.

La belle enfant reprit sa tâche en se reprochant sa paresse. Elle

travailla tant et si bien, qu'elle arriva au bout vers le tomber du

jour.

Elle sauta joyeusement sur ses pieds.

--Comme ma bonne Émerance va être contente! se dit-elle.

Avant de jeter un fichu sur ses épaules pour aller faire ses pieuses

emplettes, elle puisa de l'eau à la fontaine et arrosa ses

fleurs,--ses seules amies,--dont les tiges, frappées par le soleil,

s'inclinaient sur sa croisée.

Je ne sais comment cela se fit. Le beau jeune homme n'avait point

quitté son poste d'observation. Il dut se pencher imprudemment pour

mieux voir le geste tout gracieux de Béatrice, car celle-ci l'aperçut

tout à coup.

Elle ne put retenir un cri.

Les regards de cet inconnu l'avaient blessée comme un rayon trop

éclatant.

Elle ferma sa croisée pour la première fois depuis bien longtemps. En

s'habillant, elle était toute troublée. Le long de la route qui menait

chez l'ancienne maîtresse de pension, elle songeait.

Dès qu'elles se mettent à rêver ainsi, les jeunes filles ont frayeur.

Béatrice, tant que dura le chemin, se figura qu'elle entendait,

derrière elle, des pas d'homme qui tâchaient de se faire légers sur le

pavé.

Elle n'osa point se retourner.

Le soir, elle dit à son père:

--J'ai vu le fils du colonel.

--Le colonel n'a point de fils, répliqua Roger;--c'est quelque

serviteur, domestique, intendant, factotum ou autre, que tu auras

entr'aperçu... A-t-il pris les airs de te regarder insolemment ou

lorgner avec hardiesse?

--Oh! non, certes! répondit Béatrice, qui rougit;--il a l'air plutôt

bien timide.

Roger lui donna le baiser de la bonne nuit.

--N'aie pas d'inquiétude, fillette, dit-il;--ces oiseaux-là n'auront

pas le toupet de s'attaquer à l'enfant du vieux Roger!

Cette nuit-là, Béatrice dormit peu. Elle croyait de bonne foi n'avoir

d'autre souci que la maladie d'Émerance et son état de complet

dénûment.

Mais, le lendemain, il s'était opéré un prodige. La baguette d'une

bonne fée avait touché le seuil de cette indigente demeure où

l'ancienne maîtresse de pension se mourait, découragée.

Comment expliquer autrement le changement qui s'était opéré? La

chambre nue avait de bons meubles bien simples, mais commodes et

propres. Dans l'armoire, qui était elle-même un cadeau de la fée, du

linge s'empilait. Au lieu du grabat misérable, un lit confortable et

tout neuf étalait ses draps blancs.

La pauvre vieille demoiselle était aux trois quarts ressuscitée par la

joie. Elle parlait d'ange et de miracle.

Le miracle était l'oeuvre du jeune comte de Mersanz, qui était

l'ange.

Est-il besoin de conter le reste en détail?

Ce fut près de ce lit d'agonie que Béatrice entendit pour la première

fois la voix d'Achille.

Car le bonheur fut impuissant à sauver la pauvre Émerance. Elle

retomba au bout de quelques jours et s'en alla tout doucement,

unissant dans la bénédiction suprême ces deux êtres secourables que

Dieu lui avait envoyés pour entourer sa dernière heure de consolations

et d'espoirs: Achille et Béatrice.

Achille était venu chez Émerance sur les pas de Béatrice. La beauté de

la fille de Roger l'avait littéralement ébloui. C'était comme cela

qu'Achille devenait amoureux.

Il portait encore le grand deuil de sa première femme,--cette pauvre

douce créature que madame de Sainte-Croix avait tuée par le chagrin.

La mère de Césarine.

Le comte Achille la regrettait sincèrement, il faut bien le dire.

Depuis le commencement de son deuil, le comte Achille menait une vie

exemplaire et se croyait cuirassé contre l'amour.

Ce serait se tromper que de croire à une séduction préméditée. Le

comte Achille était incapable de cela.

Le caractère de Lovelace n'est point français. Cette froide diplomatie

du coquin élégant appartient en propre à la joyeuse Angleterre. Nos

perversités sont, par bonheur, autrement faites que celles de nos bons

voisins et alliés.

Achille aimait comme un fou. Ses amours le prenaient par accès subits

et foudroyants, comme d'autres ont des attaques d'apoplexie ou de haut

mal.

Sa première idée fut d'épouser. Il garda cette idée-là très-longtemps,

à l'exemple de ce débiteur loyal qui disait: «J'aimerais mieux ne vous

payer jamais que de nier ma dette un seul instant.»

Il était riche, il était libre, et, en définitive, la fille d'un

capitaine en retraite occupe une de ces positions neutres qui ne

peuvent être un obstacle insurmontable. Il n'y a pas là mésalliance

dans toute l'acception du terme, comme si, par exemple, on épousait la

fille d'un courtier ou d'un traitant.

Nous employons ce mot suranné pour ne choquer personne.

Eût-il épousé la fille d'un traitant ou d'un courtier, comte Achille

savait bien, d'ailleurs, qu'il était, vis-à-vis du monde parisien,

dans la position de ces grandes puissances dont le pavillon couvre la

marchandise.

Il n'y avait que deux obstacles sérieux.

Le premier était une vivante barrière, le meilleur ami, le tuteur, le

père d'Achille, le vieux général S***, devenu maréchal, duc de ***.

Le maréchal avait aimé à l'adoration la première femme d'Achille,

qu'il n'appelait jamais que sa fille chérie. Le maréchal avait pris au

sérieux sa haute fortune. Il regardait un peu son neveu comme l'unique

héritier de sa gloire. La pensée d'une mésalliance l'eût très-fort

irrité.

Pas autant, cependant, que la pensée d'un parjure ou d'une lâcheté.

Le second obstacle était d'une autre nature: les convenances, le deuil

de la première comtesse de Mersanz. Chaque jour devait entamer cet

obstacle et l'user à la fin dans un délai donné.

Les amours du comte Achille étaient pressées. Quelques mois d'attente

s'allongeaient pour lui à la taille d'un siècle. Est-ce un crime

d'enlever sa femme?

Nous n'avons pas dit encore quel était l'état du coeur de Béatrice.

Ce que Béatrice avait éprouvé pour le comte Achille, dès le premier

moment, c'était de l'adoration. Elle était subjuguée et sa passion, à

elle, devait être de toute sa vie.

Béatrice crut tout ce que le comte Achille voulut lui dire. La pensée

que son héros pût se parjurer n'entra même pas dans son esprit. Le

doute seul eût été à ses yeux un sacrilége et un blasphème. Il y eut

autour d'elle comme un enchantement qui enveloppa son âme. En elle,

rien ne résista; tout fut complice, tout, jusqu'à sa belle piété.

Achille était pieux; elle l'avait vu ainsi. En descendant le perron de

son splendide hôtel, Achille ne s'était-il pas rendu près du lit de

douleur de la pauvre Émerance?

Rien n'absout, je l'avoue de tout coeur, la fille qui abandonne son

père. Mais l'affection filiale de Béatrice plaidait aussi la cause de

son amour. Comme il allait être heureux, ce bon Roger, quand sa fille

l'appellerait à partager son opulence!

N'oubliez pas que Béatrice ne connaissait rien du monde. N'oubliez pas

non plus ce qu'était Roger lui-même, et quelle place devait occuper

dans l'esprit de sa fille la pensée d'augmenter son bien-être

matériel.

Les sentiments qui se rapportent à un brave comme Roger, ne peuvent

guère planer. S'ils ont tendance à se rapprocher des sphères éthérées,

la personne même de Roger pèse sur leur vol et les ramène vers la

terre.

Qu'était-ce, d'ailleurs? Une absence de quelques jours, le temps de se

marier en Hollande ou en Prusse. L'inquiétude du père serait guérie

par une lettre. Et que de joie pour payer les ennuis de cette courte

absence!

Béatrice quitta volontairement la maison de son père. Achille l'avait

effrayée par la possibilité d'un refus, motivé sur son extrême

jeunesse. Elle partit, baignée de larmes, mais heureuse.

En ces années qui précédèrent et suivirent la révolution de juillet,

il y avait, on s'en souvient, un déluge de réformations religieuses.

Les prêtres fantaisistes abondaient à ce point, que les statisticiens

seuls savaient le compte et le nom de ces nouveaux cultes. Le mariage

de Béatrice avec le comte Achille de Mersanz fut célébré non loin

d'Aix-la-Chapelle, sur le territoire neutre, par un prêtre de l'église

universelle allemande.

Il fallait peu de chose pour tromper les scrupules de la pauvre jeune

fille, et Achille, dans son âme et conscience, comptait payer à

échéance cette lettre de change entachée de nullité.

Quant au mariage civil, célébré à Bruxelles, selon le récit du

capitaine, rien de semblable n'avait eu lieu. Le capitaine avait été

trompé. En arrivant dans la capitale belge, il avait trouvé sa fille

installée à l'hôtel de Mersanz et portant officiellement le nom du

comte. Aucun doute ne s'était élevé dans son esprit, et, si l'on veut

bien réfléchir, on accordera que la plupart des pères eussent partagé

son erreur.

Achille et Béatrice parlaient de leur mariage comme d'un fait patent.

Tout le monde à Bruxelles les croyait mariés, et la jeune comtesse

était la folie de la ville. Pour empêcher un bon capitaine en retraite

de boire sa choppe avec sécurité, il faut au moins l'ombre d'un doute,

un prétexte d'inquiétude, une tache au soleil.

Il n'y avait rien.--Et réellement la coutume n'est pas de prouver ces

choses qui se démontrent d'elles-mêmes comme la lumière, comme le

mouvement, comme la vie. Avez-vous vu parfois des gens afficher sur

leur porte leur acte de mariage?

Tout se passa donc comme il faut. Roger se fit reconnaître dans tous

les lieux choisis où se vend le faro pour le beau-père légitimes de M.

le comte de Mersanz: il ne s'appelait plus Roger; il se désignait

lui-même ainsi: «C'est moi dont la fille a épousé mon gendre, le comte

Achille.» Son contentement était si grand, que ses opinions

politiques s'en ressentaient un peu. Il tournait au blanc; il

comprenait les orgueils de cette aristocratie à laquelle il avait

désormais l'honneur d'appartenir.

Quand les jeunes époux quittèrent Bruxelles, ce fut pour voyager.

Roger eut une pension et alla s'établir en province.

Le deuil du comte Achille prit fin. Une seule fois, Béatrice réclama

l'accomplissement de la foi jurée: ce fut lorsqu'il s'agit d'affronter

ce grand monde parisien qui, de loin, lui faisait peur.

La fabrique de mariages, Vol. 3 · 第 2 / 9 段