C’est alors que prit fin l’épreuve imposée au Saint pendant toute son
enfance et la première partie de sa jeunesse. Son esprit se dénoua, il
put, sans trop de distractions, remplir son emploi, suivre un dialogue,
donner quelques preuves d’intelligence et manifester sa vocation.
L’allégresse de se voir de nouveau sous clôture le transfigurait. Sa
gaîté, son empressement à rendre service, son amour de la règle, son
adaptation rapide aux coutumes monastiques firent augurer qu’on pourrait
peut-être utiliser son bon vouloir.
Ce n’est point, d’ailleurs, qu’il fût exempt de peines, car à cette même
époque, le Mauvais, flairant en lui un adversaire qui deviendrait
redoutable, l’attaqua par les sens en l’obsédant d’images luxurieuses.
Joseph ne se laissa pas déconcerter par ces fangeuses manigances. Pour
vaincre la chair, «à la nudité des pieds, à la rudesse du cilice, il
joignit une étroite chaîne de fer qui ceignait ses reins et ses épaules.
Il jeûnait tous les jours et ne donnait que quelques heures au sommeil,
consacrant le reste de la nuit à l’oraison».
Il couchait à l’écurie, auprès de la mule qu’il avait prise en affection
et qu’il soignait fort bien. Son lit se composait de trois planches avec
une peau d’ours comme couverture et un sac de paille pour oreiller. Par
surcroît, quand le Démon le tourmentait avec persistance, il se
flagellait en se servant d’une discipline garnie de molettes d’éperons
si bien que les murs étaient tout éclaboussés de son sang.
L’oncle Donato, surpris de son changement et voulant l’observer de plus
près, prit l’habitude de l’emmener avec lui lorsqu’il allait prêcher ou
quêter dans les villages des environs. Chemin faisant, il l’interrogeait
sur la religion. Joseph répondait avec simplicité. Mais ce qui frappa le
Père c’est que les propos de son neveu, d’un ton naïf et imprévu,
révélaient une connaissance approfondie des Mystères. Il ignorait le
vocabulaire théologique; il employait, pour décrire sa parfaite union au
Bon Maître, un langage primesautier, des termes rustiques, des
comparaisons familières. Tel quel, il débordait de science infuse. On
aimerait à donner quelques exemples à l’appui; malheureusement les
relations contemporaines se bornent à constater le fait sans rapporter
ses propres paroles.
Bref, Donato reconnut avec stupéfaction que, durant sa longue période
d’apparente torpeur, le jeune homme avait réalisé les états d’oraison de
l’ordre le plus élevé et que Jésus-Christ lui-même avait pris soin de
verser la Lumière en son âme. Selon qu’il est dit dans l’Évangile, «des
choses qui sont cachées aux prudents et aux sages» furent montrées à ce
tout-petit--à cet humble qui ne se doutait même pas de son privilège.
A la suite de cette enquête, le Père, tout à fait revenu de ses
préventions, estima que, pour le bien de la communauté, il serait sage
d’admettre au noviciat un sujet aussi exceptionnel. D’après son avis,
Joseph fut conduit à Altamira, au mois de juin 1625. Une congrégation
provinciale y était réunie qui examina le postulant et reconnut son
aptitude à la cléricature. De retour à la Grottella, Joseph reçut donc
l’habit religieux et commença son année de probation. Pour la piété, le
zèle, l’obéissance, il fut irréprochable. De plus, son humeur enjouée et
son extrême douceur le faisaient aimer de tout le monde. Mais quant aux
études il y échoua d’une façon totale. Il semble évident que Dieu se
réservait l’action directe sur cette âme et n’entendait pas que les
méthodes ordinaires lui fussent appliquées.
En effet, comme on le préparait à recevoir les ordres, Joseph eut beau
faire effort pour s’assimiler les matières prescrites, c’était comme
s’il eût versé de l’eau dans un crible. Il n’apprit qu’avec la plus
grande difficulté les éléments du latin et ne parvint jamais à lire
correctement le bréviaire ni le missel. «Il croyait avoir beaucoup fait
lorsqu’à grand’peine il réussissait à en articuler distinctement
quelques syllabes.» D’après ce détail, on devine que la scolastique lui
demeura une rébarbative étrangère.
Le Père Donato, maître des novices, ne savait que résoudre. D’une part,
il y avait cette évidence: Joseph irradiait le Surnaturel divin autour
de lui. D’autre part, comment _canaliser_, plier au ministère une
sainteté qui restait imperméable à l’enseignement traditionnel?
Le temps du noviciat s’écoula parmi ces incertitudes. Elles ne furent
pourtant pas un obstacle pour la profession. Les vertus de Joseph se
manifestaient si éclatantes que, malgré sa nullité comme étudiant, il y
fut admis par un suffrage unanime.
Restait le plus malaisé, c’est-à-dire l’accession au sacerdoce. Joseph
considérait en tremblant les in folio formidables dont il lui fallait
absorber la substance; il en épelait quelques lignes puis, n’y
comprenant goutte, il s’écriait, les larmes aux yeux:--Appelez-moi Frère
Ane!...
C’est, du reste, le surnom sous lequel il se désigna durant toute son
existence.
Il s’y reprit à cent fois pour se meubler l’esprit de définitions
abstraites et de formules dogmatiques. Toujours en vain. Vérifiant que,
par ses moyens naturels, il n’obtenait aucun résultat, il eut recours à
la Sainte Vierge, tout comme un enfant qui demande à sa mère de lui
seriner l’alphabet.
--Aidez le petit âne à porter son fardeau! lui dit-il.
«Ensuite, a-t-il raconté plus tard, je m’adonnai à la pénitence et à la
méditation des merveilles de ma bonne Mère et je ne restai plus une
heure sans avoir présente à l’esprit cette bienheureuse Vierge de la
Grottella qui me faisait des grâces continuelles et attirait en elle
toute mon âme.»
Marie lui donna un signe indubitable de sa prédilection. Voici comment
le biographe de Joseph rapporte le miracle:
«Il est de fait qu’il ne réussit jamais à expliquer aucun des Évangiles
de l’année sauf celui qui commence par les mots: _Beatus venter qui te
portavit_ (St Luc, XI). La Mère de Dieu qui voulait élever si haut
l’intelligence de son serviteur, prit plaisir à lui révéler le sens d’un
texte dont elle est l’objet et à l’introduire elle-même dans le
sanctuaire.
«Joseph apprit donc uniquement les paroles de cet Évangile; il en
comprit la signification et la portée et se présenta hardiment à
l’examen. L’évêque de Nardo, Jérôme de Franchis, qui pressentait sa
sainteté, lui conféra sans difficulté les ordres mineurs et le
sous-diaconat. Il était disposé à l’ordonner diacre lorsqu’on lui
rappela qu’aux termes des canons, l’examen préalable était de rigueur.
L’évêque prit le livre des Évangiles et l’ouvrit au hasard. Mais il
semble qu’un ange ait dirigé sa main, car le passage qu’il rencontra fut
précisément celui qui commence par _Beatus venter_. Il ordonna à Joseph
de l’expliquer. Le Saint se prit à sourire et, les yeux fixés au ciel,
il commenta le texte comme s’il eût été un maître en théologie. En
conséquence, il fut reçu au diaconat.»
Pour la prêtrise, l’examen devait être passé à Bogiardo par Baptiste
Deti, évêque de Castro, prélat qu’on surnommait, à cause de sa sévérité,
«la terreur des ordinands». Joseph se présenta en compagnie de
quelques-uns de ses confrères, sujets d’élite dont la science
épouvantait, par comparaison, le pauvre Frère Ane. Les premiers
interrogés répondirent, en effet, d’une manière fort brillante.
L’évêque, supposant que les autres étaient tous aussi bien préparés,
arrêta l’épreuve et déclara qu’il recevait tous les candidats. Ainsi
Joseph, qui devait passer le dernier, fut admis sans avoir été
interrogé.
L’ordination eut lieu le 4 mars 1628.
V
Le voici prêtre. La question se posait maintenant de l’emploi à lui
donner.
Il ne fallait pas compter sur lui pour la récitation des offices car,
disent les actes de la canonisation, «pendant plus de trente-cinq ans,
les supérieurs durent exclure frère Joseph des cérémonies du chœur et
des processions, attendu que, par ses extases et ses ravissements, il
troublait les exercices».
De même, il lui fut toujours impossible de dire régulièrement le
bréviaire. Ou bien il s’évadait dans la contemplation sitôt qu’il en
avait lu quelques lignes. Ou bien, il feuilletait le volume, comme au
hasard, poussant des cris d’amour et versant des larmes chaque fois
qu’il rencontrait le nom de Jésus.
On dut renoncer également à l’appliquer au ministère de la confession:
neuf fois sur dix, à peine assis au confessionnal, il entrait en
ravissement et n’entendait pas les pénitents qui se pressaient autour de
lui.
Or le Supérieur remarqua qu’il possédait un genre d’éloquence tout
personnel et que quand il parlait de Dieu, c’était en des termes si
frappants, avec des images si émouvantes qu’à l’entendre on se sentait
pénétré d’une foi plus vive et d’un zèle plus ardent pour la religion.
Il résolut donc de vouer le Saint à la prédication. Il lui commanda de
parcourir la province et de parler au peuple partout où il se
trouverait. Joseph obéit quoiqu’il eût bien préféré le silence et le
recueillement dans sa cellule.
Tout de suite, le succès fut énorme, mais non pas auprès des doctes et
des mondains.
Ceux-ci, en général, s’offusquaient des verdeurs de sa diction ou lui
reprochaient de négliger les préceptes de l’art oratoire. Mais les gens
du peuple étaient transportés et aussi maintes âmes ferventes de toutes
conditions. Il conquit encore nombre de débauchés que sa parole
arrachait à leurs vices et précipitait, tout sanglotants de repentir,
aux pieds de Jésus.
Il est malaisé de donner un exemple de sa manière. D’abord on ne peut
rendre le feu de son regard, le rayonnement de sa face, l’ampleur de ses
gestes, le son de cette voix qui retentissait tantôt comme une cloche de
bronze tantôt comme une flûte de cristal. Un de ses auditeurs a dit:
«Avant d’entendre le frère Joseph, j’avais l’âme froide et dure comme un
bloc de glace. Tandis qu’il parlait, je la sentis fondre et devenir
pareille à de l’eau bouillante; et je me mis à aimer Dieu comme jamais
je n’avais eu la moindre idée de le faire.»
Ce qui s’oppose aussi à l’exposé de son éloquence c’est que la plupart
de ses harangues ne sont venues à nous que fragmentaires et fort souvent
édulcorées par des chroniqueurs pieux mais timides. Ces scribes, très
amis de la périphrase et de l’euphémisme, s’effaraient à cause de la
rudesse et de la netteté des discours du Frère. Ils les ont gauchement
délayés en ce style «mucilagineux»--comme disait Huysmans--où trop
d’écrivains pieux ont coutume d’engluer le Verbe dont ils ont reçu le
dépôt.
Voici, cependant, un passage d’un des sermons prononcés par le Saint où
il semble que ses expressions aient été à peu près conservées:
«Eh bien, gens de toute petite foi, vous me montrez vos coffres-forts et
vos magasins bondés de marchandises! Vous en êtes très fiers et c’est là
que vivent vos âmes. Mais moi, je vous dis que vos âmes, comme ces
boutiques et ces trésors, sont pleines de vermine et d’ordure. Au
contraire, il y a dans les magasins de Dieu des provisions que nul
dégoûtant insecte n’oserait attaquer. Si vous aviez la foi, Dieu
prendrait plaisir à vous prodiguer ses richesses incorruptibles et vous
auriez part à sa puissance. Car l’homme fidèle peut ce qu’il veut pourvu
qu’il veuille ce qu’il doit. Dieu l’a dit. Oseriez-vous supposer qu’il a
quelque raison pour nous mentir?...»
* * * * *
Le sermon terminé, la foule escortait Joseph comme s’il l’avait
enchaînée à sa suite. Les uns pleuraient et confessaient tout haut leurs
fautes. D’autres lui demandaient des conseils pour mieux vivre. Il
répondait à tous et ne malmenait que ceux qui s’adressaient à lui mûs
par un sentiment de curiosité profane. A ceux-là, il répondait: «Allez
voir Polichinelle. Le frère Ane n’a rien à vous dire!»
Mais la multitude le poursuivait quand même, l’acclamait et ne pouvait
se déprendre de lui. C’est parce qu’il était en quelque sorte un
_accumulateur_ de divinité: la Grâce émanait de lui par effluves; à
l’approcher, à le toucher, il semblait qu’on s’imprégnât d’une lumière
purifiante dont les rayons pénétraient profondément dans les âmes pour
les renouveler et les sanctifier.
Nul orgueil ne lui venait de ces triomphes. Les ovations le mettaient au
supplice. Dès qu’il lui était possible, il donnait sa bénédiction en ces
termes: _Potentia Patris, sapientia Filii, virtus Spiritus sancti
defendat vos ab omni malo_[1]. Puis il se dérobait et courait s’enfermer
dans sa cellule. Et il fallait un ordre exprès de son supérieur pour
qu’il en sortît et reprît sa tâche d’illuminateur des consciences
obscurcies.
[1] _Que la puissance du Père, la sagesse du Fils, la force du
Saint-Esprit vous défende de tout mal._