IV

C’est alors que prit fin l’épreuve imposée au Saint pendant toute son

enfance et la première partie de sa jeunesse. Son esprit se dénoua, il

put, sans trop de distractions, remplir son emploi, suivre un dialogue,

donner quelques preuves d’intelligence et manifester sa vocation.

L’allégresse de se voir de nouveau sous clôture le transfigurait. Sa

gaîté, son empressement à rendre service, son amour de la règle, son

adaptation rapide aux coutumes monastiques firent augurer qu’on pourrait

peut-être utiliser son bon vouloir.

Ce n’est point, d’ailleurs, qu’il fût exempt de peines, car à cette même

époque, le Mauvais, flairant en lui un adversaire qui deviendrait

redoutable, l’attaqua par les sens en l’obsédant d’images luxurieuses.

Joseph ne se laissa pas déconcerter par ces fangeuses manigances. Pour

vaincre la chair, «à la nudité des pieds, à la rudesse du cilice, il

joignit une étroite chaîne de fer qui ceignait ses reins et ses épaules.

Il jeûnait tous les jours et ne donnait que quelques heures au sommeil,

consacrant le reste de la nuit à l’oraison».

Il couchait à l’écurie, auprès de la mule qu’il avait prise en affection

et qu’il soignait fort bien. Son lit se composait de trois planches avec

une peau d’ours comme couverture et un sac de paille pour oreiller. Par

surcroît, quand le Démon le tourmentait avec persistance, il se

flagellait en se servant d’une discipline garnie de molettes d’éperons

si bien que les murs étaient tout éclaboussés de son sang.

L’oncle Donato, surpris de son changement et voulant l’observer de plus

près, prit l’habitude de l’emmener avec lui lorsqu’il allait prêcher ou

quêter dans les villages des environs. Chemin faisant, il l’interrogeait

sur la religion. Joseph répondait avec simplicité. Mais ce qui frappa le

Père c’est que les propos de son neveu, d’un ton naïf et imprévu,

révélaient une connaissance approfondie des Mystères. Il ignorait le

vocabulaire théologique; il employait, pour décrire sa parfaite union au

Bon Maître, un langage primesautier, des termes rustiques, des

comparaisons familières. Tel quel, il débordait de science infuse. On

aimerait à donner quelques exemples à l’appui; malheureusement les

relations contemporaines se bornent à constater le fait sans rapporter

ses propres paroles.

Bref, Donato reconnut avec stupéfaction que, durant sa longue période

d’apparente torpeur, le jeune homme avait réalisé les états d’oraison de

l’ordre le plus élevé et que Jésus-Christ lui-même avait pris soin de

verser la Lumière en son âme. Selon qu’il est dit dans l’Évangile, «des

choses qui sont cachées aux prudents et aux sages» furent montrées à ce

tout-petit--à cet humble qui ne se doutait même pas de son privilège.

A la suite de cette enquête, le Père, tout à fait revenu de ses

préventions, estima que, pour le bien de la communauté, il serait sage

d’admettre au noviciat un sujet aussi exceptionnel. D’après son avis,

Joseph fut conduit à Altamira, au mois de juin 1625. Une congrégation

provinciale y était réunie qui examina le postulant et reconnut son

aptitude à la cléricature. De retour à la Grottella, Joseph reçut donc

l’habit religieux et commença son année de probation. Pour la piété, le

zèle, l’obéissance, il fut irréprochable. De plus, son humeur enjouée et

son extrême douceur le faisaient aimer de tout le monde. Mais quant aux

études il y échoua d’une façon totale. Il semble évident que Dieu se

réservait l’action directe sur cette âme et n’entendait pas que les

méthodes ordinaires lui fussent appliquées.

En effet, comme on le préparait à recevoir les ordres, Joseph eut beau

faire effort pour s’assimiler les matières prescrites, c’était comme

s’il eût versé de l’eau dans un crible. Il n’apprit qu’avec la plus

grande difficulté les éléments du latin et ne parvint jamais à lire

correctement le bréviaire ni le missel. «Il croyait avoir beaucoup fait

lorsqu’à grand’peine il réussissait à en articuler distinctement

quelques syllabes.» D’après ce détail, on devine que la scolastique lui

demeura une rébarbative étrangère.

Le Père Donato, maître des novices, ne savait que résoudre. D’une part,

il y avait cette évidence: Joseph irradiait le Surnaturel divin autour

de lui. D’autre part, comment _canaliser_, plier au ministère une

sainteté qui restait imperméable à l’enseignement traditionnel?

Le temps du noviciat s’écoula parmi ces incertitudes. Elles ne furent

pourtant pas un obstacle pour la profession. Les vertus de Joseph se

manifestaient si éclatantes que, malgré sa nullité comme étudiant, il y

fut admis par un suffrage unanime.

Restait le plus malaisé, c’est-à-dire l’accession au sacerdoce. Joseph

considérait en tremblant les in folio formidables dont il lui fallait

absorber la substance; il en épelait quelques lignes puis, n’y

comprenant goutte, il s’écriait, les larmes aux yeux:--Appelez-moi Frère

Ane!...

C’est, du reste, le surnom sous lequel il se désigna durant toute son

existence.

Il s’y reprit à cent fois pour se meubler l’esprit de définitions

abstraites et de formules dogmatiques. Toujours en vain. Vérifiant que,

par ses moyens naturels, il n’obtenait aucun résultat, il eut recours à

la Sainte Vierge, tout comme un enfant qui demande à sa mère de lui

seriner l’alphabet.

--Aidez le petit âne à porter son fardeau! lui dit-il.

«Ensuite, a-t-il raconté plus tard, je m’adonnai à la pénitence et à la

méditation des merveilles de ma bonne Mère et je ne restai plus une

heure sans avoir présente à l’esprit cette bienheureuse Vierge de la

Grottella qui me faisait des grâces continuelles et attirait en elle

toute mon âme.»

Marie lui donna un signe indubitable de sa prédilection. Voici comment

le biographe de Joseph rapporte le miracle:

«Il est de fait qu’il ne réussit jamais à expliquer aucun des Évangiles

de l’année sauf celui qui commence par les mots: _Beatus venter qui te

portavit_ (St Luc, XI). La Mère de Dieu qui voulait élever si haut

l’intelligence de son serviteur, prit plaisir à lui révéler le sens d’un

texte dont elle est l’objet et à l’introduire elle-même dans le

sanctuaire.

«Joseph apprit donc uniquement les paroles de cet Évangile; il en

comprit la signification et la portée et se présenta hardiment à

l’examen. L’évêque de Nardo, Jérôme de Franchis, qui pressentait sa

sainteté, lui conféra sans difficulté les ordres mineurs et le

sous-diaconat. Il était disposé à l’ordonner diacre lorsqu’on lui

rappela qu’aux termes des canons, l’examen préalable était de rigueur.

L’évêque prit le livre des Évangiles et l’ouvrit au hasard. Mais il

semble qu’un ange ait dirigé sa main, car le passage qu’il rencontra fut

précisément celui qui commence par _Beatus venter_. Il ordonna à Joseph

de l’expliquer. Le Saint se prit à sourire et, les yeux fixés au ciel,

il commenta le texte comme s’il eût été un maître en théologie. En

conséquence, il fut reçu au diaconat.»

Pour la prêtrise, l’examen devait être passé à Bogiardo par Baptiste

Deti, évêque de Castro, prélat qu’on surnommait, à cause de sa sévérité,

«la terreur des ordinands». Joseph se présenta en compagnie de

quelques-uns de ses confrères, sujets d’élite dont la science

épouvantait, par comparaison, le pauvre Frère Ane. Les premiers

interrogés répondirent, en effet, d’une manière fort brillante.

L’évêque, supposant que les autres étaient tous aussi bien préparés,

arrêta l’épreuve et déclara qu’il recevait tous les candidats. Ainsi

Joseph, qui devait passer le dernier, fut admis sans avoir été

interrogé.

L’ordination eut lieu le 4 mars 1628.

V

Le voici prêtre. La question se posait maintenant de l’emploi à lui

donner.

Il ne fallait pas compter sur lui pour la récitation des offices car,

disent les actes de la canonisation, «pendant plus de trente-cinq ans,

les supérieurs durent exclure frère Joseph des cérémonies du chœur et

des processions, attendu que, par ses extases et ses ravissements, il

troublait les exercices».

De même, il lui fut toujours impossible de dire régulièrement le

bréviaire. Ou bien il s’évadait dans la contemplation sitôt qu’il en

avait lu quelques lignes. Ou bien, il feuilletait le volume, comme au

hasard, poussant des cris d’amour et versant des larmes chaque fois

qu’il rencontrait le nom de Jésus.

On dut renoncer également à l’appliquer au ministère de la confession:

neuf fois sur dix, à peine assis au confessionnal, il entrait en

ravissement et n’entendait pas les pénitents qui se pressaient autour de

lui.

Or le Supérieur remarqua qu’il possédait un genre d’éloquence tout

personnel et que quand il parlait de Dieu, c’était en des termes si

frappants, avec des images si émouvantes qu’à l’entendre on se sentait

pénétré d’une foi plus vive et d’un zèle plus ardent pour la religion.

Il résolut donc de vouer le Saint à la prédication. Il lui commanda de

parcourir la province et de parler au peuple partout où il se

trouverait. Joseph obéit quoiqu’il eût bien préféré le silence et le

recueillement dans sa cellule.

Tout de suite, le succès fut énorme, mais non pas auprès des doctes et

des mondains.

Ceux-ci, en général, s’offusquaient des verdeurs de sa diction ou lui

reprochaient de négliger les préceptes de l’art oratoire. Mais les gens

du peuple étaient transportés et aussi maintes âmes ferventes de toutes

conditions. Il conquit encore nombre de débauchés que sa parole

arrachait à leurs vices et précipitait, tout sanglotants de repentir,

aux pieds de Jésus.

Il est malaisé de donner un exemple de sa manière. D’abord on ne peut

rendre le feu de son regard, le rayonnement de sa face, l’ampleur de ses

gestes, le son de cette voix qui retentissait tantôt comme une cloche de

bronze tantôt comme une flûte de cristal. Un de ses auditeurs a dit:

«Avant d’entendre le frère Joseph, j’avais l’âme froide et dure comme un

bloc de glace. Tandis qu’il parlait, je la sentis fondre et devenir

pareille à de l’eau bouillante; et je me mis à aimer Dieu comme jamais

je n’avais eu la moindre idée de le faire.»

Ce qui s’oppose aussi à l’exposé de son éloquence c’est que la plupart

de ses harangues ne sont venues à nous que fragmentaires et fort souvent

édulcorées par des chroniqueurs pieux mais timides. Ces scribes, très

amis de la périphrase et de l’euphémisme, s’effaraient à cause de la

rudesse et de la netteté des discours du Frère. Ils les ont gauchement

délayés en ce style «mucilagineux»--comme disait Huysmans--où trop

d’écrivains pieux ont coutume d’engluer le Verbe dont ils ont reçu le

dépôt.

Voici, cependant, un passage d’un des sermons prononcés par le Saint où

il semble que ses expressions aient été à peu près conservées:

«Eh bien, gens de toute petite foi, vous me montrez vos coffres-forts et

vos magasins bondés de marchandises! Vous en êtes très fiers et c’est là

que vivent vos âmes. Mais moi, je vous dis que vos âmes, comme ces

boutiques et ces trésors, sont pleines de vermine et d’ordure. Au

contraire, il y a dans les magasins de Dieu des provisions que nul

dégoûtant insecte n’oserait attaquer. Si vous aviez la foi, Dieu

prendrait plaisir à vous prodiguer ses richesses incorruptibles et vous

auriez part à sa puissance. Car l’homme fidèle peut ce qu’il veut pourvu

qu’il veuille ce qu’il doit. Dieu l’a dit. Oseriez-vous supposer qu’il a

quelque raison pour nous mentir?...»

* * * * *

Le sermon terminé, la foule escortait Joseph comme s’il l’avait

enchaînée à sa suite. Les uns pleuraient et confessaient tout haut leurs

fautes. D’autres lui demandaient des conseils pour mieux vivre. Il

répondait à tous et ne malmenait que ceux qui s’adressaient à lui mûs

par un sentiment de curiosité profane. A ceux-là, il répondait: «Allez

voir Polichinelle. Le frère Ane n’a rien à vous dire!»

Mais la multitude le poursuivait quand même, l’acclamait et ne pouvait

se déprendre de lui. C’est parce qu’il était en quelque sorte un

_accumulateur_ de divinité: la Grâce émanait de lui par effluves; à

l’approcher, à le toucher, il semblait qu’on s’imprégnât d’une lumière

purifiante dont les rayons pénétraient profondément dans les âmes pour

les renouveler et les sanctifier.

Nul orgueil ne lui venait de ces triomphes. Les ovations le mettaient au

supplice. Dès qu’il lui était possible, il donnait sa bénédiction en ces

termes: _Potentia Patris, sapientia Filii, virtus Spiritus sancti

defendat vos ab omni malo_[1]. Puis il se dérobait et courait s’enfermer

dans sa cellule. Et il fallait un ordre exprès de son supérieur pour

qu’il en sortît et reprît sa tâche d’illuminateur des consciences

obscurcies.

[1] _Que la puissance du Père, la sagesse du Fils, la force du

Saint-Esprit vous défende de tout mal._

Le soleil intérieur · 第 8 / 48 题