III

Cet échec ne découragea point le jeune homme. Au contraire, l’impulsion

irrésistible qui le portait à la vie conventuelle ne cessa de

s’accroître. S’il ne parvenait guère à exprimer ce qui se passait en

lui, c’était avec lucidité qu’il obéissait à la Volonté toute-puissante

qui avait pris le gouvernement de son âme. Il concevait qu’au monastère

seulement les grâces dont il se sentait comblé s’épanouiraient dans

toute leur splendeur.

Sans perdre de temps, il alla trouver le Père provincial des Capucins de

Martina et le supplia de l’accepter comme convers puisqu’on le jugeait

inapte au chœur. Pour la première fois de sa vie, il déploya de

l’éloquence, disant son horreur du monde et son désir passionné de

s’incarcérer dans l’amour de Jésus-Christ. Son humilité, son esprit

d’abnégation, la flamme mystérieuse qui brillait dans ses prunelles

émurent le provincial. Il fut convenu qu’on l’essaierait, si piteuse que

fût sa renommée.

Joseph prit donc l’habit en août 1620 sous le nom de frère Étienne.

Mais ses tribulations ne faisaient que commencer. Dieu, le maintenant

sans cesse au sommet de la vie unitive, entendait l’imposer aux moines,

comme aux laïques, ainsi qu’un être d’exception de qui la seule présence

serait un défi aux principes les plus avérés du sens commun.

A peine le Saint fut-il entré au noviciat, que la contemplation le

ressaisit tout entier. Souvent, du matin au soir, il semblait aveugle et

sourd, de sorte que ses confrères, ne comprenant rien à son état,

l’avaient surnommé «le cadavre ambulant».

Le Supérieur soupçonnait bien que cette infirmité pouvait avoir une

cause d’ordre surnaturel. Mais, d’autre part, la vie de communauté

exigeait que chaque religieux se rendît utile d’une façon ou d’une

autre. Peut-être qu’en désignant Joseph pour un emploi facile à remplir,

on tirerait de lui quelques services sans entraver son oraison. Il le

donna donc comme adjoint au frère chargé du réfectoire, en recommandant

de ne lui passer aucune négligence. Ce faisant, il espérait se rendre

compte s’il avait affaire au plus étrange des contemplatifs ou à un

paresseux de carrière qui simulait l’idiotie pour s’épargner tout

effort.

L’expérience eut un résultat propre à susciter le courroux du Père

économe. Maladroit au plus haut degré, Joseph ne mit jamais le couvert

sans casser deux ou trois plats et cinq ou six assiettes. Par punition,

on lui enguirlanda le cou avec les débris. Mais il ne parut pas s’en

apercevoir. Et il allait, tout cliquetant d’un bruit de vaisselle

entrechoquée, sans même se douter qu’il était un sujet de dérision pour

l’entourage.

A plusieurs reprises, il mit du pain noir au lieu de pain blanc sur les

tables. Comme on lui signifiait de donner plus d’attention à ce qu’il

faisait, il répondit, avec naïveté, qu’il était incapable de distinguer

l’un de l’autre. C’était parfaitement exact; mais le frère réfectorier

crut que Joseph se moquait de lui. Il porta plainte et le pauvre

extatique reçut une rude pénitence, qu’il accepta sans le moindre

murmure. Puis on le changea d’office: on lui confia le soin de balayer

les cloîtres.--Joseph accepta joyeusement cette besogne quasi machinale

et il s’y mit avec ardeur. La bonne volonté ne lui faisait pas défaut;

seulement il arriva ceci que, neuf fois sur dix, au bout d’une minute,

il était ravi en Dieu. Laissant alors tomber son balai, il

s’agenouillait sur les dalles et oubliait tout jusqu’à ce qu’on vînt le

secouer.

Enfin on le chargea uniquement de tirer l’eau d’un puits pour la

transvaser dans un récipient qui servait aux ablutions de la communauté.

Cette tâche ne demandait qu’une heure par jour. Or pas une seule fois le

Saint ne réussit à remplir le tonneau. Pendant un mois on le vit errer,

le seau à la main, l’air absent: il ne se rappelait plus ce qu’il avait

à faire.

Ainsi de tout. Parmi les convers laborieux, il semblait une cigale chez

les fourmis.

Quant à la formation religieuse, il fut impossible de la lui donner. Aux

exercices, il troublait ses voisins et rompait la psalmodie par de

grands soupirs ou des cris d’amour sans rapport avec le rituel. Aux

instructions, il paraissait écouter le Père Maître. Mais si celui-ci lui

posait une question, il balbutiait quelques phrases confuses ou gardait

le silence. Humble, du reste, très convaincu de son ignorance, un jour

qu’un de ses compagnons lui reprochait de n’être propre ni aux travaux

matériels ni à la vie spirituelle, il lui demanda:

--Par charité, mon Frère, apprenez-moi ce que signifient ces mots: _la

vie spirituelle_?

--La vie spirituelle, répondit l’autre, c’est d’arriver au chœur le

premier et d’en sortir le dernier.

Cette définition sommaire était offerte de bonne foi, le convers

possédant un de ces esprits limités pour qui observer la règle d’une

façon mécanique c’est réaliser la perfection. Mais Joseph y vit une

réprimande méritée, car il avait fait cent fois sa coulpe pour des

retards invraisemblables. Il baissa la tête et ne répliqua rien.

Cependant le Saint dépérissait à vue d’œil. D’abord le feu divin qui lui

embrasait l’âme minait ses organes. Cette vie spirituelle dont, sans en

avoir la notion, il présentait un modèle achevé, l’épuisait. Ensuite,

les railleries des autres novices, les observations réitérées de ses

supérieurs le suppliciaient; il sentait qu’on ne supporterait pas

toujours ses manquements continuels à la discipline. L’inquiétude le

rongeait, car il ne parvenait pas à comprendre comment Dieu, lui ayant

octroyé la vocation, le laissait inapte à la vie monastique. En effet,

quel contraste: au centre de son âme, la lumière absolue--tout autour,

d’opaques ténèbres!

La catastrophe qu’il redoutait se produisit enfin. Considérant, au bout

de neuf mois d’essai, que Joseph ne s’adaptait nullement à la règle

commune, excédé de rapports et de récriminations, le Provincial jugea

qu’il était sage d’arrêter l’expérience. Quelques religieux, plus

perspicaces que leurs collègues, et, entre autres, le Père Maître lui

représentèrent pourtant que les «excentricités» de Joseph constituaient

peut-être l’indice de grâces extraordinaires et que ses vertus étant

évidentes, il y aurait lieu de patienter encore. Mais la majorité

réprouvait toute indulgence, blâmait tout délai: à la porte, l’original

qui ne se conduisait pas comme tout le monde!

Il en va parfois ainsi dans les monastères, quand les hommes de la

lettre prédominent et non les hommes de l’esprit. Quiconque s’y

différencie de la masse routinière, tranche sur le milieu incolore par

l’éclat d’une personnalité anormale, suscite de l’antipathie et des

malveillances. Il gêne, et, d’instinct, le troupeau des médiocres

cherche à l’éliminer. On doit reconnaître que chez Joseph la sainteté se

manifestait d’une façon si particulière qu’il constituait un embarras

pour une communauté. Toutefois, si les Capucins de Martina avaient brûlé

de cette Charité que recommande saint Paul, ils auraient perçu la crise

d’incubation mystique que subissait leur frère. Se plaçant au point de

vue du surnaturel, ils l’auraient chéri et ménagé en vénérant

l’opération divine sur cette âme. Malheureusement, ils raisonnèrent

selon la nature. Dès lors, ils ne virent en lui qu’un déséquilibré bon à

expulser ou à enfermer.

La prison viendra bientôt. Pour le moment, ce fut l’éviction.

«Lorsqu’on lui ôta l’habit religieux, rapporte son premier biographe, il

eut un sentiment, si vif de son incapacité, de sa faiblesse, de ce qu’on

nommait son extravagance, que, depuis, au seul souvenir de cette scène

on l’a vu s’évanouir tant il en restait frappé. Dans un âge plus avancé,

il racontait qu’en cette minute, il s’était senti comme arracher la peau

de la chair. Pour comble de misère, une partie de ses vêtements laïques,

le chapeau, les bas, la casaque s’étaient égarés. On le mit dehors

demi-nu.»

Ces moines étaient de sinistres pingres, car enfin ils auraient pu, au

moins, lui faire l’aumône d’un bonnet, d’une paire de sabots et d’une

veste!

Ce ne fut pas encore le point extrême de l’épreuve. Le monde réservait

au Saint un accueil semblable à une fondrière hérissée de ronces

farouches et d’orties hargneuses. Il avait résolu de gagner Vetrara,

petite ville où son oncle Francisco prêchait le carême, afin de lui

exposer sa détresse et de mendier un abri. Il suivait la route quand il

fut attaqué par des chiens qui mirent en loques les haillons dont il

était couvert. Il eut grand’peine à fuir leurs morsures.

Il boitillait, tout meurtri, lorsque, un peu plus loin, des bergers le

prirent pour un espion des brigands qui ravageaient, pour lors, la

contrée et fondirent sur lui en hurlant des menaces et en brandissant

leurs triques. Ils l’auraient assommé si l’un d’entre eux ne l’avait

reconnu et ne s’était interposé. Joseph gisait sur le talus, très pâle

et tout défaillant, car il avait quitté le monastère à jeun.

--Je meurs de faim, répondit-il à leurs questions. Pris de pitié, ils

lui donnèrent un quignon de pain qui le réconforta un peu.

A Vetrara, l’oncle le reçut comme avec une fourche.

--Tu n’es qu’un imbécile et un propre à rien, s’écria-t-il, qu’est-ce

que tu vas devenir à présent? Ne compte pas sur moi: je me ferais

scrupule d’assister un rebut de cloître tel que toi... Dans ta maison

c’est l’indigence et pire, car je t’apprends que ton père est mort

insolvable. Il t’a laissé pour héritage trois mille écus de dettes dont

tu devras répondre. Je te préviens que les créanciers te cherchent pour

te fourrer en prison. Que vas-tu faire?

Joseph, blême comme un linceul, se tenait devant lui, sans rien dire.

L’oncle insistant d’une voix tonnante, il se signa puis fit un geste

d’abandon total; et deux grosses larmes coulèrent lentement sur ses

joues.

Francisco eut quelque peu vergogne de sa dureté:

--Je te garderai ici jusqu’à Pâques, reprit-il, après je te reconduirai

à Cupertino, et là, tu te débrouilleras comme tu pourras.

A Cupertino, dès que sa mère apprit son renvoi, elle entra dans une

furieuse colère. Elle vociféra:--«Tu as trouvé le moyen de te faire

chasser de la sainte maison où l’on avait eu tant de mal à obtenir ton

admission. Dieu sait quelles sottises tu as dû commettre!... Mais je

t’en avertis, je n’entends pas nourrir ton oisiveté. Sors d’ici,

vagabond, va-t’en où il te plaira; ou bien qu’on t’emprisonne; cela

m’est fort égal...»

Cependant le Saint ne suppliait ni ne cherchait à se justifier. Courbé

sous l’invective maternelle, les yeux clos, il voyait, au-dedans de

lui-même, Jésus-Christ saigner sur la croix. Il participait à l’agonie

du Maître et il se sentait si complètement identifié à Lui qu’il ne

parvenait pas à fixer son attention sur les choses de la terre. Car il

ne faut pas oublier qu’au stade de la vie unitive où il se trouvait

alors, chacune de ses souffrances se confondait avec celles que

Notre-Seigneur eut à subir au cours de sa Passion. Le Joseph apparent

semblait de pierre aux outrages et aux sévices. Le Joseph intérieur

éprouvait des tortures indicibles sur la Voie douloureuse. Mais cela, il

ne pouvait l’exprimer, les puissances de son âme demeurant liées à

l’égard du monde.

Quand la mère fut à bout de reproches et de lamentations, elle considéra

son fils déplorable et ses entrailles s’émurent.

--C’est un idiot, murmura-t-elle, mais après tout, c’est mon enfant!...

L’idée lui vint de courir au monastère de la Grottella où l’autre oncle,

Giovanni Donato, remplissait les fonctions de Maître des novices. A la

Grottella il y avait une chapelle où l’on honorait l’image d’une Madone

miraculeuse et, de ce fait, le sanctuaire possédait droit d’asile.

Joseph s’y réfugiant échapperait aux poursuites des créanciers.

Donato ne voulut d’abord rien entendre. Ses préventions contre son neveu

étaient trop ancrées pour qu’il l’admît au noviciat. Sur ce point, il se

montra irréductible. Puis comme la mère insistait en sanglotant et lui

représentait que l’arrestation de Joseph les déshonorerait tous, par

amour-propre familial, il trouva un biais: le jeune homme porterait

l’habit du tiers-ordre sous le vocable d’oblat et, en cette qualité, il

aurait la charge de soigner la mule de la maison.

La mère consentit à tout. Le jour même, elle amena Joseph au monastère

et prit congé de lui en lui signifiant de faire bien attention à sa

conduite, car ce serait la dernière fois qu’on lui viendrait en aide. Ce

qui fut confirmé par le Père Donato.

Le soleil intérieur · 第 7 / 48 题