Les applaudissements que la danse exécutée par Hugh et son nouvel
ami arracha aux spectateurs de la Botte n'avaient pas encore
cessé, et les deux danseurs étaient encore tout haletants de leurs
gambades, qui avaient été d'un caractère des plus violents, quand
la compagnie reçut du renfort. Les nouveaux venus, composés d'un
détachement des Bouledogues Unis, furent reçus avec des marques
très flatteuses de distinction et de respect.
Le chef de cette petite troupe (car ils n'étaient que trois en le
comptant) était notre ancienne connaissance, M. Tappertit, qui
semblait, physiquement parlant, être devenu plus petit avec les
années, particulièrement des jambes: jamais vous n'en avez vu de
plus fluettes; mais par exemple, au point de vue moral, en dignité
personnelle, en estime de soi-même, il avait acquis des
proportions gigantesques. Il ne fallait pas avoir l'esprit bien
observateur pour découvrir ces sentiments chez l'ex-apprenti: car
non seulement il les proclamait, de manière à faire impression et
à éviter toute méprise, par sa majestueuse démarche et son oeil
flamboyant, mais en outre il avait trouvé un moyen frappant de
révélation dans son nez retroussé, qui semblait affecter pour
toutes les choses de la terre le plus profond dédain, et ne
voulait entrer en communion qu'avec le ciel, sa patrie.
M. Tappertit, comme chef ou capitaine des Bouledogues, était
accompagné de ses deux lieutenants: l'un, le long camarade de sa
vie juvénile; l'autre, un chevalier apprenti au temps jadis, Marc
Gilbert, engagé anciennement chez Thomas Curzon de la Toison d'or.
Ces gentlemen, comme lui-même, étaient maintenant émancipés de
leur esclavage d'apprenti, et servaient en qualité d'ouvriers;
mais c'étaient, dans leur humble émulation de son grand exemple,
des esprits hardis, audacieux, et ils aspiraient à un rôle
distingué dans les grands événements politiques. De là leur
alliance avec l'Association protestante d'Angleterre, sanctionnée
par le nom de lord Georges Gordon; de là aussi leur visite
actuelle à la Botte.
«Gentlemen! dit M. Tappertit, en ôtant son chapeau comme fait un
grand général qui s'adresse à ses troupes. Bonne rencontre! Milord
me fait ainsi qu'à vous l'honneur de nous envoyer ses compliments
personnels.
-- Vous avez vu milord aussi, n'est-ce pas? dit Dennis; moi, je
l'ai vu dans l'après-midi.
-- Mon devoir m'appelait au couloir de la Chambre après la
fermeture de notre boutique; et c'est là que je l'ai vu, monsieur,
répliqua M. Tappertit, en même temps qu'il s'assit avec ses
lieutenants. Comment vous portez-vous?
-- À merveille, maître, à merveille, dit le luron. Voici un
nouveau frère, inscrit en règle noir sur blanc, par maître
Gashford. Il fera honneur à la cause, c'est un vrai sans-souci,
une artère de mon coeur. Regardez-moi ça; n'est-ce pas qu'il a
l'air d'un homme qui fera l'affaire? Qu'en dites-vous? cria-t-il
en donnant une tape à Hugh sur le dos.
-- Que j'en aie l'air ou pas l'air, dit Hugh, dont le bras fit un
moulinet d'ivrogne, je suis l'homme qu'il vous faut. Je hais les
papistes, tous du premier jusqu'au dernier. Ils me haïssent et je
les hais. Ils me font tout le mal qu'ils peuvent, et je leur ferai
tout le mal que je pourrai. Hourra!
-- Y eut-il jamais, dit Dennis en regardant autour de la salle,
lorsque l'écho de la voix pétulante de Hugh se fut évanoui, avez-
vous jamais vu pareil gaillard? Tenez! vous me croirez si vous
voulez, frères, mais maître Gashford aurait pu courir cent milles
et enrôler cinquante hommes ordinaires, qu'ils n'auraient pas valu
celui-ci.»
La majeure partie de la société souscrivit implicitement à cette
opinion, et témoigna sa confiance dans Hugh par des signes de tête
et des coups d'oeil très significatifs. M. Tappertit, de son
siège, le contempla longtemps en silence, comme s'il suspendait
son jugement; puis il s'approcha de lui un peu plus près, pour
l'examiner plus soigneusement, puis alla tout contre lui, et le
prenant à part dans un coin sombre:
«Dites-moi, demanda-t-il, en commençant son interrogatoire d'un
front soucieux, ne vous ai-je pas déjà vu quelque part?
-- C'est possible, dit Hugh de son ton indifférent. Je ne sais
pas; je n'en serais pas étonné.
-- Non, mais c'est chose facile à établir, répliqua Sim. Regardez-
moi, m'avez-vous déjà vu? Il est probable que vous ne l'oublieriez
pas, vous savez, si vous en aviez eu l'occasion? Regardez-moi,
n'ayez pas peur; je ne vous ferai aucun mal. Regardez-moi bien,
voyons, fixement.»
La manière encourageante dont M. Tappertit fit cette demande, en y
joignant l'assurance que l'autre ne devait pas avoir peur, amusa
Hugh énormément; à ce point même qu'il ne vit rien du tout du
petit homme qui était devant lui, quand il ferma les yeux dans un
accès de fou rire qui secouait ses larges flancs. Il finit par en
avoir mal aux côtes.
«Allons! dit M. Tappertit, qui commençait à s'impatienter de se
voir traité avec cette irrévérence, me connaissez-vous, mon gars?
-- Non, cria Hugh. Ha ha ha! non, mais je voudrais bien vous
connaître.
-- Et moi je gagerais une pièce de sept shillings, dit
M. Tappertit en se croisant les bras et le regardant en face, les
jambes très écartées et solidement plantées sur le sol, que vous
avez été palefrenier au Maypole.»
Hugh ouvrit les yeux à ces mots, et le regarda d'un air fort
surpris.
«Et vous l'étiez en effet, dit M. Tappertit, en poussant Hugh,
avec une condescendance enjouée. Mes yeux n'ont jamais trompé que
les jolies femmes! Ne me connaissez-vous pas maintenant?
-- Mais ne seriez-vous pas...? balbutia Hugh.
-- Ne seriez-vous pas...? dit M. Tappertit. Vous n'en êtes donc
pas encore bien sûr? vous vous rappelez Georges Varden, n'est-ce
pas?»
Certainement Hugh se le rappelait, et il se rappelait Dolly
Varden, aussi; mais il ne le lui dit point.
«Vous rappelez-vous que j'allai là-bas, avant d'avoir achevé mon
apprentissage, et que j'y demandai des nouvelles d'un vagabond qui
avait filé, laissant son père inconsolable en proie aux plus
amères émotions, et tout ce qui s'ensuit? vous le rappelez-vous?
dit M. Tappertit.
-- Sans doute, je me le rappelle! cria Hugh. C'est là que je vous
ai vu.
-- C'est là que vous m'avez vu? dit M. Tappertit. Oui,
certainement c'est là que vous m'avez vu! on n'y ferait pas grand-
chose de bon sans moi. Ne vous rappelez-vous pas que je vous crus
l'ami du vagabond, et qu'à ce propos j'étais au moment de vous
chercher querelle? puis, qu'ayant reconnu que vous le détestiez
plus que du poison, je voulus boire un coup avec vous? Ne vous
rappelez-vous pas cela?
-- Si fait! cria Hugh.
-- Bien! et êtes-vous toujours dans les mêmes idées? dit
M. Tappertit.
-- Oui! rugit Hugh.
-- Vous parlez en homme, dit M. Tappertit, et je vous donnerai une
poignée de main.»
Après ce langage conciliant, le geste suivit de près la parole.
Hugh répondit avec empressement aux avances de l'autre, et la
cérémonie s'accomplit avec des démonstrations de franche
cordialité.
«Il se trouve, dit M. Tappertit en regardant à la ronde toute la
compagnie, que le frère... je ne sais pas son nom... et moi, nous
sommes de vieilles connaissances... Vous n'avez plus jamais
entendu parler de ce drôle, je suppose, hein?
-- Pas un mot, répliqua Hugh. Je ne le désire pas. Je ne crois pas
que jamais j'en entende parler. Il est mort depuis longtemps,
j'espère.
-- Espérons, en faveur de l'humanité en général et du bonheur de
la société, espérons qu'il est mort, dit M. Tappertit en frottant
ses jambes avec la paume de sa main, qu'il considérait de temps en
temps dans l'intervalle. Votre autre main est-elle un peu plus
propre? C'est la même chose. Bien. Je vous dois une autre poignée
de main. Nous la tiendrons pour donnée, si vous n'y voyez pas
d'objection.»
Hugh se mit à rire derechef, et il se livra si complètement à sa
folle humeur, que ses membres semblèrent se disloquer et tout son
corps courir le risque d'éclater par morceaux, mais M. Tappertit,
loin d'accueillir cette extrême gaieté de mauvaise grâce, daigna
la prendre en très bonne part, et même il s'associa autant que le
pouvait un personnage aussi grave et d'un rang aussi élevé, qui
sait la réserve et le décorum qu'on doit s'attendre à voir garder
en toute occasion par un homme qui occupe une haute position.
M. Tappertit ne se borna pas là, comme eussent fait beaucoup de
personnages publics, mais, ayant appelé ses deux lieutenants, il
leur présenta Hugh avec les plus grandes recommandations déclarant
que, par le temps qui courait, c'était un homme qui ne pouvait
être trop bien traité. En outre, il lui fit l'honneur de remarquer
que c'était une acquisition dont les Bouledogues Unis eux-mêmes
seraient fiers, et, après s'être assuré, en le sondant qu'il était
tout prêt à entrer volontiers dans la Société (car Hugh n'avait
pas l'ombre d'un scrupule, et il se serait ligué ce soir-là avec
n'importe quoi, ou n'importe qui, pour n'importe quel dessein), il
voulut que les préliminaires indispensables fussent accomplis sur
place. Cet honneur rendu à son grand mérite n'enchanta personne
plus que M. Dennis, comme il le proclama lui-même avec force
jurons des plus satisfaisants, et véritablement l'assemblée tout
entière en ressentit une satisfaction infinie.
«Faites de moi ce que vous voudrez! cria Hugh en agitant en l'air
le pot qu'il avait déjà vidé plus d'une fois. Imposez-moi le
service quelconque qui vous plaira Je suis votre homme. Je
remplirai mon devoir. Voici mon capitaine... voici mon chef. Ha ha
ha! Qu'il m'en donne l'ordre, je combattrai à moi seul tout le
parlement, ou je mettrai une torche allumée au trône même du roi!»
En disant cela, il frappa M. Tappertit sur le dos avec une telle
violence que son petit corps en parut réduit à sa plus simple
expression, puis il recommença ses éclats de rire à réveiller en
sursaut, dans leurs lits, les enfants trouvés du voisinage.
Le fait est que l'idée du singulier patronage auquel il se
trouvait accouplé avait pour lui quelque chose de si comique que
son rude cerveau ne pouvait s'en détacher. La simple circonstance
d'avoir pour patron ce grand homme qu'il eût écrasé d'une main,
s'offrit à ses yeux sous des couleurs si excentriques et si
fantasques, qu'une sorte de gaieté sauvage le possédait tout
entier et subjuguait tout à fait sa brutale nature. Il réitéra ses
éclats de rire, porta cent toasts à M. Tappertit, se déclara
Bouledogue jusque dans la moelle des os, et jura de lui être
fidèle jusqu'à la dernière goutte de sang qui coulait dans ses
veines.
M. Tappertit reçut tous ces compliments comme choses fort
naturelles... peut-être un peu flatteuses dans leur genre, mais
dont on ne devait attribuer l'exagération qu'à son immense
supériorité. Son aplomb plein de dignité ne fit que réjouir Hugh
encore davantage, en un mot, le géant et le nain contractèrent une
amitié qui promettait d'être durable: car l'un regardait le
commandement comme son droit légitime, et l'autre considérait
l'obéissance comme une exquise plaisanterie, et, pour faire voir
qu'il ne serait pas un de ces acolytes passifs, qui se font
scrupule d'agir sans ordres précis et définis, lorsque
M. Tappertit monta sur un tonneau vide qui était debout en guise
de tribune, dans la salle, et qu'il improvisa un speech sur la
crise alarmante prête à éclater, le gaillard Hugh alla se placer à
côté de l'orateur, et, bien qu'il ricanât d'une oreille à l'autre
à chaque mot que disait son capitaine, il adressa aux railleurs
des avertissements si expressifs par la manoeuvre de son gourdin,
que ceux qui étaient d'abord les plus disposés à interrompre
l'orateur devinrent d'une attention remarquable et furent les
premiers à témoigner hautement leur approbation.
Tout n'était pas néanmoins tapage et badinage à la Botte, toute la
compagnie n'écoutait pas le speech. Il y avait, à l'autre bout de
la salle (longue chambre, basse de plafond), quelques hommes en
conversation sérieuse pendant ce temps-là. Lorsqu'un des
personnages de ce groupe s'en allait dehors, on était sûr de voir
de nouvelles recrues entrer après et s'asseoir à leur tour, comme
si on devait les relever de faction, et il était assez clair que
la chose se passait ainsi, car ces changements avaient lieu de
demi-heure en demi-heure, au coup de l'horloge. Ces personnes
chuchotaient beaucoup entre elles, se tenaient à distance et
regardaient souvent alentour, comme si elles ne voulaient pas que
leurs discours fussent entendus. Deux ou trois d'entre elles
consignaient dans des registres les rapports des autres, à ce
qu'il semblait; quand elles n'étaient pas occupées de ce soin,
l'une d'elles recourait aux journaux qui étaient éparpillés sur la
table, et lisait aux autres, à voix basse, dans la Chronique de
Saint-James, le Messager, la Chronique ou l'Avertisseur public,
quelque passage relatif à la question qui les intéressait tous si
profondément. Mais ce qui attirait le plus leur attention, c'était
un pamphlet intitulé le Foudroyant, qui avait épousé leurs
opinions et que l'on supposait, à cette époque, émaner directement
de l'Association. Il était toujours demandé, et, soit qu'il fût lu
tout haut à un petit groupe avide ou médité par un lecteur isolé,
la lecture en était infailliblement suivie d'une conversation
orageuse et de regards très animés.
Au milieu de son allégresse et de son admiration pour son
capitaine, Hugh reconnut, à ces signes et d'autres encore, l'air
de mystère qui l'avait déjà frappé avant d'entrer. Il était clair
comme le jour qu'il y avait là-dessous quelque projet sérieux, et
que les bruyantes régalades du cabaret cachaient des menées
dangereuses. Peu ému de cette découverte, il n'en était pas moins
satisfait de ses quartiers, et il y serait demeuré jusqu'au matin
si son conducteur ne s'était levé bientôt après minuit pour
rentrer chez lui. M. Tappertit, ayant suivi l'exemple de
M. Dennis, ne laissa plus à Hugh aucun prétexte de rester. Ils
quittèrent donc ensemble la taverne tous les trois, en braillant
une chanson de _Pas de papisme_ à faire retentir toute la campagne
de ce vacarme affreux.
«Allez, capitaine! cria Hugh lorsqu'ils eurent braillé jusqu'à en
perdre la respiration. Encore un couplet!»
M. Tappertit, sans la moindre répugnance, recommença; et le trio
continua sa route d'un pas chancelant, bras dessus, bras dessous,
poussant des cris enragés et défiant le guet avec une grande
valeur. Il est vrai qu'il n'y avait pas à cela une grande bravoure
ni une hardiesse exagérée, vu que les watchmen d'alors, n'ayant
pas d'autres titres à leur emploi qu'un âge très avancé et des
infirmités constatées, s'enfermaient d'habitude hermétiquement et
vivement dans leurs guérites aux premiers symptômes de troubles et
n'en sortaient que quand ils avaient disparu. M. Dennis, qui avait
une voix de basse-taille et des poumons d'une puissance
considérable se distinguait particulièrement dans ce genre, ce qui
lui fit beaucoup d'honneur auprès de ses deux compagnons.
«Quel drôle de garçon vous êtes! dit M. Tappertit. Vous êtes
joliment discret et réservé. Pourquoi ne dites-vous jamais votre
profession?
-- Répondez tout de suite au capitaine, cria Hugh en lui enfonçant
son chapeau sur la tête. Pourquoi ne dites-vous jamais votre
profession?
-- J'ai une profession aussi distinguée, frère, que n'importe quel
gentleman en Angleterre... une occupation aussi douce que
n'importe quel gentleman peut en désirer une.
-- Avez-vous fait un apprentissage? demanda M. Tappertit.
-- Non. Génie naturel, dit M. Dennis. Pas d'apprentissage. Ça
m'est venu tout seul. Maître Gashford connaît ma profession.
Regardez cette main que voici; eh bien! elle a fait plus d'une
besogne avec une propreté et une dextérité inconnues auparavant.
Lorsque je regarde cette main, dit M. Dennis en l'agitant en
l'air, et que je me rappelle les élégantes besognes qu'elle a
troussées, je me sens tout à fait mélancolique de penser que je
deviens vieux et faible. Mais voilà la vie du monde!»
Il poussa un profond soupir en s'abandonnant à ces réflexions,
puis, mettant d'un air distrait ses doigts sur la gorge de Hugh,
et particulièrement sous l'oreille gauche comme s'il étudiait le
développement anatomique de cette partie de sa constitution, il
hocha la tête d'une manière consternée et versa de vraies larmes.
«Vous êtes une espèce d'artiste, je suppose... hein? dit
M. Tappertit.
-- Oui, répliqua Dennis, oui... Je peux m'appeler un artiste... un
ouvrier de fantaisie, «l'art embellit la nature;» telle est ma
devise.
-- Et comment appelez-vous ceci? dit M. Tappertit en lui prenant
le bâton qu'il avait à la main.
-- C'est mon portrait qui est en haut, répliqua Dennis, le
trouvez-vous ressemblant?
-- Eh! mais... il est un peu trop beau, dit M. Tappertit. Qui l'a
fait? Vous?
-- Moi! repartit Dennis en contemplant avec tendresse son image.
Je voudrais bien avoir ce talent. Cela fut sculpté par un de mes
amis, qui n'existe plus. La veille même de sa mort, il tailla cela
de mémoire avec son couteau de poche! «Je mourrai bravement, dit
mon ami, et mes derniers instants seront consacrés à faire le
portrait de Dennis» Voilà ce que c'est.
-- Voilà une drôle d'idée! dit M. Tappertit.
-- Ah! oui, une drôle d'idée! répliqua l'autre en soufflant sur le
nez de son image et le polissant avec le manche de son habit, mais
c'était aussi un drôle de sujet... une espèce de bohémien... un
des plus beaux hommes et des mieux découplés que vous ayez jamais
vus. Ah! il me dit des choses qui vous feraient joliment
tressaillir, cet ami-là, le matin du jour où il mourut.
-- Vous étiez donc avec lui dans ce moment-le? dit M. Tappertit.
-- Mais, oui, répondit Dennis avec un regard singulier, j'y étais.
Oh! certainement que j'y étais! Sans moi, il ne serait point parti
pour l'autre monde aussi confortablement de moitié. Je m'étais
trouvé avec trois ou quatre membres de sa famille dans les mêmes
circonstances. C'étaient tous de beaux garçons.
-- Ils devaient bien vous aimer, remarqua M, Tappertit en lui
lançant un coup d'oeil oblique.
-- Je ne sais pas s'ils m'aimaient bien, en effet, dit Dennis avec
quelque hésitation, mais ils m'eurent tous auprès d'eux à leur
décès. Aussi j'ai honte de leur garde-robe. Ce foulard que vous
voyez autour de mon cou appartenait à celui dont je vous parle,
celui qui fit ce portrait.»
M Tappertit regarda l'article désigné, et parut se dire en lui-
même que le défunt avait sur la toilette des idées particulières,
et qui dans tous les cas, n'étaient pas ruineuses. Il n'en fit
cependant pas tout haut la remarque, et laissa son mystérieux
camarade continuer sans interruption.
«Cette culotte dit Dennis en frottant ses jambes, cette culotte
même... elle appartenait à un de mes amis qui a échappé pour
toujours aux tribulations d'ici-bas: cet habit aussi ... j'ai
souvent marché derrière cet habit, dans les rues, en me demandant
s'il ne me reviendrait pas quelque jour; cette paire de souliers a
dansé une bourrée, aux pieds d'un autre individu, devant mes yeux,
une demi-douzaine de fois au moins, et quant à mon chapeau, dit il
en l'ôtant et le faisant tourner sur son poing, Seigneur Dieu!
quand je pense que j'ai vu ce chapeau monter Holborn sur le siège
d'une voiture de louage... ah! bien des fois, bien des fois!
-- Vous ne voulez pas dire que ceux qui ont porté jadis ces objets
soient tous morts, j'espère? dit M. Tappertit, s'éloignant un peu
de lui en lui posant cette question.
-- Il n'y en a pas un qui soit en vie, répliqua Dennis, pas un,
depuis le premier jusqu'au dernier.»
Il y avait quelque chose de si lugubre dans cette circonstance, et
qui expliquait d'une manière si étrange et si horrible son
habillement fané, décoloré, peut-être par la terre des tombeaux,
que M. Tappertit annonça brusquement qu'il suivait un autre
chemin, et s'arrêta tout court pour lui souhaiter le bonsoir de
tout son coeur. Comme ils se trouvaient près de Old-Bailey[30], et
que M. Dennis se rappela qu'il y avait des porte-clefs dans la
loge du concierge avec lesquels il pourrait passer la nuit à
discuter sur des sujets intéressants pour eux tous, sur quelque
point de sa profession, au coin du feu, en vidant le petit verre
de l'amitié, il se sépara de ses compagnons sans trop de regret,
et ayant échangé une cordiale poignée de main avec Hugh en lui
donnant rendez vous pour le lendemain matin, de bonne heure, à la
Botte, il les laissa poursuivre leur route.
«C'est un drôle de corps, dit M. Tappertit en observant le chapeau
de feu le cocher de fiacre descendre la rue avec un mouvement
oscillatoire. Je ne peux pas deviner ce qu'il est. Pourquoi donc
n'a t-il pas des culottes de commande comme tout le monde? Qu'est-
ce qui l'empêche de porter des habits de vivant?
-- C'est un homme chanceux, capitaine, cria Hugh. Je voudrais bien
avoir des amis tels que les siens.
-- J'espère toujours qu'il ne leur fait pas faire leur testament
pour les assommer ensuite, dit M. Tappertit d'un air soucieux.
Mais allons, les Bouledogues Unis m'attendent. En avant!...
Qu'est-ce que vous avez?
-- Quelque chose que j'avais tout à fait oublié, dit Hugh, qui
venait de tressaillir en entendant une horloge voisine. J'ai
quelqu'un à voir cette nuit... Il faut que je retourne tout de
suite sur mes pas. Tandis que nous étions là à boire et à chanter,
ça m'était sorti de la tête. C'est bien heureux que je me le sois
rappelé.»
M. Tappertit le regarda comme s'il eût été sur le point d'exprimer
quelques reproches majestueux au sujet de cet acte de désertion;
mais la précipitation de Hugh montrant clairement que l'affaire
était pressante, il lui fit grâce de ses observations, et lui
accorda la permission de partir sur-le-champ, faveur précieuse que
l'autre reconnut par un grand éclat de rire.
«Bonne nuit, capitaine! cria-t-il. Je suis à vous à la vie à la
mort, souvenez-vous-en.
-- Adieu! dit M. Tappertit en agitant sa main. Hardiesse et
vigilance!
-- Pas de papisme, capitaine! rugit Hugh.
-- Plutôt voir l'Angleterre dans le sang!» cria son terrible chef.
Sur quoi Hugh applaudit, toujours en riant aux éclats, et se mit à
courir comme un lévrier.
«Cet homme fera honneur à mon corps, dit Simon en tournant sur son
talon d'un air pensif. Et voyons un peu. Dans un changement de
société, qui est inévitable, si nous nous soulevons et que nous
remportions la victoire, quand la fille du serrurier sera à moi,
il faudra me débarrasser de Miggs d'une manière quelconque, ou un
soir, pendant mon absence, elle empoisonnera la bouilloire à thé.
Il pourrait épouser Miggs dans un moment d'ivresse. Oui, c'est ça.
Je vais en prendre note.»