Il y a malheureusement des gens dont un proverbe populaire dit
que, si vous leur accordez un pied, ils en prennent quatre. Sans
citer les illustres exemples de ces héroïques fléaux de
l'humanité, dont l'aimable chemin dans la vie a été tracé, depuis
leur naissance jusqu'à leur mort, à travers le sang, le feu et les
ruines, et qui semblent n'avoir existé que pour apprendre à
l'humanité que, comme l'absence du mal est un bien, la terre,
purgée de leur présence, peut être considérée comme un lieu de
bénédiction; sans citer d'aussi puissants exemples, contentons-
nous de celui du vieux John Willet.
Le vieux John Willet ayant empiété un bon pouce, grande mesure,
sur la liberté de Joe, et lui ayant rogné une grande aune de
permission d'ouvrir la bouche, devint si despotique et si superbe,
que sa soif de conquêtes ne connut plus de bornes. Plus le jeune
Joe se soumit, plus le vieux John se montra absolu. L'aune fut
bientôt réduite à néant: on en vint aux pieds, aux pouces, aux
lignes; et le vieux John continua de la manière la plus plaisante
à tailler dans le vif de ses réformes, à retrancher tous les jours
quelque chose sur la liberté de parole ou d'action de son esclave,
enfin à se conduire dans sa petite sphère avec autant de hauteur
et de majesté que le plus glorieux tyran des temps anciens ou
modernes qui ait jamais eu sa statue érigée sur la voie publique.
De même que les grands hommes sont excités aux abus de pouvoir
(quand ils ont besoin d'y être excités, ce qui n'arrive pas
souvent) par leurs flatteurs et leurs subalternes, ainsi le vieux
John fut poussé à ces empiétements d'autorité par
l'applaudissement et l'admiration de ses compères du Maypole.
Chaque soir, dans les intermèdes de leurs pipes et de leurs pots
de bière, ils secouaient leurs têtes et disaient que M. Willet
était un père de la bonne vieille roche anglaise; qu'il n'y avait
pas à lui parler de ces inventions modernes de douceur paternelle,
ni des méthodes du jour; qu'il leur rappelait exactement à tous ce
qu'étaient leurs pères quand ils étaient petits garçons, et qu'il
faisait bien; qu'il vaudrait mieux pour le pays qu'il y eût plus
de pères comme lui, et que c'était pitié qu'il n'y en eût point
davantage; avec beaucoup d'autres remarques originales de la même
nature. Puis ils condescendaient à faire comprendre au jeune Joe
que tout cela était pour son bien, et qu'il en serait
reconnaissant un jour. M. Cobb, en particulier, l'informait que,
quand il avait son âge, son père lui donnait un paternel coup de
pied, un horion sur les oreilles, ou une taloche sur la tête, ou
quelque petit avertissement de ce genre, comme il aurait fait
toute autre chose; et il remarquait en outre, avec des regards
très significatifs, que, s'il n'avait pas reçu cette judicieuse
éducation, il n'aurait jamais pu devenir ce qu'il était. Et la
conclusion n'était que trop probable, car il était devenu le chien
le plus hargneux de toute la compagnie. Bref, entre le vieux John
et les amis du vieux John, il n'y eut jamais un infortuné garçon,
si rudoyé, si malmené, si tourmenté, si irrité, si harcelé, ni si
abreuvé du dégoût de la vie que le pauvre Joe Willet.
C'en était venu au point que c'était à présent l'état de choses
officiel et légal; mais, comme le vieux John avait un vif désir de
faire briller sa suprématie aux yeux de M. Chester, il se surpassa
ce jour-là, et il aiguillonna et échauffa tellement son fils et
héritier que, si Joe n'avait pris avec lui-même l'engagement
solennel de garder ses mains dans ses poches lorsqu'elles
n'étaient pas occupées d'une autre façon, il est impossible de
dire ce qu'il en aurait fait peut-être. Mais la plus longue
journée a son terme, et M. Chester finit par monter sur son
cheval, qui était prêt devant la porte.
Comme le vieux John ne se trouvait pas là en ce moment, Joe, qui,
dans le comptoir, méditait sur son triste sort et sur les
perfections innombrables de Dolly Varden, courut dehors pour tenir
l'étrier à son hôte et l'aider à monter. M. Chester était à peine
en selle, et Joe était en train de lui faire un gracieux salut,
quand le vieux John, plongeant du porche dans la cour, saisit son
fils au collet.
«Pas de cela, monsieur, dit John, pas de cela, monsieur. Il ne
faut point rompre votre engagement. Comment osez-vous, monsieur,
franchir la porte sans permission? Vous cherchez à vous sauver,
n'est-ce pas, monsieur, comme un parjure? Que prétendez-vous,
monsieur?
-- Lâchez-moi, père, dit Joe d'un air suppliant, lorsqu'il aperçut
un sourire sur la figure du visiteur et qu'il observa le plaisir
que lui procurait sa mésaventure. C'est trop fort aussi. Qui est-
ce qui songe à se sauver?
-- Qui est-ce qui songe à se sauver? cria John en le secouant. Eh
mais, c'est vous, monsieur. C'est vous: c'est vous, petit
polisson, monsieur, ajouta John, en le colletant d'une main et
employant l'autre à faire au visiteur un salut d'adieu, c'est vous
qui voulez vous glisser comme un serpent dans les maisons, et
susciter des différends entre de nobles gentlemen et leurs fils;
direz-vous que ce n'est pas vous, hein? Taisez-vous, monsieur.»
Joe ne fit pas d'effort pour répliquer. Sa honte était consommée:
la dernière goutte allait faire déborder le vase. Il se dégagea de
l'étreinte de son père, lança un regard courroucé à l'hôte qui
partait, et retourna dans l'auberge.
«Si ce n'était pour elle, pensa Joe, en se jetant à une table dans
la salle commune et laissant tomber sa tête sur ses bras; si ce
n'était pour Dolly (car je ne pourrais supporter l'idée qu'elle
pût me croire un mauvais sujet, comme ils ne manqueraient pas de
le dire, si je me sauvais de la maison), le Maypole et moi nous
nous séparerions cette nuit.»
Le soir étant alors arrivé, Salomon Daisy, Tom Cobb et le long
Parkes, étaient réunis dans la salle commune, d'où ils avaient été
témoins par la fenêtre de toute la scène. M. Willet, les joignant
bientôt après, reçut les compliments de ses compagnons avec un
grand calme, alluma sa pipe, et s'assit parmi eux.
«Nous verrons, messieurs, dit John après une longue pause qui est
le maître ici et qui ne l'est pas. Nous verrons si ce sont les
petits polissons qui doivent mener les hommes, ou si ce sont les
hommes qui doivent mener les petits polissons.
-- C'est vrai aussi, dit Salomon Daisy avec quelques inclinations
de tête d'un caractère approbatif, vous avez raison. Johnny. Très
bien, Johnny. Bien dit, monsieur Willet. _Brayvo_, monsieur.»
John porta lentement ses yeux sur l'approbateur, le regarda
longtemps, et finit par faire cette réponse qui consterna
l'auditoire d'une manière inexprimable: «Quand je voudrai des
encouragements de vous, monsieur, je vous en demanderai. Je vous
prie de me laisser tranquille, monsieur. Je n'ai pas besoin de
vous, j'espère. Ne vous frottez pas à moi, s'il vous plaît.
-- Ne prenez point pas mal la chose, Johnny; je n'ai pas eu de
mauvaise intention, dit le petit homme pour sa défense.
-- Très bien, monsieur, dit John, plus obstiné que de coutume
après sa dernière victoire. Ne vous occupez pas de ça, monsieur;
je saurai bien me tenir tout seul, je pense, monsieur, sans que
vous vous donniez la peine de me soutenir.» Et après cette
riposte, M. Willet, fixant ses yeux sur le chaudron, tomba dans
une sorte d'extase tabachique.
L'entrain de la société se trouvant singulièrement amorti par la
conduite embarrassante de leur hôte, on ne dit rien de plus
pendant longtemps; mais enfin M. Cobb prit sur lui de remarquer,
en se levant pour vider les cendres de sa pipe, qu'il espérait que
Joe dorénavant apprendrait à obéir à son père en toutes choses,
ayant vu ce jour-là que M. Willet n'était pas un homme avec lequel
on pût badiner; et il ajouta qu'il lui recommandait, poétiquement
parlant, de ne pas s'endormir sur le rôti.
«Et vous, je vous recommande en revanche, dit, en levant les yeux,
Joe dont la figure était toute rouge, de ne pas m'adresser la
parole.
-- Taisez-vous, monsieur, cria M. Willet, en se réveillant
soudain, et se retournant.
-- Je ne me tairai pas, père, cria Joe, en frappant du poing la
table, et si fort que les verres et les pots dansèrent; c'est bien
assez dur de souffrir de vous pareilles choses; je ne les
endurerai plus de tout autre, quel qu'il soit. Ainsi je le répète,
monsieur Cobb, ne m'adressez pas la parole.
-- Eh mais, qui êtes-vous donc, dit M. Cobb d'un air narquois,
pour qu'on ne puisse vous parler, hein, Joe?
À cela Joe ne répondit pas; mais, avec un sombre hochement de tête
qui n'était pas du tout de bon augure, il reprit sa position
antérieure. Il l'aurait conservée paisiblement jusqu'à la
fermeture de l'auberge au bout de la soirée; mais M. Cobb, stimulé
par l'étonnement que causait à la société la présomption du jeune
homme, riposta en lui décochant quelques brocards; c'était trop:
la chair et le sang ne purent supporter cela. En un seul moment
s'accumulèrent la vexation et le courroux de bien des années. Joe
bondit, renversa la table, tomba sur son ennemi invétéré, le
gourma de toute sa force et de toute son adresse, et finit par le
lancer avec une rapidité surprenante contre un monceau de
crachoirs dans un coin. M. Cobb y plongeant, la tête la première,
avec un fracas terrible, resta étendu de tout son long parmi les
ruines, abasourdi et sans mouvement. Alors le vainqueur,
n'attendant pas que les spectateurs le complimentassent sur son
triomphe, se retira dans sa chambre à coucher, et, se considérant
comme en état de siège, il entassa contre la porte tous les
meubles transportables, en guise de barricade.
«Voilà qui est fait, dit Joe, en s'asseyant sur son bois de lit et
essuyant sa figure échauffée. Je savais que j'en viendrais là. Le
Maypole et moi, il faut que nous nous séparions. Je suis un
vagabond, un coureur, elle me liait pour toujours. Tout est
perdu!»