Les pensées des hommes du monde sont à jamais réglées par une loi
morale de gravitation, qui, comme la loi physique, les emporte
vers la terre en vertu de l'attraction. Le glorieux éclat du jour
et les silencieuses merveilles d'une nuit éclairée par les étoiles
font un vain appel à leurs esprits. Il n'y a pas de signes dans le
soleil, ni dans la lune ni dans les étoiles, qu'ils sachent lire.
Ils ressemblent à quelques savants qui connaissent chaque planète
par son nom latin, mais qui ont tout à fait oublié de petites
constellations célestes telles que la charité, la tolérance,
l'amour universel et la miséricorde, quoiqu'elles brillent nuit et
jour d'une clarté si splendide que les aveugles peuvent les voir;
et qui, en regardant là haut le ciel parsemé de paillettes, n'y
voient rien que le reflet de leur grand savoir et de leur
instruction de rencontre puisée dans des bouquins.
Il est curieux de se représenter ces gens du monde, s'arrachant un
moment à leurs grandes affaires pour tourner les yeux par hasard
vers les innombrables sphères qui scintillent au-dessus de nous,
qu'y voient-ils, croyez-vous? rien que l'image qu'ils portent dans
le coeur. L'homme qui ne peut vivre que dans l'atmosphère des
princes ne voit rien là dans le ciel que des étoiles pour décorer
la poitrine des courtisans. L'envieux y poursuit de sa haine
jalouse les honneurs brillants de son voisin. Pour le ladre,
occupé à entasser de l'or, et pour la foule des gens du monde,
tout le firmament au-dessus de nous reluit de pièces sterling,
toutes fraîches sorties de la monnaie, avec l'empreinte de la
figure du souverain: ils ont beau se retourner, ils ne voient rien
autre chose entre eux et le ciel. C'est ainsi que les ombres de
nos désirs viennent se mettre entre nous et nos bons anges, qu'ils
éclipsent à notre vue.
Tout était frais et gai, comme si le monde n'eût été fait que de
ce matin, quand M. Chester chevaucha d'un pas tranquille le long
de la route de la forêt. Bien que la saison ne fût pas avancée, la
température était chaude et fécondante; les boutons des arbres
s'épanouissaient en feuilles, les haies et l'herbe étaient vertes,
l'air était une vraie musique, grâce aux chansons des oiseaux, et,
s'élevant bien loin au-dessus d'eux tous, l'alouette répandait ses
plus riches mélodies. Dans les endroits à l'ombre, la rosée du
matin étincelait sur chaque jeune feuille et sur chaque brin
d'herbe; et, là où rayonnait le soleil, quelques gouttes
diamantines brillaient encore, comme par regret de quitter un si
beau monde et d'avoir une si courte existence. Même le vent léger,
dont le bruissement était aussi agréable à l'oreille que l'eau qui
tombe doucement, promettait un beau jour; et laissant une suave
odeur sur sa trace, pendant qu'il s'éloignait en voltigeant, il
chuchotait quelque chose de ses rapports intimes avec l'été, dont
il attendait incessamment l'heureux retour.
Le cavalier solitaire allait toujours du même pas, toujours égal,
promenant à travers les arbres un coup d'oeil du soleil à l'ombre
et de l'ombre au soleil, regardant autour de lui, sans doute, de
moment en moment; mais s'il pensait avec quelque plaisir au jour
si beau, au chemin si charmant, c'était seulement pour s'applaudir
dans l'intérêt de sa toilette, plus soignée que jamais, d'être
favorisé d'un pareil temps. Il souriait alors avec complaisance,
mais plutôt comme satisfait de lui-même que de toute autre chose,
poursuivant ainsi sa promenade sur son bidet alezan, d'aussi bonne
mine que le cavalier, et probablement plus sensible aux scènes
intéressantes de la nature dont il marchait environné.
Les massives cheminées du Maypole finirent par se dresser à ses
yeux, mais il n'accéléra point son pas, et ce fut toujours avec la
même gravité calme qu'il arriva auprès du porche de la taverne.
John Willet, qui faisait rôtir sa rouge figure devant un grand feu
dans la salle et qui, avec une prévoyance et une vivacité d'esprit
prodigieuses, venait de penser, en regardant le ciel bleu, que, si
l'état des choses se prolongeait, il faudrait de toute nécessité
éteindre les feux et ouvrir les fenêtres toutes grandes, sortit
pour tenir l'étrier au gentleman, appelant d'une voix gaillarde:
Hugh!
«Oh! c'est vous; vous y êtes donc déjà, monsieur? dit John un peu
étonné de la promptitude avec laquelle Hugh avait paru. Menez à
l'écurie ce précieux animal, et ayez-en un soin plus que
particulier, si vous désirez, garder votre place... Un fainéant,
monsieur, comme il n'y en a pas!
-- Mais vous avez un fils, répliqua monsieur Chester en donnant sa
bride après avoir mis pied à terre, et répondant au salut de
l'aubergiste par un négligent mouvement de sa main vers son
chapeau. Pourquoi ne l'utilisez-vous pas, lui?»
-- Eh mais, la vérité est, monsieur, repartit John avec une grande
importance, que mon fils... Qu'est-ce que vous faites là à
m'écouter, vilain curieux?
-- Qui est-ce qui écoute? riposta Hugh en colère. Avec ça que
c'est amusant de vous écouter! Voulez-vous pas que j'emmène le
cheval à l'écurie tout en sueur, pour qu'il s'enrhume?
-- Alors promenez-le de long en large plus loin de nous, monsieur,
cria le vieux John, et quand vous me voyez en train de causer avec
un noble gentleman, restez à distance. Si vous ne connaissez pas
votre distance, monsieur, ajouta M. Willet après une pause
énormément longue, durant laquelle il fixa ses grands yeux
stupides sur Hugh, et attendit avec une patience exemplaire qu'il
lui passât par l'esprit quelque chose qui ressemblât à une idée,
nous trouverons un moyen de vous l'apprendre plus vite que ça.»
Hugh haussa les épaules dédaigneusement, prit son air téméraire et
traversa de l'autre côté du gazon, où, ayant jeté la bride en
bandoulière sur son épaule, il promena le cheval, tout en lançant
de temps en temps à son maître, par-dessous ses sourcils touffus,
des coups d'oeil aussi sinistres qu'un tyran de mélodrame.
M. Chester qui, sans que cela parût, l'avait attentivement observé
durant cette courte dispute, entra dans le porche, et se tournant
brusquement vers M. Willet, lui dit:
«Vous avez d'étranges domestiques, John.
-- Il est certain, monsieur, que celui-ci a l'air assez étrange,
répondit l'aubergiste; mais c'est un bon domestique pour le
dehors. Pour les chevaux, les chiens et tout cela, il n'y a pas en
Angleterre un plus habile homme que ce Hugh du Maypole. Par
exemple, il ne vaut rien pour le dedans, ajouta M. Willet de l'air
confidentiel d'un homme qui sentait la supériorité de sa propre
nature. Le dedans, c'est mon affaire; mais si ce gars avait
simplement un brin d'imagination, monsieur...
-- C'est un garçon actif, je le parierais, dit M. Chester, ayant
l'air de se parler à lui-même plutôt qu'à la cantonade.
-- Actif, monsieur, riposta John, dont la figure par
extraordinaire prit de l'expression; ce gars-là! Ohé, ici!
monsieur! Amenez le cheval par ici, et allez pendre ma perruque à
la girouette, pour montrer à ce gentleman si vous êtes leste.»
Hugh ne répondit pas, mais jetant la bride à son maître, et lui
arrachant de la tête sa perruque avec si peu de cérémonie et tant
de précipitation que M. Willet n'en fut pas peu déconcerté,
quoiqu'il en eût exprimé le désir spécial, il grimpa lestement au
faîte du mai placé devant la maison, et suspendant la perruque sur
la girouette, il l'y fit tourner comme la manivelle d'un
tournebroche. Cet exercice achevé, il la lança à terre, et
glissant lui-même en bas le long du mai avec une inconcevable
rapidité, il se trouva sur ses pieds presque aussitôt que la
perruque touchait le sol.
«Voilà, monsieur! dit John retombant dans son état de stupidité
habituelle. Vous ne verrez pas beaucoup d'auberges comme le
Maypole, pour y avoir bon logis à pied, à cheval; ni pour voir ça
non plus, quoique ce ne soit rien au prix de tout ce qu'il fait.»
Cette dernière remarque était une allusion à la manière dont Hugh
sautait sur le dos d'un cheval, comme il avait fait lors de la
première visite de M. Chester, et disparaissait promptement par la
porte de l'écurie.
«Ça n'est rien au prix de tout ce qu'il fait, répéta M. Willet en
brossant sa perruque avec son poignet, et se décidant
intérieurement à distribuer sur les divers articles de la note de
son hôte une petite augmentation pour le dommage causé par la
poussière à cette pièce de son ajustement. Il saute de presque
toutes les fenêtres de la maison. Il n'y a jamais eu de gars pour
se jeter comme lui de n'importe où, sans se rompre les os. C'est
mon opinion, monsieur, qu'il ne doit guère tout ça qu'à son manque
d'imagination, et que, si l'imagination pouvait (chose impossible)
lui être fourrée dans la tête, il ne serait plus capable d'en
faire autant. Mais nous parlions de mon fils, monsieur.
-- C'est vrai, Willet, c'est vrai, dit le visiteur en se tournant
vers l'aubergiste avec sa sérénité habituelle. Mon bon ami,
qu'est-ce qu'on dit de lui?»
On m'a rapporté que M. Willet avant de répondre cligna de l'oeil.
Mais comme il n'a jamais été reconnu coupable d'une telle légèreté
de conduite, ni antérieurement ni ultérieurement, on peut regarder
cette inconvenance comme une invention de ses ennemis, fondée
peut-être sur le fait suivant qui est incontestable. Il prit son
hôte par le troisième bouton de son habit sur la poitrine, en
comptant à partir du menton, et lui insinuant sa réplique dans
l'oreille:
«Monsieur, dit John avec dignité, je connais mon devoir. Nous
n'avons pas besoin ici d'amourettes, monsieur, d'amourettes à
l'insu des parents. Je respecte certain jeune gentleman, comme un
jeune gentleman qu'il est; je respecte certaine jeune demoiselle,
comme une demoiselle qu'elle est, mais ces deux personnes, en tant
que les deux font la paire, je ne connais pas ça, monsieur, je
n'entends pas ça. Mon fils, monsieur, s'est engagé.
-- Je croyais l'avoir vu regarder tout à l'heure à travers la
fenêtre du coin, dit M. Chester, qui, naturellement, pensa que,
s'il était engagé, il devait être quelque part sous les drapeaux.
-- Vous ne vous êtes pas trompé, monsieur, c'est bien lui que vous
avez vu, répliqua John. Je vous disais qu'il était engagé...
d'honneur, monsieur, à ne pas sortir d'ici. Moi et quelques-uns de
mes amis qui passent leurs soirées au Maypole, monsieur, nous
avons considéré que c'était le meilleur parti à prendre pour
l'empêcher de faire quoi ce soit de fâcheux en opposition avec vos
désirs. Nous l'avons fait engager. Et il y a plus, monsieur, nous
ne lui laisserons pas rompre son engagement avant un bon bout de
temps, je vous en réponds.»
Lorsqu'il eut causé par ses paroles ambiguës cette légère méprise,
dont l'origine était sans doute la récente escapade d'un garçon du
village, qui venait de s'engager pour de bon, M. Willet se recula
de l'oreille de son hôte; et, sans aucune modification visible
dans ses traits, il gloussa de rire trois fois bien distinctement.
Il ne riait jamais plus fort que cela, il ne se le serait pas
permis (et encore, encore, il fallait des occasions rares et
extraordinaires); il ne retroussait pas même ses lèvres, et
n'aurait pas, pour tout au monde, remué tant seulement son double
menton, gras et dodu, lequel en ces circonstances, aussi bien que
dans toutes les autres, restait, comme un véritable désert de
Sahara, sur la large mappemonde de sa frimousse; un steppe en
blanc sur la carte, un monde inconnu, sans ville, sans verdure et
sans eau.
Que personne ne s'étonne si M. Willet se permit ce petit éclat de
rire, sans respect pour une personne qu'il avait souvent hébergée
et qui avait toujours payé généreusement son passage au Maypole;
c'est au contraire un fait à l'honneur de sa pénétration et de sa
sagacité, qui lui conseillaient, contre son habitude, cette
démonstration badine et familière. Car M. Willet, après avoir pesé
avec soin le père et le fils dans ses balances mentales, était
arrivé à la conclusion fort nette que le vieux gentleman était un
chaland de meilleure qualité que le jeune. Puis, jetant dans le
même plateau, déjà victorieux, son propriétaire, et, par-dessus
M. Haredale, le vif agrément de contrecarrer le malheureux Joe, et
sa résistance paternelle, en principe général, à toutes les
affaires d'amour et de mariage, ce plateau plongea droit vers le
plancher, envoyant droit au plafond le jeune gentleman, qui ne
pesait pas plus qu'une plume. M. Chester n'était pas homme à se
faire illusion sur les motifs de M. Willet; mais il le remercia
avec autant de grâce que si l'aubergiste eût été un des plus
désintéressés martyrs qui eussent jamais paru dans ce monde; et,
le laissant maître de lui préparer un dîner de son choix, grande
preuve de confiance dans son goût et son jugement, dit-il d'un ton
complimenteur, il dirigea ses pas vers la Garenne.
Habillé avec encore plus d'élégance que de coutume, prenant une
grâce accomplie de manières, qui, pour être le résultat d'une
longue étude, ne lui en laissait pas moins toute son aisance et
lui seyait à merveille, donnant à ses traits l'expression la plus
sereine et la plus faite pour gagner les coeurs; bref,
irréprochable de tout point, ce qui dénotait qu'il n'attachait pas
une médiocre importance à l'impression que sa personne allait
faire, il entra sur les limites de la promenade habituelle de
Mlle Haredale. À peine eut-il fait quelques pas et jeté un coup
d'oeil autour de lui, qu'il aperçut une femme venant dans sa
direction. Un coup d'oeil jeté sur sa taille et sa toilette, comme
elle traversait un petit pont de bois qui les séparait, suffit
pour lui donner la certitude que c'était bien la personne qu'il
désirait voir. Il s'avança sur son chemin, et, le moment d'après,
ils étaient tout près l'un de l'autre.
Il ôta son chapeau, et, cédant le sentier à la jeune fille, il la
laissa passer. Puis, comme si l'idée ne lui en était venue qu'en
ce moment, il se tourna vers elle avec précipitation, et lui dit
d'une voix agitée:
«Je vous demande pardon, n'est-ce pas à mademoiselle Haredale que
je m'adresse?
Elle s'arrêta, quelque peu confuse d'être accostée d'une façon si
inattendue par un étranger, et répondit oui.
«Quelque chose me disait, reprit-il avec un regard qui était un
compliment pour sa beauté, que ce ne pouvait être une autre.
Mademoiselle Haredale, je porte un nom qui ne vous est pas
inconnu, et qui, pardonnez-moi d'en éprouver à la fois de
l'orgueil et du chagrin, résonne, je crois, agréablement à vos
oreilles. Je suis déjà d'un certain âge, comme vous voyez. Je suis
le père de l'homme que vous daignez distinguer par-dessus tous les
autres. Puis-je, pour de puissantes raisons qui me sont bien
pénibles, vous prier de m'accorder ici une minute d'entretien?»
Comment une jeune fille, étrangère à la ruse, avec un coeur plein
d'une noble franchise, aurait-elle pu douter de la sincérité de
cet homme, surtout quand elle reconnaissait dans sa voix l'écho
affaibli d'une voix qu'elle connaissait si bien et qu'elle aimait
tant à entendre? Elle inclina la tête, s'arrêta, et jeta les yeux
sur le sol.
«Un peu plus à l'écart, entre ces arbres. C'est la main d'un
vieillard que je vous offre, mademoiselle Haredale; une main
loyale et honnête, croyez-le bien.»
Elle y mit la sienne comme il disait ces mots, et se laissa
conduire vers un siège voisin.
«Vous m'alarmez, monsieur, dit-elle à voix basse. Vous n'êtes pas
porteur de quelque mauvaise nouvelle, j'espère?
-- D'aucune que vous puissiez craindre avant de m'entendre,
répondit-il en s'asseyant près d'elle. Édouard va bien, tout à
fait bien. C'est de lui que je désire vous parler, certainement;
mais je n'ai pas de malheur à vous annoncer.
Elle inclina la tête de nouveau, comme pour le prier de
poursuivre, mais sans rien dire elle-même.
«Je sais que j'ai tout contre moi dans ce que je vais avoir à vous
dire, chère mademoiselle Haredale. Croyez-moi, je n'ai pas oublié
les sentiments de ma jeunesse au point de ne pas savoir que vous
êtes peu disposée à me regarder d'un oeil favorable. Vous m'avez
entendu dépeindre comme un homme au coeur froid, positif, égoïste.
-- Je n'ai jamais, monsieur, interrompit-elle d'un air mécontent
et d'une voix ferme, je n'ai jamais entendu parler de vous en
termes durs ou incivils. Vous ne rendez pas justice au naturel
d'Édouard, si vous croyez votre fils capable de sentiments si bas
et si vulgaires.
-- Pardonnez-moi, ma douce jeune demoiselle, mais votre oncle...
-- Ce n'est pas non plus dans le caractère de mon oncle, répliqua-
t-elle, et sa joue se colora davantage; il n'est pas dans son
caractère de frapper dans l'ombre, pas plus que dans le mien
d'aimer de pareils actes.
À ces mots elle se leva et voulait le quitter; mais il la retint
doucement de sa main, et il la supplia d'un accent persuasif de
l'entendre encore une minute: elle se laissa calmer et consentit à
se rasseoir.
«Et c'est, dit M. Chester en levant les yeux au ciel et en
apostrophant l'air, c'est ce coeur si franc, si ingénu, si noble,
que vous pouvez, Ned, blesser si légèrement! C'est honteux,
honteux pour vous, jeune homme!»
Elle se tourna vite vers lui, avec un regard de dédain et des
éclairs dans les yeux. Dans les yeux de M. Chester il y avait des
larmes; mais il les essuya précipitamment, comme s'il lui eût
répugné qu'elle vît cette faiblesse, et il la regarda d'un oeil où
l'admiration se mêlait à la compassion.
«Je n'aurais jamais cru jusqu'à présent, dit-il, que la conduite
frivole d'un jeune homme pût m'émouvoir comme vient de le faire
celle de mon propre fils. Je n'avais jamais connu comme en ce
moment ce que vaut le coeur d'une femme que ces jeunes garçons se
font un jeu de prendre et de quitter avec tant de légèreté.
Croyez, chère demoiselle, que jamais, jusqu'à présent, je n'avais
connu votre mérite; et quoique je n'aie fait, en venant vous
trouver, que céder à mon horreur pour tout ce qui est tromperie et
mensonge, car je l'eusse fait également pour la plus pauvre et la
moins douée de votre sexe, je n'aurais pas eu le courage
d'affronter cette conversation, si j'avais pu vous peindre à mon
esprit telle que vous m'apparaissez réellement.»
Oh! si Mme Varden avait pu voir le vertueux gentleman quand il
prononça ces paroles, avec ses yeux étincelants d'indignation...
si elle avait pu entendre sa voix entrecoupée, tremblotante... si
elle avait pu le contempler quand, debout et nu-tête au soleil, il
épanchait son éloquence avec une énergie inaccoutumée!
La figure altière, mais pâle et tremblante aussi, Emma le
regardait en silence. Elle ne parlait ni ne bougeait, mais elle le
considérait comme si elle eût voulu lire dans son coeur.
«Je secoue, dit M. Chester, la contrainte que l'affection
naturelle imposerait à quelques hommes, et je brise tous autres
liens que ceux de la vérité et du devoir Mademoiselle Haredale,
vous êtes trompée, vous êtes trompée par votre indigne amant, par
mon indigne fils!
Elle le regarda fixement et ne dit pas encore un seul mot. «J'ai
toujours été opposé à l'amour dont il a fait profession envers
vous, vous serez assez juste, chère mademoiselle Haredale, pour
vous le rappeler, votre oncle et moi fûmes ennemis dans notre
jeunesse, et, si j'avais cherché des représailles, j'aurais pu en
trouver ici. Mais en devenant vieux nous devenons plus sages,
meilleurs, j'aimerais à l'espérer, et dès le principe j'ai été
opposé à mon fils dans cette tentative. J'en prévoyais la fin, et
je voulais vous l'épargner, si cela m'était possible.
-- Parlez ouvertement, monsieur, balbutia-t-elle, vous me trompez
ou vous vous trompez. Je ne vous crois pas, je ne le peux pas, je
ne le dois pas.
-- D'abord, dit M. Chester d'un ton insinuant, comme il y a peut-
être dans votre esprit quelque secret sentiment de colère que je
ne veux pas exploiter, prenez, je vous prie, cette lettre. Elle
est tombée en mes mains par hasard, par suite d'une méprise, elle
était destinée à vous expliquer, m'a-t-on dit, pourquoi mon fils
n'a pas répondu à un autre billet de vous. À Dieu ne plaise,
mademoiselle Haredale, dit le bon gentleman avec une grande
émotion, qu'il reste dans votre tendre coeur un injuste sujet de
reproche contre Édouard! Vous deviez connaître, comme vous allez
le voir, qu'Édouard n'est pas en faute sur ce point.»
Un semblable procédé semblait si candide, si scrupuleux, si
honorable, si vrai et si juste, il y avait là quelque chose qui en
rendait le loyal auteur si digne de confiance, qu'Emma sentit,
pour la première fois, son coeur défaillir. Elle se détourna et
fondit en larmes.
«Je voudrais, dit M. Chester en se penchant vers elle en lui
parlant d'une voix douce et tout à fait vénérable je voudrais,
chère demoiselle, que ma tâche fût de dissiper et non d'accroître
ces témoignages de votre douleur. Mon fils, mon fils égaré... car
je ne veux pas l'accuser d'être criminel de propos délibéré: les
jeunes gens qui ont déjà eu deux ou trois amourettes auparavant
agissent sans réflexion, sans savoir seulement le mal qu'ils
font... rompra la foi qu'il vous a engagée; il l'a même rompue
maintenant. M'arrêterai-je là, et, après vous avoir donné cet
avertissement, laisserai-je à l'avenir le soin de le justifier, ou
bien voulez-vous que je continue?
-- Continuez, monsieur, répondit-elle, et parlez plus ouvertement
encore; vous le devez pour lui comme pour moi.
-- Ma chère demoiselle, dit M. Chester en se courbant vers elle
d'une manière encore plus affectueuse, que je voudrais nommer ma
chère fille, mais les destins ne le permettent pas, Édouard
cherche à rompre avec vous sous un prétexte faux et tout à fait
inexcusable. Je le sais par ses manifestations, j'en ai eu la
preuve de sa main. Pardonnez-moi si j'ai surveillé sa conduite; je
suis son père; votre paix et son honneur m'étaient chers, et il ne
me restait plus d'autre ressource. Une lettre se trouve en ce
moment sur son pupitre, prête à vous être envoyée, et dans
laquelle il vous dit que notre pauvreté... notre pauvreté, la
sienne et la mienne, mademoiselle Haredale, l'empêche de persister
et de prétendre à votre main; dans laquelle il vous offre, vous
propose volontairement, de vous dégager de votre foi, et parle
avec magnanimité (ce que les hommes font très communément en
pareil cas) d'être un jour plus digne de votre attention, et ainsi
de suite; une lettre, enfin, dans laquelle non seulement il fait
avec vous des façons, pardonnez-moi l'expression, je voudrais
appeler à votre secours votre orgueil et votre dignité; non
seulement il fait avec vous des façons pour retourner, je le
crains, à l'objet dont les dédains lui avaient inspiré sa courte
passion pour vous (car elle prit naissance dans sa vanité
blessée), mais encore affecte de se faire un mérite et une vertu
de son prétendu sacrifice.»
Emma lança de nouveau à M. Chester un regard orgueilleux, comme
par un mouvement involontaire, et elle répliqua le coeur gros:
«Si ce que vous dites est vrai, il prend une peine bien inutile,
monsieur, pour exécuter son dessein. Il est bien bon de se
préoccuper de la paix de mon esprit. Je lui en suis fort obligée.
-- Vous reconnaîtrez si ce que je vous dis est vrai, chère
demoiselle, repartit M. Chester, en recevant ou en ne recevant pas
la lettre dont je vous parle... Haredale, mon cher garçon, je suis
charmé de vous voir, quoique nous nous rencontrions dans une
circonstance singulière et assez triste. Vous vous portez bien je
l'espère?»
À ces mots, la jeune demoiselle leva ses yeux qui étaient pleins
de larmes en voyant son oncle debout en effet devant eux, se
sentant d'ailleurs incapable de supporter l'épreuve d'entendre ou
de dire elle même un mot de plus, elle s'éloigna précipitamment et
les laissa. Ils restèrent à se regarder l'un l'autre et à suivre
des yeux Emma qui se retirait sans que, pendant longtemps, ni l'un
ni l'autre ouvrît la bouche.
«Qu'est-ce que cela signifie? Expliquez-vous, dit enfin
M. Haredale. Pourquoi êtes-vous ici, et pourquoi avec elle?
-- Mon cher ami, répondit l'autre en reprenant ses manières
accoutumées avec une merveilleuse promptitude, et se jetant sur le
banc d'un air fatigué, vous m'avez dit il n'y a pas longtemps, à
cette vieille taverne délicieuse dont vous êtes le propriétaire
estimé (c'est un charmant établissement pour des personnes qui ont
des occupations rurales et une santé assez robuste pour ne pas
craindre d'attraper un rhume), que j'avais la tête et le coeur
d'un mauvais génie en toute matière de déception. J'ai pensé
alors, j'ai pensé réellement que vous me flattiez, mais maintenant
je commence à m'étonner de votre discernement et, vanité à part,
je crois sincèrement que vous disiez la vérité. Avez-vous jamais
simulé l'extrême ingénuité et l'honnête indignation? Mon cher
garçon, vous n'imaginez pas si vous ne l'avez jamais fait, combien
un effort de ce genre fatigue un homme.»