Glissant le long des rues silencieuses et choisissant, pour y
diriger sa course, les plus sombres et les plus tristes, l'homme
qui avait quitté la maison de la veuve traversa le pont de
Londres, et, une fois dans la Cité, plongea au sein des places
écartées, des ruelles et des cours, entre Cornhill et Smithfield;
il n'avait pas d'autre but que de se perdre parmi leurs détours,
et de déjouer toute poursuite, si quelqu'un s'attachait à ses pas.
C'était au plus fort de la nuit, et tout était tranquille. De
temps en temps les pas d'un watchman assoupi résonnaient sur le
trottoir, ou l'allumeur de réverbères, dans ses rondes, passait
comme l'éclair, en laissant derrière lui une petite traînée de
fumée qui se mêlait à des flammèches rouges de sa torche ardente.
L'homme se cachait même de ces compagnons accidentels de sa course
solitaire, et se repliant sous quelque voûte ou quelque entrée de
porte jusqu'à ce qu'ils fussent passés, il sortait de là quand ils
s'étaient éloignés et continuait d'errer seul.
Être seul et sans abri en rase campagne, entendre le vent gémir,
guetter le jour pendant toute une longue nuit fatigante, écouter
tomber la pluie, et se tapir, pour avoir chaud, sous la retraite
abritée de quelque vieille grange ou de quelque meule, ou dans le
creux d'un arbre, c'est une horrible chose, mais moins horrible
que d'errer çà et là où se trouvent des abris, des lits et des
dormeurs par milliers créature sans asile et qu'on rejette. Fouler
d'heure en heure les pavés retentissants en comptant la monotone
sonnerie des horloges, observer les lumières qui scintillent aux
fenêtres des chambres, penser quel heureux oubli de la vie
renferme chaque maison, se dire qu'il y a là des enfants roulés
ensemble dans leurs lits, que les jeunes, les vieux, les pauvres,
les riches, jouissent tous là de l'égalité devant la sommeil, et
goûtent tous le repos, n'avoir rien de commun avec le monde
endormi autour de soi, pas même le sommeil, don de Dieu à toutes
ses créatures et ne se connaître d'autre parenté que le désespoir;
se sentir, par le misérable contraste avec toute chose de tout
côté, plus absolument seul et plus proscrit que dans un désert
inabordable: c'est un genre de souffrance que mainte fois les
grandes cités roulent dans leurs flots populeux et qui ne peut
naître que dans la solitude en pleine foule.
Le malheureux homme arpenta en tous sens ces rues si longues, si
ennuyeuses, si semblables les unes, aux autres, et souvent il jeta
un regard attentif vers l'est, espérant voir les premiers faibles
rais du jour, mais la nuit obstinée gardait encore le ciel en sa
possession, et la course inquiète et incessante du rôdeur ne
trouvait pas de repos.
Une maison dans une rue écartée brillait du joyeux éclat des
lumières: on y entendait le son de la musique et les pas des
danseurs. Il y avait là de joyeuses voix et plus d'un éclat de
rire. Pour se rapprocher de quelque chose qui fût éveillé et qui
sentît la joie, il y retourna à plusieurs reprises, et plus d'un
des gais convives qui quittèrent cette maison quand l'allégresse y
était au comble, sentirent leur folâtre humeur réprimée en le
voyant voltiger çà et là comme une âme en peine. À la fin ils se
retirèrent tous jusqu'au dernier, et alors la maison fut
complètement close, et devint à son tour aussi morne et
silencieuse que le reste.
Sa course errante l'amena une fois à la prison de la Cité. Au lieu
de s'en éloigner à la hâte comme d'un endroit de mauvais augure,
d'un endroit qu'il avait sujet d'éviter, il s'assit sur quelques
degrés qui étaient tout près, et, appuyant son menton sur sa main,
il en considéra les murailles âpres et rébarbatives, comme si
elles promettaient un refuge à ses yeux harassés. Il fit et refit
le tour de cet endroit, il y revint, il s'y rassit. Il recommença,
et une fois, avec un mouvement précipité, il traversa pour aller
où veillaient quelques hommes dans la loge du portier de la
prison, et il eut le pied sur les marches. Mais ayant regardé
autour de lui, il vit que le jour commençait à poindre, et
abandonnant son dessein, il tourna le dos et s'enfuit.
Il se retrouva bientôt dans le quartier qu'il avait parcouru
naguère, et l'arpenta en tous sens, comme il avait fait encore
avant. Il descendait une rue infime, lorsque d'une allée tout près
de lui s'élevèrent de bachiques acclamations, et sortirent
nonchalamment une douzaine d'écervelés, se huant, s'appelant l'un
l'autre, puis se séparant d'une manière tapageuse, prenant
différentes routes, et se dispersant en petits groupes.
Dans l'espoir qu'il y avait à proximité quelque taverne de bas
étage qui lui procurerait un sûr asile, il entra dans cette cour
quand la bande fut partie et il promena ses yeux à la ronde, afin
d'apercevoir une porte à demi ouverte, ou une fenêtre éclairée, ou
quelque autre indice du lieu d'où venaient ces bambocheurs; mais
tout y était d'une obscurité si profonde, d'un aspect tellement
sinistre, qu'il en conclut que les braillards ne s'étaient
introduits là qu'en se trompant de chemin, et qu'ils revenaient
sur leurs pas au moment où il les avait remarqués. Avec une
semblable opinion, et reconnaissant d'ailleurs qu'il n'existait
point d'autre issue que celle par où il était entré lui-même, il
allait reprendre le même chemin, lorsque d'un grillage presque à
ses pieds s'échappa un soudain courant de lumière, et le bruit
d'une conversation se rapprocha. Le rôdeur fit retraite dans une
entrée de porte pour voir qui étaient ces causeurs et les écouter.
Comme il exécutait son mouvement, la lumière arriva au niveau du
pavé de la cour, et un homme monta, une torche à la main. Ce
personnage ouvrit la serrure et tint le grillage relevé pour en
laisser passer un autre, qui parut immédiatement, sous la forme
d'un jeune homme de petite stature et d'un air d'importance peu
commun, habillé à la vieille mode, avec un luxe de mauvais goût.
«Bonsoir, noble capitaine, dit l'homme à la torche. Adieu,
commandant. Bonne chance, illustre général!»
L'autre répondit à ces compliments en lui ordonnant de se taire et
de garder pour lui son bruyant ramage; il lui adressa plusieurs
autres injonctions du même genre, avec une grande fluidité de
paroles et une grande sévérité de manières.
«Mes hommages, capitaine, à cette Miggs dont vous avez transpercé
le coeur, répliqua le porteur de torche en baissant de ton. Mon
capitaine vise à un gibier de plus haute volée que des _Miggs_.
Ha! ha! ha! Mon capitaine est un aigle, s'il en a le coup d'oeil,
il en a aussi les ailes. Mon capitaine vous casse un coeur comme
d'autres célibataires vous cassent un oeuf à la coque.
-- Vous êtes fou, Stagg! dit M. Tappertit en mettant le pied sur
le pavé de la cour, et se frottant les jambes pour ôter la
poussière qu'il avait ramassée dans son ascension.
-- Quels précieux membres! cria Stagg en étreignant une de ses
chevilles. Une Miggs oserait prétendre à des jambes faites au tour
comme ça! Non, non, mon capitaine. Nous enlèverons de belles
dames, et nous les épouserons dans notre secrète caverne. Nous
nous unirons avec de florissantes beautés, capitaine.
-- Je vous dirai une chose, mon gaillard, dit M. Tappertit en
dégageant sa jambe, c'est que je vous dispense de prendre de ces
libertés-là avec moi et de toucher certaines questions, à moins
que je ne vous y autorise. Parlez quand on vous parle, de certains
sujets réservés, mais jamais autrement. Tenez votre torche en
l'air jusqu'à ce que je sois à l'entrée de la cour, avant de
retourner vous blottir dans votre chenil, m'entendez-vous?
-- Je vous entends, noble capitaine.
-- Obéissez donc, dit M. Tappertit avec hauteur. Messieurs, en
avant, marche!» En prononçant ce commandement (adressé à son état-
major imaginaire), il se croisa les bras et sortit de la cour avec
une dignité suprême.
Son obséquieux acolyte resta debout, levant la torche au-dessus de
sa tête, et l'espion vit alors pour la première fois, du fond de
sa cachette, que c'était un aveugle. Quelque mouvement
involontaire de l'espion frappa la fine oreille de l'aveugle,
avant que l'autre eût seulement bougé d'un pouce, car il se
retourna soudain en criant: «Qui est là?
-- Un homme, dit l'autre en s'avançant, un ami.
-- Un inconnu! répliqua l'aveugle. Les inconnus ne sont pas mes
amis. Que faites-vous là?
-- J'ai vu votre compagnie sortir, et j'ai attendu ici qu'elle fût
partie. Il me faut un logement.
-- Un logement à cette heure! répliqua Stagg, en lui montrant du
doigt l'aube comme s'il la voyait. Savez-vous qu'il va être jour?
-- Je le sais, repartit l'autre, à mes dépens. J'ai sillonné cette
ville au coeur de fer pendant toute la nuit.
-- Ce que vous avez de mieux à faire, c'est de la sillonner
encore, dit l'aveugle en se préparant à descendre, jusqu'à ce que
vous trouviez quelque logement dont votre goût s'accommode. Moi je
n'en loue pas.
-- Arrêtez! cria l'autre en le retenant par le bras.
-- Ne me retenez pas, ou je vais vous briser cette torche sur
votre figure de pendard (car c'est une figure de pendard si elle
ressemble à votre voix), et je vais réveiller tout le voisinage.
Laissez-moi descendre, entendez-vous?
-- _Entendez-vous?_ riposta l'autre en faisant sonner ensemble
quelques schellings, et les lui collant dans la main avec
précipitation. Je ne suis pas un mendiant. Je payerai l'asile que
vous me donnerez. Par la mort! est-ce donc trop demander à un
homme tel que vous? J'arrive de la campagne, et je désire me
reposer quelque part à l'abri des curieux. Je suis affaibli,
épuisé, harassé, mourant de fatigue. Laissez-moi me coucher comme
un chien devant votre feu; je ne vous en demande pas davantage. Si
vous voulez vous débarrasser de moi, je partirai demain.
-- Lorsqu'un gentleman a eu quelque malheur sur la route, marmotta
Stagg, cédant à l'autre qui, le suivant de près, avait déjà gagné
une marche, et qu'il peut payer son logement...
-- Je vous donnerai tout ce que j'ai. Justement je n'éprouve en ce
moment aucun besoin de nourriture, Dieu le sait, et je ne souhaite
que d'acheter un asile. Avez-vous quelqu'un en bas?
-- Personne.
-- Alors fermez votre grille, et montrez-moi le chemin, vite.»
L'aveugle consentit après un moment d'hésitation, et ils
descendirent ensemble. Le dialogue avait été des plus rapides, et
les deux hommes atteignirent la misérable demeure de Stagg avant
que celui-ci eût eu le temps de revenir de sa première surprise.
«Puis-je voir où mène cette porte, et ce qu'il y a plus loin? dit
l'étranger en jetant à la ronde un oeil perçant. Ça ne vous fait
rien?
-- Je vais vous le montrer moi-même! suivez-moi, ou allez devant.
À votre choix.»
L'étranger lui dit de le précéder, et, à la lueur de la torche que
son guide levait en l'air exprès, il fit des trois caves un examen
minutieux. Assuré que l'aveugle ne l'avait pas trompé, et qu'il
habitait là tout seul, le visiteur retourna avec son hôte à la
première cave dans laquelle était un bon feu, et se jeta devant,
étendu par terre, avec un profond gémissement.
Son hôte continua ses occupations ordinaires sans paraître songer
à lui davantage. Mais à peine se fut-il endormi (et l'aveugle s'en
aperçut aussi promptement que l'eût fait un homme doué de la vue
la plus perçante), que Stagg s'agenouilla auprès de lui, et lui
passa légèrement mais soigneusement la main sur la figure et sur
le corps.
Il eut un sommeil entrecoupé de soubresauts et de gémissements, et
interrompu rarement d'un mot ou deux qu'il murmurait. Ses mains
étaient serrées, ses sourcils froncés, sa bouche étroitement
close. Rien de tout cela n'échappa à l'inventaire exact que
l'aveugle dressa de sa personne; et sentant sa curiosité fortement
excitée, comme s'il avait déjà pénétré quelque chose du secret de
l'inconnu, il resta assis à le surveiller, si l'on peut surveiller
sans voir, et à écouter, jusqu'à ce qu'il fit grand jour.