Le lendemain, vers midi, l'hôte de la veille de John Willet, assis
en sa propre maison, prolongeait son déjeuner, entouré d'une
variété de jouissances qui laissaient derrière elles, à une
distance infinie, les plus énergiques tentatives et le plus haut
essor du Maypole pour le bien-être des voyageurs, et dont la
comparaison était loin d'être à l'avantage de cette vénérable
taverne.
Dans l'embrasure antique d'une fenêtre, sur un siège aussi large
que bien des sofas modernes, et garni de coussins pour tenir lieu
d'un voluptueux canapé, dans une chambre spacieuse, M. Chester se
dorlotait à son aise devant une table chargée d'un déjeuner
complet. Il avait changé sa redingote contre une belle robe de
chambre, ses bottes contre des pantoufles; il avait eu bien de la
peine à réparer le malheur d'avoir été obligé de faire au Maypole
sa toilette, à son lever, sans l'aide de son nécessaire et de sa
garde-robe: mais ayant oublié par degrés, à la faveur de ces
ressources domestiques, les désagréments d'une nuit médiocre et
d'une chevauchée matinale, il était dans un parfait état
d'aménité, d'indolence et de satisfaction.
Il est vrai de dire que la situation où il se trouvait, était
singulièrement favorable au développement de ces sentiments; car,
sans parler de l'influence nonchalante d'un déjeuner tardif et
solitaire, avec l'additionnel sédatif d'un journal, il y avait
autour de son domicile un air de repos particulier à ce quartier
qui semble y peser encore, même de notre temps, quoiqu'il soit
aujourd'hui plus bruyant et plus agité qu'il n'était jadis.
Londres offre certainement des quartiers moins propices que le
Temple pour se chauffer au soleil, ou se reposer oisivement à
l'ombre, par une journée de chaleur étouffante. Il y a encore dans
ses cours quelque chose d'assoupissant, et une monotonie rêveuse
dans ses arbres et ses jardins, ceux qui traversent ses petites
rues et ses squares peuvent encore entendre l'écho de leurs pas
sur les pierres sonores et lire à ses portes, en y passant du
tumulte du Strand et de Fleet-Street: «Quiconque entre ici laisse
tout bruit derrière soi.» Il y a encore le clapotement de l'eau
qui tombe dans la belle cour des Fontaines, il y a encore des
réduits et des coins où les étudiants obsédés par les créanciers
peuvent regarder, du haut de leurs poudreux galetas, un mobile
rayon de soleil qui marquette l'ombre des grands bâtiments, et qui
ne reflète que par hasard la forme d'un étranger égaré par là. Il
y a encore, dans le Temple, quelque chose de l'atmosphère
cléricale et monacale que les bureaux publics de la Justice n'ont
pas troublé, et que même les agences officielles de jurisprudence
n'ont pas pu faire disparaître. Dans l'été, ses pompes fournissent
des jets plus frais, plus étincelants, plus profonds que les
autres puits, aux flâneurs altérés, en suivant la trace de l'eau
que les cruches pleines répandent sur le sol brûlant, ils aspirent
la fraîcheur, jettent en soupirant de tristes regards vers la
Tamise, et pensent aux bains, aux bateaux, aux excursions
aquatiques, avec un morne désespoir.
C'était dans une chambre de Paper Buildings, rangée de belles
demeures qu'ombragent par devant de vieux arbres, et qui ont vue
par derrière sur les jardins du Temple, que se dorlotait notre
homme à son aise, tantôt reprenant le journal qu'il avait déposé
cent fois, tantôt s'amusant avec les bribes de son repas tantôt
tirant son cure-dent d'or et regardant à loisir autour de la
chambre, ou bien par la fenêtre, dans les allées bien peignées des
jardins, où un petit nombre de gens inoccupés étaient déjà,
quoiqu'il fût de bonne heure, à se promener de côté et d'autre.
Ici, une paire d'amants se trouvaient à un rendez-vous pour se
quereller et se raccommoder après; là, une bonne d'enfant aux yeux
noirs faisait plus d'attention aux étudiants en droit qu'à son
marmot; de ce côté, une vieille fille, tenant un bichon en laisse,
jetait sur cette double énormité d'obliques regards de dédain; de
l'autre côté, un vieux monsieur, grêle et chétif, lorgnait la
bonne d'enfant et jetait sur la vieille fille des regards aussi
dédaigneux que les siens, et s'étonnait que la malheureuse ne sût
pas qu'elle n'était plus jeune. Loin de tous ces gens-là, sur le
bord du fleuve, deux ou trois couples de gens d'affaires
marchaient de long en large, livrés à une conversation sérieuse;
un jeune homme assis sur un banc, et seul, avait l'air tout
pensif.
«Ned est prodigieusement patient! dit M. Chester en lançant un
coup d'oeil à ce dernier, tandis qu'il remettait sa tasse à thé
sur la table et pliait son cure-dent d'or... immensément patient!
Il était assis là-bas quand j'ai commencé à m'habiller, et c'est à
peine s'il a changé d'attitude depuis. Le drôle de garçon!»
Comme il parlait, l'autre se leva et vint dans sa direction d'un
pas rapide.
«Vraiment on croirait qu'il m'a entendu, dit le père en reprenant
son journal avec un bâillement. Cher Ned!»
Aussitôt la porte de la chambre s'ouvrit, et le jeune homme entra;
son père lui dit un petit bonjour de la main, et sourit.
«Avez-vous assez de loisir pour un court entretien, monsieur? dit
Édouard.
-- Assurément, Ned; j'ai toujours du loisir; vous connaissez mon
tempérament. Avez-vous déjeuné?
-- Il y a trois heures.
-- Quel gaillard matinal! cria son père en le contemplant de
derrière son cure-dent avec un languissant sourire.
-- La vérité est, dit Édouard en avançant une chaise et s'asseyant
près de la table, que j'ai mal dormi cette nuit et que j'étais
bien aise de me lever de bonne heure. La cause de mon malaise ne
vous est sans doute pas connue, monsieur, et c'est là-dessus que
je désire vous parler.
-- Mon cher garçon, répliqua son père, ayez confiance en moi, je
vous en prie. Mais vous connaissez mon tempérament; pas de
phrases.
-- Je serai clair et bref, dit Édouard.
-- Ne dites pas que vous le serez, mon bon garçon, répliqua son
père en croisant ses jambes, ou vous ne le serez certainement pas.
Vous disiez donc...
-- Simplement ceci alors, dit le fils d'un air de profonde
affliction, que je sais où vous étiez hier soir, parce que j'y
étais moi-même, voyez-vous. Je sais qui vous y avez vu et ce que
vous y alliez faire.
-- Est-il possible! cria son père. Je suis enchanté de
l'apprendre; cela nous épargne l'ennui, les tiraillements d'une
explication, et c'est un grand soulagement pour nous deux. Quoi! à
l'auberge? Que n'êtes-vous donc monté? J'aurais été charmé de vous
voir.
-- Je savais que ce que j'avais à vous dire serait mieux dit après
une nuit de réflexion, quand nous serions tous deux à nous parler
plus froidement, répliqua son fils.
-- Devant Dieu, Ned, riposta le père, j'étais assez froidement
hier soir. Ce détestable Maypole! Il faut que ce soit quelque
infernale invention de celui qui l'a construit, il tient le vent
et le garde frais. Vous vous rappelez ce vent d'est si âpre, et
qui soufflait si fort il y a cinq semaines? Je vous en donne ma
parole d'honneur, il avait élu domicile hier soir dans cette
masure, quoiqu'il y eût au dehors calme plat. Mais vous alliez me
dire...
-- J'allais vous dire, Dieu sait avec quelle sérieuse conviction,
que vous avez fait mon malheur, monsieur. Voulez-vous m'écouter un
moment et sérieusement?
-- Mon cher Ned, dit son père, je vous écouterai volontiers avec
la patience d'un anachorète. Ayez l'obligeance de me passer le
lait.
-- J'ai vu hier soir Mlle Haredale, reprit Édouard après avoir
accédé à cette requête; son oncle, en sa présence, immédiatement
après votre entrevue, et, comme je suis forcé de le reconnaître,
en conséquence de votre accord, m'a défendu sa maison, et, avec
des circonstances outrageantes qui, j'en suis sûr, sont votre
ouvrage, il m'a sommé de sortir à l'instant.
-- Je ne suis nullement responsable, je vous en donne ma parole
d'honneur, Ned, dit son père, de ses façons d'agir à votre égard.
En cela, il vous faut l'excuser; c'est un vrai rustre, une bûche,
un animal, sans l'ombre de savoir-vivre... Ah! par exemple, une
mouche dans le pot à la crème! la première que j'aie vue de
l'année.»
Édouard se leva et fit quelques pas dans la chambre. Son
imperturbable père but son thé à petits traits.
«Père, dit le jeune homme, s'arrêtant à la fin devant lui, il n'y
a pas à badiner en pareille matière. Nous ne devons pas nous
tromper l'un l'autre ni nous-mêmes. Laissez-moi soutenir
ouvertement le rôle viril que je désire prendre, et ne me
repoussez pas par cette indifférence affligeante.
-- Si je suis indifférent ou non, répliqua l'autre, c'est ce dont
je vous laisse juge, mon cher garçon. Une course à cheval de
vingt-cinq ou trente milles à travers des routes fangeuses; un
dîner du Maypole, un tête-à-tête avec Haredale, ce qui, vanité à
part, me rappelait tout à fait la scène entre Orson et Valentine;
un lit du Maypole, un aubergiste du Maypole et un cortège du
Maypole, composé d'un idiot et d'un centaure, j'ai supporté tout
cela: est-ce de l'indifférence, cher Ned? n'est-ce pas plutôt
l'excessive sollicitude, le dévouement, et toute chose analogue,
d'un père? Je vous en fais juge vous-même.
-- Je désire que vous considériez, monsieur, dit Édouard, dans
quelle cruelle situation je suis placé. Aimant Mlle Haredale comme
je l'aime...
-- Mon cher garçon, interrompit son père avec un sourire plein de
compassion, non, vous ne faites rien de pareil. Vous ne savez pas
du tout ce que vous dites. Tout cela n'est pas, je vous assure.
Maintenant, croyez ce que je vous en dis. Vous avez du bon sens,
Ned, beaucoup de bon sens. Je m'étonne que vous puissiez commettre
d'aussi prodigieuses absurdités. Réellement vous me surprenez.
-- Je répète, dit son fils d'un ton ferme, que je l'aime. Vous
êtes intervenu pour nous séparer, et vous y avez réussi autant que
vous pouviez le faire: je vous en ai dit l'effet tout à l'heure.
Est-il encore temps pour moi de vous amener, monsieur, à voir
notre attachement d'un oeil plus favorable? ou bien est-ce votre
intention et votre immuable résolution de nous tenir séparés si
vous pouvez?
-- Mon cher Ned, répliqua son père en prenant une prise de tabac
et lui poussant sa tabatière, c'est mon dessein indubitablement.
-- Le temps qui s'est écoulé, répondit son fils, depuis que j'ai
commencé à connaître ce qu'elle vaut, a fui dans un tel rêve que
j'ai pu à peine jusqu'à présent m'arrêter à réfléchir sur ma
position. Que vous dirai-je? Dès l'enfance, j'ai été accoutumé au
luxe et à l'oisiveté, j'ai été élevé comme si ma fortune était
considérable, et mes espérances presque sans limites. On m'a
familiarisé dans mon berceau avec l'idée de la fortune. On m'a
appris à regarder ces moyens, par lesquels les hommes parviennent
à la richesse et aux distinctions, comme indignes de mes soins et
de mes efforts. J'ai reçu suivant l'expression consacrée, une
éducation libérale, ce qui fait que je ne suis propre à rien. Je
me trouve finalement dépendre tout à fait de vous, et n'avoir pas
d'autre ressource que dans votre bienveillance. Sur cette question
de la dernière importance pour mon avenir, nous ne sommes point
d'accord, et il ne semble guère que nous puissions l'être jamais.
Je me suis senti une répugnance instinctive, aussi bien pour les
personnes auxquelles vous m'aviez pressé de faire ma cour, que
pour les motifs d'intérêt et de lucre[16] qui vous faisaient
souhaiter qu'elles devinssent mon point de mire. S'il n'y a pas eu
jusqu'ici de franche explication entre nous, monsieur, ce n'est
certes pas ma faute. S'il vous semble que je vous parle maintenant
avec trop de franchise, je le fais, croyez-moi, mon père, dans
l'espoir qu'il y aura entre nous à l'avenir plus de franchise, une
plus digne confiance et un plus tendre épanchement.
-- Mon bon garçon, dit en souriant son père, vous me touchez tout
à fait. Continuez, je vous prie, mon cher Édouard Mais rappelez-
vous votre promesse. Il y a un grand sérieux, une immense candeur,
une évidente sincérité dans tout ce que vous dites, mais j'ai bien
peur d'y trouver la trace d'une vague tendance à faire des
phrases.
-- J'en suis très fâché, monsieur.
-- J'en suis très fâché aussi, Ned, mais vous savez qu'il m'est
impossible de fixer mon esprit sur une longue période à la fois.
Si vous voulez aller d'un seul coup au point capital, j'imaginerai
tout ce qui doit précéder, et je supposerai que cela a été dit.
Ayez l'obligeance de me passer encore le lait. Voyez-vous, c'est
plus fort que moi, cela me donne la fièvre.
-- Voici donc en résumé ce que j'aurais voulu vous dire, reprit
Édouard Je ne saurais supporter de dépendre absolument de
quelqu'un, même de vous, monsieur. J'ai perdu bien du temps, j'ai
jeté à mes pieds bien des occasions propices, mais je suis encore
jeune, et cela peut se réparer. Me fournirez-vous les moyens de
dévouer les talents et toute l'énergie que j'ai en partage à
quelque but digne de mes efforts? Me laisserez-vous tenter de me
frayer moi-même un honorable chemin dans la vie? Pendant tout ce
laps de temps qu'il vous plaira de me fixer, cinq ans, par
exemple, si cela vous convient, je m'engage à ne pas faire, sur le
terrain où nous sommes en désaccord, un pas de plus sans votre
plein concours. Durant cette période, je tâcherai aussi
sérieusement, aussi patiemment que n'importe qui, de m'ouvrir
quelque perspective d'avenir, et de vous délivrer du fardeau que
vous pourriez craindre de voir retomber sur vous si j'épousais une
femme dont le mérite et la beauté sont les principaux avantages.
Consentez-vous à cela, monsieur? À l'expiration du terme convenu,
ce sujet sera discuté de nouveau. Jusque-là donc, à moins que vous
ne le remettiez sur le tapis vous-même, qu'il n'en soit plus
question entre nous.
-- Mon cher Ned, répliqua son père, en déposant le journal qu'il
avait négligemment parcouru et se rejetant en arrière sur son
siège dans l'embrasure de la fenêtre, vous savez, je crois,
combien j'aime peu ce qu'on appelle affaires de famille, cela
n'est bon, suivant la coutume plébéienne, qu'aux jours de Noël, et
n'a pas le moindre rapport avec des gens de notre condition. Mais
comme votre plan de conduite roule sur un malentendu, Ned,
absolument sur un malentendu, je surmonterai ma répugnance à
traiter des matières pareilles, et je vous répondrai d'une façon
parfaitement claire et candide, si vous voulez bien avoir la
complaisance de fermer la porte.»
Édouard lui ayant obéi, il tira de sa poche un élégant petit
couteau, et se faisant les ongles, il continua:
«Vous avez à me remercier, Ned d'être de bonne famille: car votre
mère, qui était une charmante femme, et qui m'a laissé presque le
coeur brisé (je vous fais grâce des autres locutions d'usage)
lorsqu'elle fut prématurément contrainte de me quitter pour
devenir immortelle, n'avait pas de quoi se vanter sur le chapitre
de la naissance.
-- Son père était du moins monsieur un légiste éminent, dit
Édouard.
-- C'est juste Ned, parfaitement juste. Il avait une haute
position au barreau, un grand nom et une grande fortune, mais il
n'était pas né. J'ai toujours fermé mes yeux et obstinément
résisté à cette considération, mais je crains fort que le père de
votre grand-père maternel n'ait vendu de la charcuterie et que son
commerce n'ait cumulé les pieds de veau et les saucisses. Il
désirait marier sa fille dans une bonne famille. Le voeu de son
coeur fut accompli, Ned. J'étais le cadet d'un cadet, j'épousai
votre mère. Nous avions chacun notre but, qui fut atteint. Elle
entra tout d'un coup dans les cercles les plus distingués, dans le
meilleur monde, et moi j'entrai en possession d'une fortune qui,
je vous l'assure, était très nécessaire à mon confort, tout à fait
indispensable. Maintenant, mon bon garçon, cette fortune est du
nombre des choses qui ont été. Elle est partie, Ned, il y a
déjà... Quel est votre âge? je l'oublie toujours.
-- Vingt-sept ans, monsieur.
-- Auriez-vous vraiment cet âge-là? cria son père, en soulevant
ses paupières avec une languissante surprise. Déjà! Il faut donc
vous dire, Ned, que la queue de cette comète brillante qu'on
appelait ma fortune a disparu de l'horizon il y a environ, autant
que je peux me le rappeler, dix-huit ou dix-neuf ans. Ce fut vers
cette époque que je vins occuper cet appartement (qu'occupa jadis
votre grand-père, et que m'a légué cette personne extrêmement
respectable), et c'est alors que je commençai à vivre d'une
pension assez chétive et de ma réputation passée.
-- Vous plaisantez avec moi, monsieur, dit Édouard.
-- Pas le moins du monde, je vous l'assure, répliqua son père avec
un grand calme. Ces questions domestiques sont excessivement
arides, et n'admettent pas, je le dis à mon profond regret, la
plaisanterie: ce serait au moins une consolation. C'est pour cette
raison et parce que je n'aime pas ce qui ressemble à une affaire
que je ne peux pas les souffrir. Eh bien, vous savez le reste. Un
fils, Ned, sauf lorsque son âge nous en fait un compagnon, c'est-
à-dire lorsqu'il n'a que vingt-deux ou vingt-trois ans, n'est pas
quelque chose d'agréable à avoir autour de soi. C'est une gêne
pour son père, comme son père est une gêne pour lui; ils portent
atteinte l'un et l'autre à leur mutuel bien-être. C'est pourquoi,
jusqu'à ces quatre dernières années ou environ... j'ai une pauvre
mémoire en fait de dates, mais vous rectifierez cela dans votre
esprit... vous avez poursuivi vos études à distance, et amassé une
grande variété de talents. Nous avons passé ici, dans l'occasion,
une semaine ou deux ensemble, et nous ne nous sommes incommodés
que comme de si proches parents peuvent le faire. Enfin vous êtes
revenu à la maison. Et je vous dirai avec candeur, mon cher
enfant, que, si vous aviez été un de ces grands dadais comme j'en
vois, je vous eusse exporté au bout du monde.
-- Je regrette de tout mon coeur que vous ne l'ayez pas fait,
monsieur, dit Édouard.
-- Non, vous ne le regrettez pas, Ned, répliqua froidement son
père. Vous êtes dans l'erreur, je vous l'assure. J'ai trouvé en
vous un beau garçon, qui prévient en sa faveur, qui a de
l'élégance, et je vous ai lancé dans un monde où je commande
encore. En cela, mon cher garçon, j'estime que j'ai pourvu à votre
avenir, et je compte que vous ferez quelque chose afin de pourvoir
en revanche au mien.
-- Je ne comprends pas votre pensée, monsieur, dit Édouard.
-- Ma pensée, Ned, est facile à saisir... Encore une mouche dans
le pot à crème! Mais ayez la bonté de ne pas la poser là comme
vous avez fait la première fois: car, lorsqu'elles marchent avec
leurs pattes toutes pleines de lait, il n'y a rien de plus
disgracieux et de plus désagréable... Ma pensée est que vous devez
faire ce que j'ai fait, que vous devez faire un bon mariage et
tirer le meilleur parti possible de vous-même.
-- Un véritable coureur de fortune! cria le fils, d'un air
indigné.
-- Mais, au nom du diable, Ned, que voulez-vous donc être?
répliqua le père. Tous les hommes ne sont-ils pas des coureurs de
fortune? La magistrature, l'Église, la cour, l'armée, voyez comme
tout cela est encombré de coureurs de fortune, qui se heurtent les
uns les autres dans leur poursuite. La Bourse, la chaire, le
comptoir, le salon royal, les chambres, qu'est ce qui remplit tout
cela, sinon des coureurs de fortune? Un coureur de fortune! oui,
vous en êtes un, et vous ne seriez pas autre chose, mon cher Ned,
si vous étiez le plus grand courtisan, légiste, législateur,
prélat ou marchand, qu'il y eût au monde. Si vous vous piquez de
délicatesse, de moralité, Ned, consolez-vous par cette réflexion
qu'en vous faisant un coureur de fortune, vous ne pouvez, au pis,
que rendre une seule personne misérable ou malheureuse. Combien
supposez vous que ces chasseurs d'une autre espèce écrasent de
gens lorsqu'ils courent après la fortune? Des centaines à chaque
pas, ou des milliers?»
Le jeune homme, sans répondre, appuya sa tête sur sa main.
«Je suis tout à fait charmé, dit le père, qui se leva et se
promena lentement ça et là, s'arrêtant de temps en temps pour se
regarder dans une glace, ou pour examiner un tableau avec son
lorgnon, d'un air de connaisseur, que nous ayons eu cette
conversation, Ned, si peu attrayante qu'elle fût. Cela établit
entre nous une confiance qui est tout à fait délicieuse, et qui
était certainement nécessaire, quoique je ne puisse pas concevoir,
je vous l'avoue, que vous ayez jamais pu vous méprendre sur notre
position et sur mes desseins. Je me suis persuadé, jusqu'à ce que
j'eusse découvert votre caprice pour cette jeune fille, que tous
ces points-là étaient tacitement convenus entre nous.
-- Je savais vos embarras de fortune, monsieur, répliqua le fils,
en relevant sa tête un moment et retombant ensuite dans sa
première attitude, mais je n'avais aucune idée que nous fussions
des misérables, réduits à la mendicité, comme vous venez de nous
dépeindre. Comment pouvais-je le supposer, élevé comme je l'ai
été, témoin de la vie que vous avez toujours menée et du train de
maison que vous avez toujours eu?
-- Non, cher enfant dit le père; car en réalité vous parlez si
bien comme un enfant, que je ne peux pas vous donner d'autre nom;
vous avez été élevé d'après un principe de haute prudence, le
style de votre éducation, je vous l'assure, a maintenu mon crédit
d'une façon étonnante. Quant à la vie que je mène, il faut que je
la mène, Ned. Il faut que j'aie autour de moi ces petits
raffinements. J'ai toujours été habitué à les avoir, je ne saurais
exister sans cela. Il faut que j'en sois environné, comme vous
voyez, et c'est pour cela que j'y tiens. Quant à notre situation
financière, Ned, vous pouvez mettre votre esprit en repos sur cet
article. Elle est désespérée. Votre représentation personnelle
n'est nullement méprisable, et l'argent réuni de nos menus
plaisirs dévore à lui seul notre revenu. Voilà la vérité.
-- Pourquoi ne l'ai-je pas connue plus tôt? Pourquoi m'avez-vous
encouragé, monsieur, à des dépenses et à un genre de vie auxquels
nous n'avons ni droit ni titre?
-- Mon bon garçon, répliqua son père d'une voix plus compatissante
que jamais, si vous n'aviez pas de représentation, comment auriez-
vous chance de réussir à faire le mariage que je vous destine?
Quant à notre genre de vie, tout homme a le droit de vivre le
mieux qu'il peut et de se procurer autant de confort qu'il peut,
ou c'est un gredin dénaturé. Nos dettes sont grandes, j'en
conviens, il vous sied donc, à vous qui êtes un jeune homme muni
de principes d'honneur, de payer nos dettes le plus diligemment
possible.
-- Quel rôle de scélérat, marmotta Édouard, j'ai joué à mon insu!
moi conquérir le coeur d'Emma Haredale! Je voudrais, par pitié
pour elle, être mort avant!
-- Je suis bien aise que vous voyiez, Ned, répliqua son père, une
chose qui est de la plus parfaite évidence, c'est-à-dire qu'il n'y
a rien à faire de ce côte-là. Mais à part ceci, et la nécessité de
vous pourvoir avec diligence d'un autre côté (comme vous savez que
vous le pouvez dès demain, si vous voulez), je désirerais que vous
pussiez envisager avec plaisir l'événement. Au seul point de vue
religieux, est-ce que vous devriez jamais songer à une union avec
une catholique... à moins qu'elle ne fût prodigieusement riche?
vous qui devez être un si bon protestant, puisque vous sortez
d'une si bonne famille protestante! Soyons moraux, Ned, ou nous ne
sommes rien. Quand même on écarterait cette objection, ce qui est
impossible, nous arrivons à une autre qui est tout à fait
décisive. La simple idée d'épouser une jeune fille dont le père a
été assassiné, haché comme chair à pâté! bon Dieu, Ned, y a-t-il
une idée plus désagréable? Réfléchissez à l'impossibilité d'avoir
quelque respect pour votre beau-père dans des circonstances si
déplaisantes; pensez que, ayant été l'objet de l'examen des jurés,
de l'autopsie des coroners, il ne peut avoir en conséquence qu'une
position très équivoque au sein de sa famille. Cela me semble
quelque chose de si contraire à la délicatesse des idées, que,
dans ma conviction, l'État aurait dû mettre à mort la jeune fille,
pour prévenir les suites. Mais je vous ennuie peut-être; vous
préféreriez être seul? Je vous laisserai seul, mon cher Ned, très
volontiers. Dieu vous bénisse! Je vais sortir tout à l'heure, mais
nous nous retrouverons ce soir, ou sinon ce soir, certainement
demain. Ayez soin de vous d'ici là, pour l'amour de vous et pour
l'amour de moi. Vous êtes une personne dont la santé est d'un
grand intérêt pour moi, Ned, d'une importance énorme, en vérité.
Dieu vous bénisse!»
Cela dit, le père, qui avait arrangé sa cravate devant la glace
pendant qu'il parlait avec une négligence décousue, quitta
l'appartement en fredonnant un air. Le fils, qui avait paru plongé
dans ses pensées au point de ne pas entendre ni comprendre ce que
son père disait, resta tout à fait immobile et silencieux. Au bout
d'une demi-heure ou environ, Chester père, dans une fraîche
toilette, sortit. Chester fils resta toujours assis et immobile,
sa tête appuyée sur ses mains; il semblait être devenu stupide.