CHAPITRE XIII.

Si Joseph Willet, le jeune homme dénoncé aux Apprentis et proscrit

par eux, s'était trouvé à la maison quand l'hôte courtois de son

père se présenta devant la porte du Maypole, c'est-à-dire si ce

n'avait pas été, par une malice du sort, une des six fois de

l'année entière dans lesquelles il était libre de s'absenter tout

le jour durant sans question ni reproche, il serait parvenu, de

manière ou d'autre, à plonger au fin fond du mystère de

M. Chester, et à pénétrer son dessein avec la même certitude que

s'il eût été son confident et conseiller. Dans cet heureux cas,

les amants auraient été vite avertis des maux qui les menaçaient,

et aidés, par-dessus le marché, de diverses inspirations aussi

sages qu'opportunes; car Joe, en pensées comme en actions, tenait

toutes ses sympathies et ses meilleurs souhaits à la disposition

de nos jeunes gens, et était fermement dévoué à leur cause. Cette

disposition provenait-elle de ses anciennes préventions en faveur

de la jeune demoiselle, dont l'histoire l'avait environnée dans

son esprit, presque au sortir du berceau, de circonstances d'un

intérêt extraordinaire; ou de son attachement au jeune monsieur

dans la confidence duquel il s'était presque imperceptiblement

glissé, par son esprit subtil et ses vives allures, ainsi qu'en

lui rendant plusieurs services d'importance comme éclaireur et

comme messager? Que ce fût cela ou autre chose, par exemple, les

persécutions fatigantes et les manies ennuyeuses de son vénérable

père, ou bien encore quelque petite affaire d'amour secrète, qui

le disposait favorablement à servir d'autres amoureux comme lui:

il est inutile de chercher à le savoir, d'autant plus que Joe

n'était pas là, et qu'il n'avait pas par conséquent, dans cette

conjoncture, d'occasion particulière de fixer nos doutes par sa

conduite.

C'était, par le fait, le vingt-cinq mars, jour qui comme beaucoup

de gens le savent à leurs dépens, est, de temps immémorial, une de

ces désagréables époques qu'on appelle le terme. Ce jour là donc,

John Willet se faisait chaque année un point d'honneur de régler

son compte en espèces sonnantes avec un certain marchand de vin et

distillateur de la Cité de Londres, et de remettre dans les mains

de ce négociant un sac de toile contenant l'exact montant de la

somme, pas un penny de plus, pas un penny de moins, c'était pour

Joe l'objet d'un voyage aussi sûr et aussi régulier que le retour

annuel du vingt-cinq mars.

Le voyage s'accomplissait sur une vieille jument grise, sur

laquelle John s'était fait dans l'esprit un système d'idées

préconçues, par exemple, qu'elle était capable de gagner un

couvert ou une tasse d'argent à la course si elle voulait

l'essayer. Elle ne l'avait jamais essayé, et il ne fallait plus

compter qu'elle l'essayât jamais maintenant, car elle était âgée

de quelque quatorze ou quinze ans, poussive, ensellée et

passablement râpée de la crinière et de la queue. Nonobstant ces

légères imperfections, John était fier de son animal, et lorsque

Hugh, en tournant, l'eut amenée jusqu'à la porte il se retira pour

l'admirer à son aise dans le comptoir, et là, caché par un bosquet

de citrons, il se mit à rire avec orgueil.

«Voilà ce qui s'appelle une jument, Hugh! dit John, quand il eut

recouvré assez d'empire sur lui même pour reparaître à la porte.

Voilà une gracieuse créature! regardez-moi cette ardeur! regardez-

moi ces os!»

Pour des os, il y en avait suffisamment, sans aucun doute, c'est

ce que semblait penser Hugh, assis en travers sur la selle,

paresseusement plié en deux, son menton touchant presque ses

genoux, et, ne s'inquiétant ni des étriers qui pendillaient, ni de

la bride flottante, il sauta de haut en bas sur la petite pelouse

devant la porte.

«Songez à avoir bien soin d'elle, monsieur, dit John, laissant cet

être inférieur, pour s'adresser à la sensibilité de son fils et

héritier, qui parut alors équipé complètement et tout prêt à

monter en selle; n'allez pas trop vite!

-- J'en serais bien embarrassé, j'imagine, père, répondit Joe en

jetant sur l'animal un regard de désespoir.

-- Pas de vos impertinences, monsieur, s'il vous plaît, riposta le

vieux John. Quelle monture vous faut-il donc, monsieur? Un âne

sauvage ou un zèbre en serait une trop pacifique pour vous, n'est-

ce pas, monsieur? Vous voudriez monter un lion rugissant,

monsieur; n'est-ce pas, monsieur? Taisez-vous, monsieur.»

Lorsque M. Willet, dans ses querelles avec son fils, avait épuisé

toutes les questions qui s'offraient à son esprit, et que Joe

n'avait répondu rien du tout, généralement il concluait en lui

ordonnant de se taire.

«Et quelle idée a donc ce petit garçon, ajouta M. Willet, après

l'avoir considéré quelque temps d'un air ébahi et comme stupéfait,

de, retrousser comme ça son chapeau en casseur d'assiettes? Est-ce

que vous allez tuer le marchand de vin, monsieur?

-- Non, dit Joe avec un peu d'aigreur, je ne vais pas le tuer.

Vous voilà rassuré maintenant, père?

-- Et avec cela, un air militaire! dit M. Willet en l'examinant de

la tête aux pieds; ne dirait-on pas d'un mangeur de braise, d'un

avaleur d'eau bouillante? Et que signifient les crocus et les

perce-neige que vous arborez à votre boutonnière, monsieur?

-- Ce n'est qu'un petit bouquet, dit Joe en rougissant. Il n'y a

pas de mal à ça, j'espère?

-- Voilà un garçon bien entendu aux affaires, en vérité, dit

M. Willet dédaigneusement, d'aller supposer que les marchands de

vin se soucient de bouquets!

-- Je ne suppose rien de pareil, répondit Joe. Qu'ils gardent

leurs nez rouges pour flairer leurs bouteilles et leurs cruchons.

Ces fleurs-ci vont chez M. Varden.

-- Vous supposez donc qu'il s'inquiète beaucoup de vos crocus?

demanda John.

-- Je n'en sais rien, et, à dire vrai, je ne m'en soucie guère,

dit Joe. Voyons, père, donnez-moi l'argent, et, au nom de la

sainte patience, laissez-moi partir.

-- Le voici, monsieur, répliqua John, ayez en soin. Songez à ne

pas revenir trop tôt, pour mieux laisser reposer la jument. Vous

m'entendez?

-- Oui, je vous entends, répliqua Joe. Dieu sait qu'elle en aura

besoin.

-- Et ne dépensez pas trop au _Lion noir_, dit John. Songez à cela

aussi.

-- Alors pourquoi ne me permettez-vous pas d'avoir à moi quelque

argent? riposta Joe d'un air chagrin, pourquoi pas, père? Pourquoi

m'envoyez-vous à Londres en ne m'accordant que le droit de

demander au _Lion noir_ un dîner que vous payerez au premier

voyage, comme si l'on ne pouvait pas me laisser disposer de

quelques schellings? Pourquoi me traitez-vous comme ça? ce n'est

pas bien à vous. Comment pouvez-vous croire que je vais rester

longtemps à ce régime?

-- Lui permettre d'avoir de l'argent! cria John dans une rêverie

somnolente. Qu'appelle-t-il de l'argent? des guinées? Est-ce qu'il

n'en a pas, de l'argent? N'a-t-il pas, en sus des péages, un

schelling et six pence?

-- Un shilling et six pence! répéta son fils avec mépris.

-- Oui, monsieur, répliqua John, un schelling et six pence. Quand

j'étais à votre âge, jamais je n'avais vu tant d'argent en un

monceau. Le schelling est pour parer aux accidents, par exemple si

la jument perdait un de ses fers, ou quelque chose de ce genre. Il

vous reste six pence pour vous amuser à Londres, je vous

recommande surtout de vous amuser à monter au faîte du Monument[15],

et à vous reposer là. Il n'y a pas là de tentation, monsieur, pas

de ribotte, pas de jeunes femmes, pas de mauvaises compagnies

d'aucune sorte, rien que l'imagination. Quand j'étais à votre âge,

monsieur, voilà comment je m'amusais.»

À ceci, Joe ne fit pas d'autre réponse qu'un signe de la main à

Hugh pour tenir le cheval, puis il sauta en selle et s'éloigna; et

je vous réponds qu'il avait l'air d'un solide et mâle cavalier,

digne d'une meilleure monture que celle que lui faisait enfourcher

son destin. John resta à le contempler ou plutôt à contempler la

jument grise (car il n'avait pas assez d'yeux pour elle), jusqu'à

ce que l'homme et la bête fussent disparus depuis vingt minutes.

Alors il commença à penser qu'ils étaient partis, et rentrant

lentement dans la maison, il s'abandonna à un doux assoupissement.

L'infortunée jument grise, l'agonie de la vie de Joe, se trémoussa

selon son bon plaisir jusqu'à ce que le Maypole ne fût plus

visible, puis, corrigeant son pas tout à coup de son propre gré,

elle contracta ses jambes en une allure, qu'on aurait regardée

dans un spectacle de marionnettes comme une imitation assez

maladroite d'un petit galop. La connaissance qu'elle avait des

habitudes de son cavalier ne lui suggéra pas seulement cette

amélioration dans les siennes, elle lui donna aussi l'idée de

prendre un chemin détourné. Il conduisait non pas à Londres mais

par des sentiers parallèles à la route que Joe avait suivie, et,

passant à quelques centaines de mètres du Maypole, il aboutissait

à l'enclos d'un vaste et ancien manoir bâti en brique rouge, la

Garenne, dont il a été question au premier chapitre de notre

histoire. Faisant une halte soudaine dans un petit taillis voisin,

la jument se prêta de la meilleure grâce du monde à laisser

descendre son cavalier, qui l'attacha au tronc d'un arbre.

«Reste là, vieille fille, dit Joe, que j'aille voir s'il y a pour

moi aujourd'hui quelque petite commission.» En même temps, il la

laissa brouter le gazon ras et les mauvaises herbes qui se

trouvaient croître à la portée de son licou, et, passant par une

porte à claire-voie, il entra de son pied sur les terres du

domaine.

Le sentier, après quelques minutes de marche, l'amena près de la

maison. Il y lança plus d'un coup d'oeil en tapinois, et surtout

vers une certaine fenêtre. C'était un bâtiment lugubre,

silencieux, avec des cours sonores, des tourelles désolées, et des

files entières de chambres fermées qui tombaient en poussière et

en ruine.

Le jardin, formant terrasse, obscurci par l'ombre des arbres qui

le dominaient, avait un air de mélancolie tout à fait accablant.

De grandes portes de fer, hors d'usage depuis bien des années,

rougies par la rouille, s'affaissant sur leurs gonds et

recouvertes de longues herbes luxuriantes, semblaient vouloir

s'enfoncer dans le sol et cacher leur décadence dans une forêt de

mauvaises herbes, propices à ce dessein. Sur les murailles

sculptées, les animaux fantastiques qui les décoraient, verdis par

l'âge et l'humidité, et revêtus çà et là de mousse, avaient un

aspect hideux et lamentable. La partie de la maison qui était

habitée et tenue en bon état avait elle-même une physionomie

sombre; le spectateur, frappé d'un sentiment de tristesse,

éprouvait une impression pénible en face de cet abandon et de

cette déchéance affligeante. Il eût été difficile d'imaginer un

beau feu flamboyant dans ces chambres mornes et ténébreuses, et de

se figurer quelque joie du coeur ou quelque fête dans l'enceinte

de ces murs rébarbatifs. On voyait bien qu'il pouvait y avoir eu

là dans les temps jadis quelque chose de pareil; mais c'était fini

à jamais. Ce n'était plus que le revenant d'une maison défunte qui

venait hanter son ancienne place sous son ancienne forme, mais

voilà tout.

La physionomie sombre et déchue de la Garenne devait, sans aucun

doute, s'attribuer en grande partie à la mort de son précédent

possesseur et au caractère de son possesseur actuel; mais,

lorsqu'on se rappelait la légende de ce manoir, il avait

véritablement un air approprié à un pareil forfait: on voyait

qu'il était prédestiné des siècles d'avance à en être le théâtre.

Considérée au point de vue de cette légende, la pièce d'eau où

l'on avait retrouvé le corps de l'intendant semblait avoir une

teinte noire et sinistre que nulle autre mare ne pouvait

revendiquer comme elle; la cloche qui du haut du toit avait

annoncé le meurtre, au vent de minuit, devenait un vrai fantôme

dont la voix faisait dresser les cheveux de l'auditeur; et chaque

branche dépouillée de feuilles, en s'inclinant vers une autre

branche, semblait échanger avec elle à la dérobée des

chuchotements au sujet du crime.

Joe se promena de long en large dans le sentier; quelquefois il

s'arrêtait et faisait semblant de contempler l'édifice ou le

paysage; quelquefois, s'appuyant contre un arbre, il prenait un

air d'oisiveté indifférente; mais il avait toujours l'oeil sur la

fenêtre qu'il avait distinguée d'abord. Au bout d'un quart d'heure

environ d'attente, une petite main blanche fut un instant agitée

vers lui de cette fenêtre; le jeune homme fit un salut respectueux

et partit; et, en enfourchant de nouveau son cheval, il se dit à

voix très basse: «Pas de commission pour moi aujourd'hui!»

Mais l'air d'élégance, le retroussis du chapeau que John Willet

avait critiqué, et le bouquet printanier, tout dénotait quelque

petite commission pour son propre compte, à l'adresse d'une

personne plus intéressante qu'un marchand de vin ou même qu'un

serrurier. C'est effectivement ce qui arriva: car, lorsqu'il eut

réglé avec le marchand de vin, qui tenait son bureau de commerce

dans quelques caves profondes près de Thames-Street (un vieux

monsieur à la face aussi empourprée que s'il avait toute sa vie

porté leurs voûtes sur sa tête), lorsqu'il eut pris le reçu, et

refusé de boire plus de trois verres de vieux xérès, à l'extrême

étonnement du négociant rubicond, qui, foret en main, avait

projeté d'assaillir une vingtaine au moins de barils poudreux, et

qui en resta cloué ou moralement vrillé, pour ainsi dire, au mur

de sa cave; lorsqu'il eut fait tout cela, et achevé en outre un

frugal dîner au Lion noir dans Whitechapel, méprisant le Monument

et le conseil de John, il dirigea ses pas vers la maison du

serrurier, attiré par les yeux de la florissante Dolly Varden.

Joe n'était nullement un nigaud; mais néanmoins, quand il fut

arrivé à l'encoignure de la rue où le serrurier demeurait, il ne

put pas se résoudre à aller droit à la maison. D'abord il prit le

parti de flâner dans une autre rue pendant cinq minutes, puis

pendant cinq minutes encore dans une autre rue, et ainsi de suite,

jusqu'à ce qu'il eut perdu une grande demi-heure; il fit alors un

hardi plongeon, et se trouva dans la boutique enfumée, le visage

rouge et le coeur palpitant.

«John Willet, ou son ombre! dit Varden, en se levant de dessus le

pupitre où il était occupé à ses livres, et le regardant sous ses

lunettes; ma foi! oui, c'est bien Joe en chair et en os! À la

bonne heure! Et comment va toute la société de Chigwell, Joe?

-- Toujours comme à l'ordinaire, monsieur; nous nous entendons,

eux et moi, aussi bien que par le passé.

-- Bon, bon! dit le serrurier. Il nous faut être patients, Joe, et

endurer les faibles des vieilles gens. Comment va la jument, Joe?

Elle fait toujours ses quatre milles à l'heure aussi aisément que

jamais? Ha, ha, ha! n'est-ce pas, Joe? Tiens! qu'est-ce que nous

avons là Joe, un bouquet?

-- De bien pauvres fleurs, monsieur; je pensais que Mlle Dolly ...

-- Non, non, dit Gabriel, baissant la voix et secouant la tête,

pas Dolly. Donnez-les à sa mère, Joe. Il vaut beaucoup mieux les

donner à sa mère. Ça ne vous contrarie pas de les donner à

Mme Varden, Joe?

-- Oh! non, monsieur, répliqua Joe en cherchant, mais sans

beaucoup de succès, à cacher son désappointement. J'en serais

charmé, je vous assure.

-- Très bien, dit le serrurier en le frappant doucement sur le

dos. Peu vous importe qui les aura, n'est-ce pas, Joe?

-- Oh! oui, monsieur.»

Cher coeur, comme ces mots s'attachèrent à sa gorge!

«Entrez, dit Gabriel, on vient justement de m'appeler pour le thé.

Elle est dans la salle à manger.

-- Elle! pensa Joe. Laquelle des deux, je ne sais, madame ou

mademoiselle?» Le serrurier éclaircit son doute avec autant d'à-

propos que s'il l'eût entendu formuler à haute voix, en le menant

à la porte et disant: «Ma chère Marthe, voici M. Willet fils.»

Mme Varden, regardant le Maypole comme une espèce de souricière

humaine, ou de traquenard pour les maris, considérant son

propriétaire, et tous ses aides et suppôts, comme autant de

braconniers à l'affût des chrétiens, et croyant d'ailleurs que les

publicains accouplés avec les pécheurs dans l'Écriture sainte

étaient de véritables aubergistes patentés, parce qu'ils tenaient

des maisons publiques, était loin d'être disposée favorablement à

l'égard du jeune homme qui lui rendait visite. Aussi fut-elle sur-

le-champ prise d'une faiblesse, et, lorsque les crocus et les

perce-neige lui eurent été dûment présentés, elle devina, en y

réfléchissant, que c'étaient eux qui étaient la cause de cette

pâmoison qui avait accablé ses sens. «Je craindrais de ne pouvoir

supporter l'atmosphère de la salle une minute de plus, dit la

bonne dame, s'ils demeuraient ici. Voulez-vous bien m'excuser de

les mettre en dehors de la fenêtre?»

Joe la pria de vouloir bien se dispenser de toute excuse, et

sourit faiblement lorsqu'il vit ses fleurs mises sur l'allège

extérieure. Jamais personne ne saura les peines qu'il s'était

données pour composer ce bouquet voué maintenant au dédain et

traité si cavalièrement.

«Ah! comme cela me fait du bien d'en être débarrassée! dit

Mme Varden. Je me sens déjà beaucoup mieux.» Et en vérité elle

semblait avoir recouvré ses sens.

Joe exprima sa gratitude envers la Providence d'une faveur si

précieuse, et il n'eut seulement pas l'air de songer où pouvait

être Dolly.

«Vous êtes de vilaines gens à Chigwell, monsieur Joseph, dit

Mme Varden.

-- Mais non, madame, je l'espère, répliqua Joe.

-- Vous êtes les gens les plus cruellement irréfléchis qu'il y ait

au monde, dit Mme Varden en se rengorgeant. Je m'étonne que

M. Willet père, ayant été lui-même un homme marié, ne sache pas

mieux se conduire qu'il ne fait. Je sais bien qu'il y trouve son

profit, mais ce n'est pas une excuse; j'aimerais mieux payer vingt

fois plus, et que Varden revînt à la maison comme un respectable

et sobre commerçant. S'il y a un défaut au monde qui me blesse et

me dégoûte, plus que tout autre, c'est l'ivrognerie.

-- Allons, ma chère Marthe, dit le serrurier d'un air jovial,

faites-nous servir le thé, et ne parlons pas d'ivrognes. Il n'y en

pas ici, et Joe ne se soucie guère d'en parler, à coup sûr.»

En ce moment critique, Miggs parut avec les rôties.

«À coup sûr, il ne s'en soucie guère, dit Mme Varden, ni vous non

plus, Varden, à coup sûr. C'est un sujet fort désagréable, je n'en

doute pas, bien que je ne veuille pas dire qu'il soit personnel...

Miggs toussa... quoiqu'on ne soit pas maîtresse de ce qu'on pense.

Vous ne saurez jamais, Varden, et personne à l'âge de M. Willet

fils (excusez-moi, monsieur) ne peut naturellement savoir ce que

souffre une femme qui attend chez elle dans de pareilles

circonstances. Si vous ne me croyez pas, comme je n'en ai que trop

la preuve, voici Miggs qui en est assez souvent témoin; veuillez

l'interroger.

-- Oh! elle a été très mal l'autre soir, monsieur, très mal en

vérité, dit Miggs. S'il n'y avait pas en vous la douceur d'un

ange, mame, je pense que vous ne pourriez pas supporter cela,

réellement je le pense.

-- Miggs, dit Mme Varden, vous faites un blasphème.

-- Pardonnez-moi, mame, répliqua Miggs avec une volubilité

perçante, ce n'était pas mon intention, et ça n'est pas dans mon

caractère, j'ose l'espérer, bien que je ne sois qu'une domestique.

-- Vous pouvez bien répondre, Miggs, sans oublier le soin de votre

salut, riposta sa maîtresse en regardant à la ronde avec dignité.

Comment osez-vous parler d'anges, à propos de misérables pécheurs

comme vous et moi? Est-ce que nous sommes autre chose, dit

Mme Varden en jetant un coup d'oeil sur un miroir voisin, et en

arrangeant le ruban de son bonnet plus à son avantage..., que des

vers de terre?

-- Je n'ai pas eu l'intention, mame, s'il vous plaît, de vous

offenser, dit Miggs confiante en la force de son compliment, et

développant vigoureusement son gosier comme de coutume, et je ne

m'attendais pas à voir prendre comme ça ce que je dis; je connais

ma propre indignité, je l'espère, et je n'ai que haine et mépris

pour moi-même et pour mes semblables, comme c'est le devoir d'un

bon chrétien.

-- Ayez la bonté, s'il vous plaît, dit Mme Varden avec hauteur, de

monter voir si Dolly a fini de s'habiller; vous l'avertirez que la

chaise commandée pour elle sera ici dans une minute, et que, si

elle fait attendre les porteurs, je les renverrai à l'instant. Je

suis fâchée de voir que vous ne preniez pas votre thé, Varden, ni

vous le vôtre, monsieur Joseph; mais c'est naturel, et il y aurait

folie de ma part à supposer que les choses qu'on peut se procurer

à la maison, et dans la compagnie des dames, aient le moindre

charme pour vous!»

Ce pronom, dans son intention, était bien au pluriel, et

s'adressait à ces deux messieurs, quoique l'un et l'autre

n'eussent guère mérité ce coup de boutoir: car Gabriel avait

attaqué la collation avec un appétit qui promettait, jusqu'à ce

que Mme Varden elle-même le lui eût fait perdre; quant à Joe, il

avait pour la compagnie des dames chez le serrurier, ou du moins

pour une partie d'entre elles, autant de goût qu'il était possible

à un homme d'en avoir.

Mais il n'eut pas le temps de dire quoi que ce fût pour sa

défense; Dolly elle-même parut à ce moment, et il resta muet, les

yeux éblouis de sa beauté. Jamais Dolly n'avait semblé si belle

qu'alors, dans toute la splendeur et la grâce de la jeunesse, avec

tous ses attraits centuplés par une toilette qui lui seyait à

merveille, par mille petites coquettes façons que personne ne

savait prendre avec plus de grâce, le visage tout scintillant de

l'attente de cette maudite soirée. Il est impossible de dire

combien Joe la détestait, cette soirée, quel qu'en fût le théâtre,

et tous les invités, quels qu'ils fussent.

Et elle le regarda à peine; oui, à peine le regarda-t-elle. Et

quand on vit, par la porte ouverte, la chaise entrer de guingois

dans la boutique, alors elle claqua des mains et sembla toute

joyeuse de s'en aller. Mais Joe lui donna le bras, c'était

toujours une consolation, et il l'aida à monter dans la chaise.

Oh! la voir prendre place à l'intérieur, avec ses yeux riants qui

brillaient plus que les diamants; voir sa main (elle avait sans

aucun doute la plus jolie main du monde), voir sa main sur le bord

du vasistas baissé; voir son petit doigt en arrêt d'une façon

provocante et impertinente, comme s'il s'étonnait que Joe ne le

serrât ni ne le baisât! Penser quel bon effet un ou deux des

modestes perce-neige auraient pu faire sur ce corsage délicat,

pendant qu'ils étaient là, gisant à l'abandon sur le rebord de la

fenêtre de la salle à manger! Voir comment la regardait Miggs,

avec une figure où on pouvait lire qu'elle n'était pas dupe de

toute cette gentillesse d'emprunt; qu'elle était dans le secret de

chaque lacet, de chaque épingle, des agrafes et des oeillets: «Et

tout cela, monsieur, n'est pas à moitié aussi réel que vous le

croyez; mais je n'aurais pas besoin de tout cela non plus pour

être encore plus jolie, si je voulais m'en donner la peine.»

Entendre ce précieux petit cri de frayeur provocante lorsque la

chaise fut hissée sur ses bâtons, et saisir la vision, vision

fugitive mais éternelle, de l'heureux visage qui était dedans;

quels tourments, quel surcroît de souffrance, et néanmoins quelles

délices! les porteurs eux-mêmes semblèrent à ses yeux jaloux des

rivaux favorisés, quand il les vit descendre la rue avec elle.

Il n'y eut jamais dans une petite pièce, en un court espace de

temps, un changement comparable à celui de la salle à manger,

lorsqu'on revint finir le thé. C'était sombre, c'était désert,

c'était un complet désenchantement. Joe trouvait que c'était

sottise pure de rester là tranquillement assis, tandis qu'elle

était au bal avec un nombre incalculable d'amants qui voltigeaient

autour d'elle, et toute la société raffolant d'elle, et l'adorant,

et voulant l'épouser en masse; et Miggs qui était là, à voltiger

autour de la table. Le fait seul de son existence, le simple

phénomène qu'elle eût pu jamais naître, lui paraissait, auprès de

Dolly, une plaisanterie inexplicable et sans but. Impossible de

parler, pas moyen d'y réussir. Il n'était capable que de remuer

son thé avec sa cuiller tout autour, tout autour, tout autour, en

ruminant sur toutes les fascinations de l'aimable fille du

serrurier.

Gabriel aussi était taciturne. Or, c'était un des côtés certains

de l'incertaine humeur de Mme Varden, qu'elle se montrât vive et

gaie quand elle voyait aux autres des dispositions contraires.

«Il faut que je sois naturellement d'une bien heureuse humeur, dit

la souriante ménagère, pour conserver avec tout ça un peu

d'entrain; comment fais-je pour en avoir encore? je n'en sais en

vérité rien.

-- Ah! mame, soupira Miggs, je vous demande pardon de vous

interrompre, mais il n'y en a pas beaucoup comme vous.

-- Emportez tout cela, Miggs, dit Mme Varden en se levant,

emportez tout cela. Je vois bien que je gêne ici; et, comme je

désire que chacun ait le plus d'agrément qu'il peut, je sens que

je ferai mieux de m'en aller.

-- Non, non, Marthe, cria le serrurier. Demeurez ici; nous

serions, ma foi, très fâchés de vous perdre: n'est-ce pas, Joe?»

Barnabé Rudge, Tome I · 第 19 / 53 题