Grandes nouvelles ce soir-là pour les habitués réguliers du
Maypole! Quand chacun d'eux entrait séparément pour occuper la
place qui lui était échue en partage dans le coin de la cheminée,
John, avec une lenteur de débit très frappante et un chuchotement
apoplectique, lui communiquait que M. Chester était seul dans
l'appartement d'en haut, et qu'il y attendait M. Geoffroy
Haredale, auquel il avait envoyé une lettre (sans doute d'une
nature menaçante) par les mains de Barnabé, qui se trouvait là.
Pour un petit noyau de fumeurs et de cancaniers affamés, rarement
à pareille fête, c'était la plus admirable des aubaines. Il y
avait là un bon mystère, bien sombre, et qui se développait sous
le toit même qui les abritait, servi tout chaud, pour ainsi dire,
au coin du feu, et dont ils allaient se régaler sans le moindre
trouble, la moindre peine. On ne saurait croire quel goût, quelle
saveur cela donnait à la boisson, quel nouveau parfum au tabac.
Chacun fumait sa pipe avec une figure pleine de graves et
sérieuses délices, et en regardant son voisin avec une sorte de
paisible congratulation. Oui, on sentait si bien que c'était une
soirée spéciale, une véritable fête, que, sur la motion du petit
Salomon Daisy, chacun (y compris John lui-même) déboursa ses six
pence pour un pot de _flip_[13], breuvage agréable qui fut préparé
le plus diligemment possible, et placé au milieu d'eux sur le
carreau de brique, afin de le faire bouillir doucement et mijoter
à petit feu, pour qu'en même temps l'odorante vapeur, s'élevant
parmi eux et se combinant avec les guirlandes de fumée qui
sortaient de leurs pipes, les enveloppât d'une délicieuse
atmosphère de leur goût, et les dérobât au monde entier.
L'ameublement même de la salle en devenait plus moelleux et
prenait une teinte plus foncée; les plafonds et les murs avaient
l'air plus noirs et d'un plus beau poli; les rideaux semblaient
d'un rouge plus éclatant; les flammes étaient plus vives et plus
hautes, et les grillons gazouillaient dans l'âtre avec plus de
satisfaction qu'à l'ordinaire.
Il y avait là pourtant deux personnages qui prenaient une bien
petite part au contentement général. L'un était Barnabé lui-même,
qui dormait, ou, pour éviter d'être assiégé de questions, feignait
de dormir dans l'encoignure de la cheminée; l'autre était Hugh,
qui dormait aussi, étendu sur le banc du côté opposé, à la pleine
lueur du feu flamboyant.
La lumière qui tombait sur cette forme inerte la montrait dans
toutes ses musculeuses et élégantes proportions. C'était celle
d'un jeune homme au robuste corps d'athlète, à la vigueur de
géant, dont la figure brûlée par le soleil et le cou basané,
couverts d'une chevelure d'un noir de jais, eussent pu servir de
modèle à un peintre. Vêtu, de la manière la plus négligée, d'un
costume des plus grossiers et des plus rudes, avec des brins de
paille et de foin, son lit habituel, attachés çà et là et mêlés à
ses boucles vierges du peigne, il s'était endormi dans une posture
aussi sans façon que son habillement. La négligence et le désordre
de toute sa personne, avec quelque chose de farouche et de sombre
dans ses traits, lui donnaient une pittoresque apparence qui
attira les regards, même des clients du Maypole, quoiqu'ils le
connussent bien, et fit dire au long Parkes que jamais Hugh
n'avait plus ressemblé que ce soir à un coquin de braconnier.
«Il attend ici, je suppose, dit Salomon, afin de prendre le cheval
de M. Haredale.
-- En effet, monsieur, répliqua John Willet. Il n'est pas souvent
dans la maison, vous savez; il est mieux à son aise parmi les
chevaux que parmi les hommes. Je le considère lui-même comme un
animal.»
Accompagnant cette opinion d'un haussement d'épaules qui avait
l'air de vouloir dire: «Nous ne pouvons pas espérer que chacun
nous ressemble,» John remit sa pipe dans la bouche, et fuma comme
quelqu'un qui sent sa supériorité sur le commun des hommes.
«Ce gaillard-là, monsieur, dit John ôtant de nouveau sa pipe de
ses lèvres, après un entr'acte assez long et en montrant Hugh avec
le tuyau, quoiqu'il ait en lui toutes ses facultés, mises en
bouteilles et bien bouchées, par exemple, si je peux m'exprimer
ainsi...
-- Très bien! dit Parkes en inclinant la tête. Excellentes
expressions, Johnny. Vous allez empoigner quelqu'un tout à l'heure
Je vois que vous êtes en veine, ce soir.
-- Prenez garde, dit M. Willet, sans la moindre gratitude pour le
compliment, que je ne vous empoigne tout le premier, monsieur,
c'est ce que je ne manquerai pas de faire si vous m'interrompez
quand je fais des observations.
-- Ce gaillard-là, disais-je, quoiqu'il ait toutes ses facultés au
dedans de lui-même d'un côté ou d'un autre, mises en bouteilles et
bien bouchées n'a pas plus d'imagination que Barnabé n'en a. Et
pourquoi n'en a-t-il pas plus?»
Les trois amis secouèrent leurs têtes l'un vers l'autre, comme
pour dire par ce simple geste, sans se donner la peine d'ouvrir
leurs lèvres: «Remarquez-vous l'esprit philosophique de notre
ami?»
«Pourquoi n'en a-t-il pas? reprit John en frappant doucement la
table de sa main étendue. Parce qu'on ne les lui a point
débouchées lorsqu'il était petit garçon, voilà pourquoi. Qu'aurait
été chacun de nous, si nos pères ne nous avaient point débouché
nos facultés? Qu'aurait été mon petit garçon Joe, si je ne lui
avais point débouché ses facultés? Écoutez-vous ce que je suis en
train de vous dire, messieurs?
-- Ah! certes oui, nous vous écoutons, cria Parkes. Continuez pour
notre instruction, Johnny.
-- Conséquemment alors, dit M. Willet, ce gaillard-là, dont la
mère, lorsqu'il était tout petit garçon, fut pendue avec six
autres, pour avoir passé de faux billets de banque, et c'est une
bénédiction de penser combien il y a de gens pendus par fournée
toutes les six semaines, pour cela ou pour autre chose, car ça
montre l'extrême vigilance de notre gouvernement, ce gaillard-là,
qui fut dès lors abandonné à lui-même, qui eut à garder les
vaches, à servir d'épouvantail aux oiseaux, à faire je ne sais
quoi pour gagner son pain, qui arriva par degrés à soigner les
chevaux, et par la suite des temps à coucher dans les greniers et
la litière, au lieu de dormir sous les meules de foin et les
haies, jusqu'à ce qu'enfin il devînt le palefrenier du Maypole,
pour sa nourriture, son logement et une modique somme annuelle; ce
gaillard-là qui ne sait ni lire ni écrire, et qui n'a jamais eu
beaucoup de rapports avec autre chose que des animaux, et qui n'a
jamais vécu en aucune manière autrement que comme les animaux
parmi lesquels il a vécu, c'est un animal, et, ajouta M. Willet,
en tirant des prémisses sa conclusion logique, il doit être traité
en conséquence.
-- Willet, dit Salomon Daisy, qui avait témoigné quelque
impatience à voir l'intrusion d'un sujet si indigne dans le thème
bien plus intéressant de leur conversation, lorsque M. Chester est
arrivé ce matin, a-t-il demandé la grande chambre?
-- Il déclara, monsieur, dit John, qu'il désirait un vaste
appartement. Oui, c'est certain.
-- Eh bien! voulez-vous que je vous dise? reprit Salomon en
parlant doucement et d'un air sérieux. Ils vont s'y battre en
duel, lui et M. Haredale.»
Chacun regarda M. Willet, après cette insinuation alarmante.
M. Willet regarda le feu, en pesant dans son propre esprit les
résultats qu'une telle rencontre aurait, selon toute apparence,
pour l'établissement.
«Possible, dit John, je ne sais pas... Je suis sûr... Je me
rappelle que, la dernière fois que je suis monté là-haut, il avait
mis les chandeliers sur les tablettes de la cheminée.
-- C'est une chose aussi évidente, répliqua Salomon, que le nez de
Parkes sur sa figure.
M. Parkes, dont le nez était fort gros, le frotta, et eut l'air de
considérer ceci comme une personnalité. C'est qu'ils se battront
dans cette chambre. Rien de plus commun, vous le savez par les
journaux, que les duels des gentlemen dans les cafés, sans
témoins. L'un d'eux sera blessé ou peut-être tué dans cette
auberge.
-- Alors c'était un cartel que la lettre dont Barnabé fut le
porteur, hein? dit John.
-- Contenant une bande de papier avec la mesure de son épée
dessus, je paierais une guinée, répondit le petit homme. Nous
connaissons le caractère de M. Haredale. Vous nous avez raconté ce
que Barnabé avait dit de ses regards, quand il revint. Croyez-moi,
je suis dans le vrai. Maintenant, attention.»
Le flip n'avait pas encore eu de saveur. Le tabac n'avait été
qu'un vil produit du sol anglais, comparé à son parfum d'à
présent. Un duel dans la grande vieille chambre au premier étage,
et le meilleur lit de l'hôtel commandé d'avance pour le blessé!
«Mais sera-ce à l'épée ou au pistolet? dit John.
-- Dieu le sait. Peut être au pistolet et à l'épée, répliqua
Salomon. Ces messieurs-là portent l'épée, et ils peuvent aisément
avoir des pistolets dans leurs poches, il est fort probable, ma
foi qu'ils en ont. S'ils tirent l'un sur l'autre sans se toucher,
alors ils dégaineront et se mettront à en découdre sérieusement.»
Un nuage passa sur la figure de M. Willet, lorsqu'il réfléchit aux
vitres cassées, aux rideaux endommagés, mais s'étant expliqué à
lui-même que l'un des deux adversaires survivrait probablement et
payerait le dégât, sa figure redevint rayonnante.
«Et puis, dit Salomon, regardant tour à tour chaque figure, nous
aurons alors sur le plancher une de ces taches qui ne s'en vont
jamais. Si M. Haredale gagne, croyez-moi, ce sera une tache
profonde, ou, s'il perd, c'en sera une plus profonde encore, car
jamais il ne cédera qu'il ne soit abattu. Nous en savons quelque
chose, hein?
-- Ah! oui nous en savons quelque chose, chuchotèrent-ils tous
ensemble.
-- Quant à jamais disparaître, continua Salomon, je vous dis que
jamais, cela ne pourra se faire. Ne savez-vous pas qu'on a essayé
pareille chose dans une certaine maison que vous connaissez?
-- La Garenne! cria John. Non, bien sûr!
-- Si, bien sûr, si vraiment. Seulement il y a très peu de gens
qui le sachent Et, avec tout cela, on en a assez causé. On rabota
le parquet pour la faire disparaître: mais elle y resta. Le rabot
entama le parquet profondément, elle glissa plus profondément. On
posa de nouvelles planches; mais une grande tache perça encore, et
se montra à l'ancienne place. Et... Écoutez; approchez-vous.
M. Geoffroy Haredale fit de cette chambre son cabinet d'étude, et
c'est là qu'il s'assoit, ayant toujours (à ce que j'ai entendu
dire) son pied sur la tache, parce qu'il a la conviction, après y
avoir longtemps et beaucoup pensé, que jamais elle ne s'effacera
qu'il ne découvre l'homme qui commit le crime.»
Ce récit finissait, et ils se rapprochaient tous du feu en cercle,
lorsque retentit au dehors le piétinement d'un cheval.
«C'est lui! cria John, se levant avec précipitation. Hugh! Hugh!»
Le dormeur bondit sur ses pieds, tout chancelant, et s'élança
derrière son maître.
John revint presque aussitôt, introduisant avec des marques
d'extrême déférence (car M. Haredale était son propriétaire) le
visiteur longtemps attendu. Celui-ci entra à grands pas dans la
salle, en faisant résonner ses grosses bottes sur le carreau; il
parcourut d'un oeil perçant le groupe qui le saluait, et il
souleva son chapeau pour reconnaître leur hommage de profond
respect.
«Vous avez ici, Willet, un étranger qui m'a envoyé quelqu'un, dit-
il d'une voix dont le timbre était naturellement grave et sévère.
Où est-il?
-- Dans la grande chambre d'en haut, monsieur, répondit John.
-- Conduisez-moi. Votre escalier est sombre, autant que je me
rappelle. Messieurs, bonsoir.»
En disant cela, il fit signe à l'aubergiste d'aller devant; et,
lorsqu'il sortit de la salle, on entendit résonner ses bottes sur
l'escalier. Le vieux John, dans son agitation, éclairait
ingénieusement tout autre chose que le chemin, et trébuchait à
chaque pas.
«Arrêtez! lui dit M. Haredale, quand ils eurent atteint le palier.
Je peux m'annoncer moi même. Je n'ai plus besoin de vous.»
Il mit la main sur la porte, entra, et la referma pesamment.
M. Willet n'était pas du tout disposé à rester là tout seul pour
écouter, d'autant plus que les murs étaient fort épais. Il
descendit donc plus vite qu'il n'était monté, pour aller rejoindre
en bas ses amis.