Que doit donc faire le peuple russe?
La réponse, semble-t-il, est bien simple, naturelle, découlant de la
situation même: ne suivre ni l’une ni l’autre des deux voies; autrement
dit, ni obéir à son gouvernement qui l’a conduit à son malheureux état
actuel, ni organiser sur le modèle des peuples occidentaux le régime
parlementaire et oppresseur qui a rendu leur situation plus malheureuse
encore.
Cette réponse simple et naturelle doit venir à l’idée du peuple russe
plus qu’à tout autre, et surtout dans sa situation actuelle.
Au fait, on ne peut que s’étonner de ce qu’un paysan du gouvernement de
Toula ou de Saratov, de Vologda ou de Kharkov, qui ne voit aucun intérêt
à obéir au gouvernement, puisqu’il n’en tire que toute sorte de misères,
non seulement continue à se soumettre à lui, mais encore agisse contre
sa conscience, concoure lui-même à son asservissement, paye l’impôt sans
connaître l’usage qu’on en fait, donne ses fils au régiment, sachant
encore moins à qui sont nécessaires les souffrances et la mort de ces
travailleurs qu’il avait élevés avec tant de peine et qui lui sont si
indispensables dans sa maison.
Il serait plus surprenant encore que ce paysan, menant une vie paisible
et indépendante, indifférent à tout gouvernement, cherchât à se délivrer
d’un pouvoir oppresseur et inutile en recourant à la même violence dont
il souffre, en remplaçant les anciens oppresseurs par des nouveaux,
comme l’avait fait en son temps le paysan français ou anglais.
Ne serait-il pas plus simple au laboureur russe de cesser d’obéir à tout
gouvernement de violence, et de ne plus y participer? S’il le faisait,
aussitôt disparaîtraient d’eux-mêmes et les impôts, et le service
militaire, et les exactions des fonctionnaires, et la propriété
foncière, et toutes les misères qui en résultent pour les travailleurs.
Elles disparaîtraient parce qu’il n’y aurait plus personne pour les
maintenir.
Pour procéder ainsi, le peuple russe se trouve dans des conditions
historiques, économiques et religieuses exceptionnellement favorables.
La première condition est qu’il soit arrivé à la nécessité de changer
ses rapports envers le pouvoir, alors que l’erreur de la direction
qu’avaient suivie les nations occidentales, avec lesquelles il se trouve
depuis longtemps en relation étroite, fut apparue avec évidence.
En Occident, le pouvoir a déjà parcouru tout son orbite. Les peuples y
ont d’abord laissé faire l’autorité oppressive afin de se soustraire aux
soucis et à la lutte du pouvoir. Lorsque l’autorité s’est pervertie et
leur est devenue trop lourde, ils tentèrent d’alléger son poids en la
limitant, c’est-à-dire en assumant une part de responsabilité. Peu à peu
cette participation au pouvoir s’étendit. Finalement, ceux-là mêmes qui
avaient toléré le pouvoir pour ne pas y participer furent amenés à
lutter pour lui et, conséquence naturelle, à se pervertir à leur tour.
Il devint évident que la prétendue restriction de l’arbitraire d’un
petit nombre équivaut à un simple changement de maîtres à
l’accroissement de leur quantité, et, par voie de conséquence, à
l’extension de l’immoralité, de l’animosité et de l’irritation des uns
contre les autres. Car, de même que par le passé, le pouvoir est demeuré
la domination d’un petit nombre des plus mauvais sur le grand nombre des
meilleurs.
Il devint évident également que l’augmentation de la quantité des
participants à l’administration publique détournait les hommes du
travail agricole si naturel à l’homme, et les amenait à la production et
à la surproduction des objets de fabrique inutiles et nuisibles, ainsi
qu’à fonder leur existence sur la tromperie et l’asservissement des
peuples étrangers.
Le fait que cette situation est devenue évidente de notre temps, grâce à
l’exemple fourni par l’Occident, est la première condition favorable
pour le peuple russe qui traverse aujourd’hui seulement la phase où lui
apparaît la nécessité de changer ses rapports envers le pouvoir.
Marcher dans la voie qu’avaient suivie avant lui les nations
occidentales, c’est, pour le peuple russe, imiter le voyageur qui
s’engagerait dans une voie fausse où s’étaient déjà égarés d’autres
voyageurs et dont les plus perspicaces s’en détourneraient.
La deuxième condition favorable à la révolution pacifique en Russie est
que le peuple s’y trouve dans la nécessité de changer ses rapports
envers le pouvoir, alors qu’en majeure partie il mène encore une vie
agricole, qu’il l’aime et l’apprécie au point que la plupart de ceux qui
l’avaient abandonnée sont tout près à y revenir à la première occasion.
Cette condition est particulièrement importante pour les Russes, car
leur vie rurale nécessite bien moins une protection gouvernementale, ou
plus exactement, moins que tout autre elle donne prétexte au
gouvernement d’intervenir. Je connais des communautés agricoles qui se
sont transportées en Extrême-Orient, se sont installées en des régions
où la frontière entre la Chine et la Russie n’était pas exactement
délimitée, et, n’ayant affaire à aucune autorité, ont vécu et prospéré
jusqu’au moment où elles furent découvertes par les fonctionnaires
russes.
Les citadins considèrent généralement les travaux des champs comme une
occupation inférieure. Et pourtant, l’immense majorité des hommes du
monde entier s’occupe d’agriculture, et c’est elle qui assure
l’existence du reste des hommes. L’espèce humaine n’est donc en réalité
composée que d’agriculteurs. Les autres: ministres, serruriers,
professeurs, charpentiers, artistes, tailleurs, savants, guérisseurs,
généraux, soldats, ne sont que les domestiques ou les parasites des
agriculteurs. Donc, tout en étant l’occupation la plus morale, la plus
saine, joyeuse et nécessaire, l’agriculture est aussi la plus noble de
toutes les professions, et seule elle procure une réelle indépendance.
Dans son immense majorité, le peuple russe mène encore cette vie
agricole, et c’est là la deuxième et importante condition lui permettant
de changer actuellement ses rapports envers le pouvoir et de se délivrer
du mal gouvernemental en cessant simplement d’obéir à l’autorité, quelle
qu’elle soit.
Telles sont les deux premières conditions favorables à la révolution
russe.
Elles sont toutes deux extérieures.
Il en est une troisième qui est intérieure.
L’histoire du peuple russe et les observations des étrangers montrent sa
profonde religiosité; et c’est un trait particulier de ce peuple que la
conscience qu’il en a.
Soit parce que l’Évangile, imprimé en latin, fut inaccessible aux masses
populaires avant la Réformation, et le demeure jusqu’ici dans le monde
catholique, soit habileté avec laquelle la papauté a caché aux peuples
le véritable christianisme, soit caractère pratique de ces peuples, il
est certain en tout cas que la doctrine chrétienne a cessé depuis
longtemps d’être un guide dans leur vie et n’a laissé place qu’au culte
extérieur, ou bien, dans les classes supérieures, à l’indifférentisme et
à la négation complète de toute religion. Et cela se produit non
seulement dans le monde catholique, mais aussi luthérien et, plus
encore, anglican.
Par contre, soit parce que l’Évangile est devenu accessible au peuple
russe depuis le Xe siècle, soit pauvreté d’esprit de l’Église
gréco-russe, qui n’a pas su, malgré ses efforts, cacher le vrai sens de
la doctrine chrétienne, soit caractère particulier du peuple russe et sa
vie agricole, le christianisme n’a jamais cessé d’être le guide
principal dans la vie de l’immense majorité du peuple russe.
Depuis les temps les plus reculés jusqu’à nos jours, la conception
chrétienne de la vie s’est toujours manifestée et se manifeste chez le
peuple russe d’une façon qui lui est particulière. Elle se manifeste par
la reconnaissance de la fraternité et de l’égalité des hommes de toutes
les nationalités, par la complète liberté de conscience et par
l’attribution aux criminels du caractère de malheureux et non de
coupables; par la coutume de se demander à certains jours mutuellement
pardon; voire par l’expression usuelle «pardonnez» au moment de prendre
congé[1]. Rappelons aussi le sentiment, si répandu dans le peuple, de
pitié, voire de respect pour le mendiant; la tendance au sacrifice, se
manifestant parfois sous une forme barbare au nom de tout ce qui est
considéré comme vérité religieuse, telle la secte des _skoptsi_, ou tels
ceux qui se font brûler tout vifs, ou, comme tout récemment, se font
enterrer vivants.
[1] Le mot russe _prostchaïté_, qui correspond à l’«adieu» français et
signifie: pardonnez.
Le peuple russe a toujours observé la même attitude chrétienne envers
l’autorité. Il préférait la soumission à la participation au pouvoir et
considérait comme un péché le fait d’être un gouvernant.
C’est dans cet esprit chrétien, manifesté par lui en toute occasion et
par rapport à l’autorité en particulier, qu’est la troisième et la plus
importante condition grâce à laquelle le peuple russe pourrait, dans sa
situation présente, continuer naturellement à vivre de sa vie chrétienne
et agricole habituelle, sans prendre la moindre part à l’ancien
gouvernement ni à la lutte entre l’ancien et le nouveau.
Telles sont les trois conditions qui distinguent le peuple russe de ceux
de l’Occident aux instants si graves qu’il traverse aujourd’hui. Il
semblerait qu’elles devraient l’inciter à choisir l’issue la plus
naturelle, qui est celle de la renonciation à tout gouvernement de
violence. Or, loin de choisir cette voie naturelle, il hésite entre
l’admission des violences gouvernementales et celles des
révolutionnaires, commence même, en la personne de ses plus mauvais
représentants, à prendre part aux violences et semble vouloir s’engager
sur la voie funeste qu’avaient suivie les peuples occidentaux.
Quelle en est la cause?
X
D’où vient que des hommes souffrant des abus du pouvoir ne font pas ce
qui pourrait les en débarrasser si promptement, c’est-à-dire en cessant
tout simplement d’obéir à l’autorité? Loin d’employer ce moyen, ils
continuent à agir de façon à se frustrer eux-mêmes d’un bien à la fois
matériel et spirituel, et se soumettent au pouvoir existant, ou
établissent un nouveau pouvoir oppresseur.
Les hommes sentent que la violence est la cause de leur situation
malheureuse; ils ont vaguement conscience que pour en sortir ils ont
besoin de liberté; et, chose surprenante, pour acquérir la liberté et se
débarrasser de la violence, ils cherchent, inventent et emploient toutes
sortes de moyens: révolte, changement de gouvernement, changement de
régime, nouvelles combinaisons diplomatiques entre États, politique
coloniale, organisation du prolétariat, cité socialiste, trust, tout,
sauf l’unique moyen qui les débarrasserait le plus simplement et le plus
sûrement de tous leurs maux: l’insoumission au pouvoir.
Tout esprit réfléchi devrait pourtant voir nettement que la violence
engendre la violence et que la seule méthode de s’en débarrasser est de
ne pas en commettre. Il n’est pas moins évident que la majorité des
hommes est soumise à la minorité, uniquement parce que les premiers
concourent eux-mêmes à leur asservissement.
Si les peuples sont asservis, c’est parce qu’ils ont recours à la force
pour lutter contre la force, et cela dans un intérêt égoïste.
Ceux qui s’en abstiennent ne peuvent pas être asservis, comme on ne peut
pas couper l’eau. Ils peuvent être dépouillés, immobilisés, blessés,
tués, mais non asservis, c’est-à-dire forcés à agir contrairement à leur
volonté raisonnée.
C’est vrai pour les individus, c’est vrai pour les collectivités. Si les
deux cents millions d’Hindous avaient refusé de commettre les violences
commandées par leurs maîtres: service militaire et impôts servant à
l’oppression; s’ils ne s’étaient pas laissé séduire par des biens, dont
on les avait auparavant dépouillés, ne s’étaient pas soumis aux lois de
leurs oppresseurs, il est certain que non seulement cinquante mille
Anglais, mais tous les Anglais tant qu’ils sont, auraient été
impuissants à asservir l’Inde, alors même que sa population ne
compterait pas deux cents millions, mais un seul millier d’hommes.
Il en est de même des Polonais, des Tchèques, des Irlandais, des
Bédouins et de tous les peuples conquis. Il en est de même des ouvriers
asservis par les capitalistes. Nul capitaliste au monde n’aurait pu les
exploiter, s’ils n’avaient pas concouru eux-mêmes à leur esclavage.
Tout cela est tellement évident qu’on éprouve quelque honte à le
démontrer. Pourtant, des hommes qui raisonnent logiquement dans tous les
cas de la vie non seulement ne s’en aperçoivent pas et ne font pas ce
que leur indique la raison, mais agissent et contre la raison et contre
leur intérêt.
«Comment pourrais-je commencer le premier à faire ce que personne ne
fait? se dit chacun. Que les autres commencent, et alors je cesserai à
mon tour d’obéir à l’autorité.»
Et tous parlent ainsi. Chacun, sous prétexte de ne pouvoir commencer le
premier, ne fait pas ce qui est de l’intérêt indiscutable de tous, mais
continue à agir contrairement à l’intérêt, à la raison et à la nature
humaine.
Parce que personne ne veut courir le risque des persécutions, on obéit
aux autorités, tout en sachant qu’on va subir à la guerre, extérieure ou
civile, des maux bien plus grands.
Pourquoi?
Parce que les hommes ne raisonnent pas, mais agissent sous l’action d’un
moteur, le plus répandu, le mieux étudié en ces derniers temps et qu’on
nomme suggestion ou hypnose.
Empêchant les hommes de faire ce qui est propre à leur nature et leur
est avantageux, l’hypnose leur fait admettre que les violences commises
par ceux qui se font appeler hommes d’État ne sont pas des actes
immoraux commis par des gens immoraux, mais la manifestation de
l’activité d’un être mystérieux et sacré, appelé État, sans lequel les
hommes n’ont jamais vécu en commun (ce qui est absolument faux) et ne
peuvent vivre.
Mais d’où vient que des êtres sensés subissent une suggestion aussi
contraire à la raison, au sentiment et à l’intérêt?
La réponse à cette question est que l’hypnose agit non seulement sur les
enfants, les malades et les idiots, mais encore sur tous ceux chez qui
la conscience religieuse s’affaiblit; et conscience religieuse signifie
celle qui établit notre rapport envers le Principe suprême dont dépend
notre existence. Or, cette conscience est obscurcie chez la plupart des
hommes de notre temps.
Quant à la cause qui le détermine elle réside en ce fait que les hommes
ayant commis le péché de la soumission au pouvoir humain ne l’ont pas
reconnu pour péché, et, cherchant à le justifier, ont exalté le pouvoir
au point de substituer sa loi à la loi divine.
Et, lorsque la loi des hommes eut remplacé la loi de Dieu, les hommes
perdirent la conscience religieuse, tombèrent sous l’action de l’hypnose
étatiste faisant croire que les gouvernants ne sont pas simplement des
égarés et des corrompus, mais les représentants de cette entité
mystique: l’État, sans lequel les hommes ne sauraient vivre.
Un cercle de mensonges s’était formé: la soumission à l’autorité a
affaibli, et en partie détruit, la conscience religieuse;
l’affaiblissement, ou la perte, de cette conscience a soumis les hommes
à l’autorité de leurs semblables.
Le péché de l’autorité a débuté ainsi: Les oppresseurs ont dit aux
opprimés: «Exécutez tout ce que nous allons vous demander; si vous
refusez, nous vous tuerons; si vous obéissez, nous organiserons l’ordre
parmi vous et nous vous défendrons contre d’autres violateurs.»
Afin de pouvoir continuer à mener leur vie habituelle et ne lutter ni
contre leurs violateurs, ni contre d’autres, les violés eurent l’air de
dire: «C’est bien, nous vous obéirons. Organisez l’ordre comme vous
l’entendrez; nous le maintiendrons, pourvu que nous puissions vivre
tranquilles, nous et nos familles.»
Les oppresseurs ne s’étaient pas aperçus du péché qu’ils commettaient,
aveuglés qu’ils étaient par le pouvoir. Les opprimés croyaient n’en pas
commettre parce qu’il leur semblait que l’obéissance valait mieux que la
lutte. Mais le péché était bien dans la soumission, et il n’était pas
moins grand que le péché de ceux qui se livraient aux violences.
Si les premiers avaient supporté tous les prélèvements d’impôts, toutes
les cruautés, sans reconnaître la légitimité du pouvoir oppresseur, sans
leur promettre la soumission, ils ne commettraient pas de péché. Car
c’est bien dans cette promesse qu’est la grande faute, aussi grande que
celle des dirigeants.
Cette promesse de sujétion, cette reconnaissance de la légitimité du
pouvoir rendait ce péché double: premièrement, c’est que les hommes qui
se soumettaient afin de ne pas commettre le péché de résistance
reconnaissaient sa légitimité chez ceux à qui ils obéissaient;
deuxièmement, ils renonçaient à leur véritable liberté, qui est dans la
soumission à la volonté de Dieu, en promettant d’obéir au pouvoir en
tout et toujours. Or, cette promesse est, en son principe, en opposition
directe avec la volonté de Dieu, puisque le pouvoir fondé sur la
violence exige de ceux qui se soumettent à lui la participation aux
assassinats, guerres, châtiments et lois qui sanctionnent ces violences.
On ne peut légèrement écarter ici, et partiellement observer là, la loi
divine. Il est clair, en effet, que si dans tel cas la loi divine peut
être remplacée par la loi humaine, la première n’est plus une loi
suprême, toujours obligatoire; et, si elle n’est pas telle, elle
n’existe pas.
Ensuite, privés de la direction que donne la loi divine, c’est-à-dire en
perdant la faculté humaine la plus élevée, les hommes descendent
immanquablement au degré inférieur de l’existence où les mobiles de
leurs actions sont seulement dans leurs passions et la suggestion qu’ils
subissent.
C’est dans cet état de reconnaissance de la nécessité d’obéir à
l’autorité que se trouvent tous les peuples qui vivent groupés en ce
qu’on appelle États. C’est également le cas du peuple russe.
Voilà pourquoi se produit ce phénomène étrange: cent millions
d’agriculteurs, une masse qui peut être considérée comme tout le peuple
russe, n’ayant besoin d’aucune tutelle gouvernementale, ne choisissent
pas la plus naturelle et la meilleure issue pour sortir de leur
situation, qui est de cesser d’obéir à toute autorité fondée sur la
violence, et continuent à participer à l’ancien gouvernement, ou bien à
lutter contre lui pour s’en préparer un autre, aussi oppresseur.