La soumission à la violence a conduit autant les Orientaux, qui
continuent à obéir à leurs souverains corrompus, que les Occidentaux,
chez qui le pouvoir et la corruption qui l’accompagne se sont
démocratisés, à de grands maux, à de nouveaux conflits inévitables qui
les menacent tous.
La condition malheureuse des peuples occidentaux à l’intérieur est
encore accrue par le fait qu’ils sont amenés à la nécessité de
soustraire pour leur alimentation, par la ruse et la force, aux peuples
orientaux leurs produits du travail.
Ils y parviennent toujours par la même méthode, connue sous le nom de
civilisation, et qui leur sert jusqu’au moment où les Orientaux
l’apprennent à leur tour. En attendant, la majorité de ceux-ci,
continuant à obéir à leur gouvernement, retardent dans les procédés de
lutte contre les Occidentaux et sont obligés de se soumettre à leur
puissance.
Mais certains parmi les peuples orientaux commencent déjà à se frotter à
la civilisation corruptrice des Européens, et, comme l’ont prouvé les
Japonais, s’assimilent aisément la ruse peu compliquée et la cruauté des
civilisés pour opposer les mêmes moyens de lutte qu’avaient employés
contre eux leurs oppresseurs.
Et voici que le peuple russe, placé entre les Occidentaux et les
Orientaux, s’étant assimilé en partie les procédés de l’Occident, mais
continuant jusqu’à ces derniers temps à obéir à son gouvernement
autocratique, est amené par la destinée à réfléchir sur les maux dont
souffrent les peuples aux deux antipodes. D’un côté, il voit les
souffrances que vaut aux Orientaux leur soumission au pouvoir
despotique; de l’autre, il se rend compte que la limitation du pouvoir
et sa démocratisation chez les Occidentaux, loin d’améliorer leur sort,
les a corrompus et les a acculés à la nécessité de tromper et de piller
les autres peuples.
Le peuple russe doit donc en conclure qu’il lui faut modifier ses
rapports envers le pouvoir d’une façon autre que ne l’avaient fait les
peuples de l’Occident.
Tel un chevalier de la mythologie slave, la Russie est aujourd’hui au
carrefour de deux routes, l’une et l’autre conduisant à la perte.
Il est désormais impossible à un peuple de continuer d’obéir à son
gouvernement.
C’est impossible, parce que, voyant le gouvernement dépouillé de son
prestige passé, ayant compris que la plupart des maux proviennent de
lui, le peuple russe ne peut ne pas vouloir se débarrasser de ces maux.
En outre, il n’a plus à obéir au gouvernement parce qu’en réalité il
n’en existe plus qui assurerait au peuple, comme par le passé, le loisir
et la tranquillité. Nous ne sommes plus en présence d’un gouvernement et
des révoltés, mais seulement de deux partis qui se combattent avec
acharnement.
Obéir au gouvernement comme sous l’ancien régime, c’est continuer à
supporter les souffrances passées: manque de terre, famine, lourds
impôts, guerres aussi inutiles que sauvages, et, de plus, participer aux
scélératesses que commet aujourd’hui le gouvernement pour se défendre,
vainement d’ailleurs, comme tout porte à le croire.
Il est moins sensé encore pour le peuple russe de s’engager dans la voie
qu’ont suivie les peuples occidentaux, puisque son caractère funeste est
devenu évident. Ceux-ci ignoraient où elle les conduisait lorsqu’ils
l’avaient choisie, tandis que nous, nous ne pouvons plus ignorer.
D’autre part, la majorité des Occidentaux qui s’étaient engagés sur
cette voie assuraient leur existence par l’industrie, le commerce, ou
l’esclavage direct (nègres) ou indirect (salariés); tandis que le peuple
russe est principalement agricole. S’engager sur la voie que suivaient
les nations occidentales, c’est donc commettre, consciemment cette fois,
des violences, non plus pour le compte du gouvernement, mais contre lui;
non plus commandé par autrui, mais par notre volonté propre, et pour
aboutir finalement, comme les Occidentaux, et après une lutte séculaire,
aux mêmes maux dont le peuple russe souffre actuellement: manque de
terre, accroissement progressif des impôts, dette publique, armements,
guerres aussi cruelles qu’insensées. Bien mieux: perdre comme les autres
peuples de l’Europe le bien primordial que possède le peuple russe:
l’existence agricole qui lui est si chère et habituelle, et cela pour
être ensuite à la merci de la production étrangère. Lutter enfin dans
les conditions les moins favorables contre l’industrie et le commerce
étrangers, avec la certitude d’être vaincu.
Ainsi, course à l’abîme sur l’une comme sur l’autre voie.