Pénétrons dans Quiet-House.
Il est sept heures du soir. Il fait presque nuit. Si bizarre qu'elle
soit à l'extérieur, la maison est plus étrange encore à l'intérieur. Pas
une pièce régulière et qui ait réellement droit au titre de chambre.
Essayons cependant de décrire.
D'abord, les caves ne font qu'un avec le rez-de-chaussée et le premier
étage. Seul, le second étage paraît soutenu par un plancher immobile.
Tout l'espace qui s'étend depuis ce plancher jusqu'au sol à fleur de
fondations est rempli par des caisses de diverses grandeurs que
soutiennent dans le vide des chaînes et des cordes fonctionnant au moyen
de poulies fixées à des poteaux de fer.
Ces caisses sont de grande taille, plus hautes qu'un homme ordinaire et
formant un cube régulier. Elles sont munies d'une porte. Les poteaux de
fer ont des bras mobiles qui tournent sur eux-mêmes, si bien que les
caisses peuvent changer de position sur toute la largeur de la maison;
au moyen de chaînes et de poulies mises en mouvement par un mécanisme
dont les engrenages se voient de tous côtés, on peut les descendre à
telle hauteur qu'on le désire. Quand toutes ces caisses sont élevées en
l'air, elles laissent absolument libre le fond des caves.
Ici, il est plus facile de se rendre compte de la nature du lieu. Ce ne
sont que fourneaux de formes bizarres, appareils de toute nature,
cornues, alambics, matras; puis des instruments de mécanique, une énorme
machine électrique dont le disque de verre mesure plus de deux mètres de
diamètre.
Ce sont là matériaux de chimiste et de physicien, à n'en point faire
doute un seul instant.
Toute la portion de la façade qui regarde du côté du jardin, dont nous
parlerons plus loin, est percée de hautes ouvertures, qui se ferment à
volonté au moyen de volets glissant dans des rainures _ad hoc_.
Dans les coins, des amas de matières de couleur noirâtre, débris
métalliques et rouillés. Aux murs, presque à ras du sol, des planches
supportant des bouteilles, à demi ou complètement remplies de sels, de
poudres, d'extraits, le tout étiqueté soigneusement.
En un point spécial, une planchette clouée à la muraille, et percée de
trous au milieu desquels on voit des boutons blanchâtres, surmontés de
petits écriteaux, portant ces mots: Me Aloysius,--Me Truphêmus,--Salle à
manger,--Bibliothèque.
Ces mêmes indications se répètent sur les caisses de bois. Les boutons
mettent en jeu des appareils électriques. Selon qu'on presse celui de
droite, de gauche ou du milieu, la chaîne qui se déroule laisse
descendre le cabinet d'Aloysius ou la bibliothèque. On adapte une
échelle qui va du sol à la caisse, on ouvre la porte, et on s'introduit
dans la boîte.
Au moment où nous jetons dans Quiet-House un regard indiscret, Truphêmus
est au fond de la cave, et à la lueur d'une lampe de forme bizarre, dont
se dégage la lumière blanche de l'électricité, suit dans un creuset le
travail de transformation qui s'opère. Mais Truphêmus est visiblement
préoccupé. Ses yeux ronds regardent mal, et sa pensée ne va pas droit
son chemin.
Aussi, en un moment donné, fait-il un geste de découragement suivi d'un
autre geste de décision. Il vient de prendre une résolution. Il écarte
le creuset du foyer électrique qui maintient la fusion. Puis il se
dirige vers le tableau indicateur et pousse violemment le bouton
d'Aloysius. Un peu trop fort, en vérité, car voilà la chaîne qui tourne
sur la poulie avec un grincement rapide, et la boîte qui descend comme
si elle tombait; mais les ressorts sont solides. La caisse s'arrête avec
un tressautement.
Truphêmus applique l'échelle, étendant les bras autant qu'il est en lui,
pour permettre l'ascension de son ventre proéminent. Il ouvre la porte.
Aloysius a été à demi renversé par le choc. Et ses membres osseux ont
quelque peu souffert dans cette descente brusque.
--Que diable! mon ami, s'écria-t-il à l'apparition de Truphêmus,
qu'est-ce qui vous prend? Votre visite ressemble à la chute d'une
avalanche.
Truphêmus ne répond pas. Il referme soigneusement la porte, et par un
mouvement instinctif regarde autour de lui pour s'assurer que nulle
oreille indiscrète ne peut entendre ce qu'il peut avoir à confier à son
confrère. Et de fait, vu la disposition des lieux, la chose eût été
vraiment malaisée.
--En tous cas, reprend Truphêmus, en réponse à la vive interpellation de
son ami, chute est impropre. L'avalanche descend, et je monte.
--Soit. Du reste, le point est peu important, et votre purisme peut me
faire grâce pour cette fois. Enfin, de quoi s'agit-il? Avons-nous
quelque accident en bas?
--Aucun.
--Le brome va-t-il bien?
--Admirablement.
--Le cyanure de potassium se comporte?...
--Comme il convient.
--J'en suis fort aise, car vous m'aviez fait une peur!...
--La peur n'est qu'une contraction musculaire...
--Et involontaire. Mais ce n'est pas la question. Expliquez-vous, je
vous prie, car j'ai hâte de me remettre au travail.
Maître Truphêmus, ainsi mis en demeure de s'exécuter, posa sa rotonde
personne sur une pile de livres gisant à terre, et, appuyant son visage
entre ses deux mains, les coudes portant sur ses genoux, regarda
Aloysius de ses yeux d'un bleu mat.
--Cher ami, je crois que, depuis notre liaison--ou mieux notre
association scientifique--nous n'avons qu'à nous louer des progrès
obtenus...
--J'en tombe très volontiers d'accord. Et, puisque j'en trouve
l'occasion, permettez-moi de reconnaître l'étonnante faculté d'intuition
dont vous êtes doué et qui nous a permis de résoudre des problèmes
devant lesquels les plus savants avaient reculé...
--Comme aussi je vous demanderai l'autorisation de rendre justice aux
surprenantes preuves de ténacité et de persévérance dont vous avez donné
des témoignages extraordinaires.
Les deux savants saluèrent. On se serait cru dans une Académie.
--Passons! dit Truphêmus.
--Passons! dit Aloysius.
--Et au nombre de ces problèmes, je prendrai la liberté, continua
Truphêmus, de signaler tout particulièrement celui de l'alimentation.
Vous connaissez la question aussi bien, je dois même ajouter mieux que
moi; cependant laissez-moi résumer les découvertes que nous avons
réalisées.
Aloysius ferma les yeux et croisa ses doigts qui craquèrent. Il
écoutait.
--De quoi se nourrit le corps humain? Reprenons pour quelques moments le
langage des routiniers ignorants. À cette question, ils répondent...
quoi? Que le corps se nourrit de substances végétales et animales; les
aliments doivent être tirés de ces deux espèces de la nature, et ils
excluent les substances purement minérales.
--Comme si les Otomaques et les Guamos des bords de l'Orénoque ne se
contentaient pas de terre seule!
--En effet... reprit Truphêmus, dont le ton indiqua le regret d'être
interrompu. Je continue. Mais qu'est-ce que les substances végétales ou
animales, sinon des combinaisons diverses d'éléments primordiaux
nécessaires à la nutrition; éléments peu nombreux, et qui seuls,
j'insiste sur le mot, concourent utilement à l'entretien de la machine
humaine? Précisons. Tout ce qui est nourriture se compose de matières
azotées mêlées à d'autres substances privées d'azote. Et là est le
point, j'ose le dire, où nous avons véritablement franchi d'un seul bond
la limite que nous imposait la stupidité des impuissants... Partant de
ce principe, que l'azote est le nutritif par excellence, nous nous
sommes dit: Pourquoi l'humanité se crée-t-elle depuis si longtemps des
tracas et des dangers sans nombre, pour chercher dans tous les pays du
monde des substances de saveur, de forme, de couleur diverses, quand il
est si simple...
--De s'en tenir aux éléments même de la nourriture.
--Parfaitement, et pour cela faire, que fallait-il?
Ici Truphêmus appuya lentement sur chaque mot.
--Analyser des éléments du corps de l'homme, en établir les quantités
proportionnelles, afin de les remplacer au fur et à mesure de leur
épuisement.
--En vérité, dit Aloysius, on ne saurait énoncer plus clairement nos
idées.
--L'homme, continua Truphêmus visiblement flatté de cet hommage direct,
contient de l'oxygène, de l'hydrogène, de l'azote, du phosphore et du
fer... Si, par combinaison binaire ou tertiaire, ces éléments produisent
des substances diverses, sels, acides ou autres, sous l'influence de la
vie, elles produisent la matière organique, et, comme l'a si bien dit le
grand Berzélius, les matières organiques sont des oxydes de radicaux,
qui eux-mêmes résultent, les uns de deux éléments, carbone et hydrogène,
ou carbone et azote; les autres de trois éléments, carbone, hydrogène et
azote... Mais passons sur les détails.
--Oui, passons! répéta Aloysius.
--Devions-nous donc accepter, sans mot dire, la ridicule condamnation
prononcée par l'ignorance contre quiconque tenterait de reconstituer les
matières organiques? Doebereiner, Hatchett et Woehler ne nous
avaient-ils point prouvé que la solution du problème était proche?
Qu'avait-il manqué à leurs expériences pour qu'elles fussent
définitives?
Et Truphêmus regarda son vieux compagnon d'un air malin. Aloysius
sourit.
--Oui, que leur avait-il manqué? dit-il à son tour.
Il y eut un moment de silence. Les deux savants savouraient leur
triomphe en le renouvelant par la conversation. Mais Truphêmus reprit le
premier sa gravité:
--Il leur avait manqué, à ces précurseurs d'Aloysius et de Truphêmus, de
comprendre que si les combinaisons s'effectuaient, c'était sous
l'influence d'un principe qu'il n'est pas donné à l'homme de définir,
mais dont il constate l'existence... à savoir le principe de la vie, et
que par conséquent, pour que la matière organique se produisît, il
fallait que les combinaisons se fissent sous l'influence de ce même
principe. En un mot, et pour finir, il suffisait d'introduire dans le
corps humain l'oxygène, le carbone, l'azote et l'hydrogène, pour que
sous l'action de la vie la matière se reconstituât.
--Et quand on songe, dit Aloysius pensif, que des générations
successives ont souffert de la faim parce qu'elles ne pouvaient se
procurer de froment, de viandes ou de légumes.
Chacun de ces trois mots avait été prononcé avec un dédain
intraduisible, qui s'accentua d'ailleurs dans un ricanement de
Truphêmus.
--Pourtant, la sagesse des nations, objecta-t-il, n'avait-elle pas tracé
à l'humanité sa véritable voie dans cette phrase: «Vivre de l'air du
temps...» Mais passons.
--Passons! répéta encore une fois Aloysius.
--Il s'agissait donc d'opérer l'ingestion dans l'organisme humain, et
pour les soumettre à son action, des éléments premiers de toute
nourriture, après avoir toutefois soigneusement établi la proportion des
poids atomiques... pour des analystes tels que nous, cher maître,
c'était un jeu...
--C'était un jeu, dit Aloysius flatté à son tour.
--Puis, de réduire ces éléments sous une forme telle que leur ingestion
fût facile, laquelle forme s'imposait elle-même, la forme liquide. C'est
alors que, parvenus à obtenir la liquéfaction de l'azote, vainement
tentée jusqu'ici, à modifier les proportions combinées de l'oxygène et
de l'hydrogène, de façon à produire des eaux diverses, nous avons
composé ces liqueurs différentes qui, depuis tantôt un an, servent à
notre nourriture.
--Et nous ne nous en portons pas plus mal, fit Aloysius, que sa maigreur
paraissait enchanter.
--Je m'en porte même d'autant mieux! dit Truphêmus en fermant les yeux
et en tapotant des doigts son ventre rond et creux.
--Il faut dire, reprit Aloysius, que vous êtes un gourmand... un
gourmand d'azote surtout. Peste! quelle consommation! Aussi cela vous
profite...
--Que voulez-vous! je suis un mangeur!
--Mais quelle joie, continua Aloysius, de se sentir dégagé de tous ces
soucis ridicules auxquels l'humanité s'est si longtemps condamnée, de
n'avoir plus ces prétendues recherches de goût qui vous faisaient
l'esclave de quelques papilles nerveuses... Mais pourquoi m'avez-vous
rappelé tout cela, cher maître?
--Parce que, mon ami, je suis sur la trace d'une découverte encore plus
étonnante, encore plus remarquable...
--Impossible!
--Je vous l'affirme.
--Parlez! parlez vite!
--Je vous avoue, dit Truphêmus, que notre entretien s'est prolongé plus
que je ne l'avais supposé... j'ai une faim! Si vous le permettez, nous
le reprendrons après dîner... et, à propos, quelle est la carte
aujourd'hui?
--C'est le jour des oeufs... C^48, H^36 AZ^16[3].
[Note 3: Formule chimique de l'albumine.]
--Fort bien. Allons dîner.