Je suis chez moi!... enfin!... je suis rentré en courant, en fuyant.
Comment ai-je retrouvé ma route! il me semblait que j'étais entraîné
dans un _rhombus_ vertigineux. Ma tête éclate sous les coups de la
harpie migraine. Confierai-je au papier ce que j'ai vu, ce que je sais!
J'hésite, car je ne puis croire moi-même à la réalité de cette scène
atroce. Et cependant cela _est_, j'étais bien éveillé,--oh! oui, bien
éveillé. Maintenant le cauchemar danse dans mon cerveau, dont les parois
plient sous cette sarabande comme un plancher mal lié. Étrange
cauchemar, en vérité, n'étant que le souvenir d'un homme éveillé, et qui
eût souhaité de dormir...
Où en étais-je resté? Ah! je sais... J'avais jeté l'échelle de corde sur
le rebord du mur, et les crochets avaient trouvé leur point d'appui. Je
montai lentement, avec précaution. Puis, arrivé à la crête du mur,
j'attirai l'échelle à moi, et je la suspendis, de telle sorte que je
pusse descendre. Je faisais tout cela régulièrement, sans me hâter, car
je savais que j'avais tout le temps nécessaire.
Je me trouvai dans le parc. C'était, ma foi, assez loin de la maison. Je
traversai plusieurs allées, et je dus passer devant la petite chapelle
blanche dont j'ai parlé... Là, inconsciemment, je me sentis _saisi_ de
nouveau par une impression indéfinissable... le _rayonnement_ de ce
monument affectait mes nerfs; mais je ne m'arrêtai pas. Je tendais à la
petite porte que j'avais vue. Je l'eus bientôt atteinte. Je la poussai.
Les gonds étaient rouillés, et, en tournant, la porte fit entendre comme
un râle, dont l'écho se répercuta dans l'escalier. Car, je ne m'étais
pas trompé, il y avait là un escalier. La lune s'était levée de bonne
heure, ce soir-là. Et sa lueur blanchâtre, se heurtant contre le cadre
de la porte, découpait sur les premières marches un rectangle éclatant.
Au-dessus, l'obscurité..., une obscurité en quelque sorte _humide_. Il
me semblait entendre la muraille et le bois des marches craquer sous le
rongement de la moisissure, dont l'odeur âcre me prenait à la gorge.
Il y avait longtemps qu'on n'était passé par là. Mais--fait bizarre--par
une sorte de révélation intuitive, il me sembla--d'où venait cette
pensée qui s'imposait à mon esprit comme une certitude?--que c'était par
là que l'_on était sorti_. Quand cela? Je n'aurais su le dire...
Cependant j'aurais pu formuler ma préoccupation: _Quand s'étaient posés
les termes du problème?_.
Je sentais--oui, c'était plutôt un sentiment (je dirais presque une
sensation) qu'une idée--que la topographie du mystère cherché pouvait se
tracer en un triangle, dont la chapelle eût été le sommet et dont la
porte que je franchissais et la chambre que j'avais vue éclairée eussent
été les deux autres angles.
Je m'engageai courageusement dans l'escalier. Nul bruit. J'entr'ouvris
la lanterne que j'avais détachée de ma ceinture, et je montai. Mes pas
ne faisaient aucun bruit. Je comptais les marches, machinalement,
uniquement pour obéir au besoin qui me possédait de donner un aliment à
mon attention.
Ai-je dit que la maison avait deux étages, sans compter un
rez-de-chaussée et un sous-sol?
J'atteignis le premier étage. Là, je refermai ma lanterne, car une
ouverture ménagée dans la muraille permettait à la lune d'éclairer le
palier. Je vis une porte à ma droite. Évidemment elle donnait accès dans
les appartements. Cependant je m'arrêtai un moment, et je réfléchis.
La fenêtre que j'avais vue éclairée était la troisième, à partir du côté
de la maison regardant le parc. Donc il y avait, de l'autre côté de
cette porte--qui était là devant moi--une ou deux pièces, éclairées par
les deux fenêtres sombres. De plus, sur ces deux fenêtres, je n'avais
remarqué aucun reflet de lumière, si léger qu'il fût. Donc, il
n'existait pas de communication directe, _patente_, entre ces pièces et
celle que je voulais surveiller.
Ceci me décida. Je cherchai la serrure. Elle s'ouvrait au moyen de ces
_becs de canne_ si fréquents dans nos vieilles maisons. Je posai la main
dessus et je poussai.
La porte résista. Évidemment elle était fermée en dedans. Mais comment?
je craignis alors d'avoir commencé trop tard et de n'avoir pas le temps
de prendre toutes mes dispositions avant l'arrivée de mes hommes.
Il fallait d'abord savoir si la porte était fermée par un double tour ou
par tout autre moyen. Il y avait une serrure: je soufflai vigoureusement
par le trou, et j'acquis la certitude que la clef n'était pas en dedans.
Alors, j'ouvris de nouveau le bec de canne, et appliquant en même temps
mon épaule à la hauteur de la serrure, j'appuyai de tout mon effort. Je
remarquai alors que la porte cédait dans cette partie depuis le sol.
C'est-à-dire qu'il n'y avait pas de double pêne, mais qu'un verrou
_au-dessus_ de la serrure retenait la porte à l'intérieur.
Oh! je ne fus pas long à avoir raison du verrou. J'avais pris mes
précautions. J'introduisis un petit ciseau _ad hoc_ dans la rainure de
la porte, et lorsque j'eus trouvé exactement la place où était ce
verrou, je fis pénétrer mon ciseau de façon à ce qu'il touchât le plat
du verrou; et, alors, par une série de petits mouvements, faisant
levier, je repoussai le verrou dans sa gâche. Je n'étais pas fatigué;
car ce travail n'avait exigé aucun effort, et cependant mon front
ruisselait de sueur.
Mais courage! Je ne suis pas ici pour m'arrêter à des détails de cette
nature. Je pousse la porte lentement. Car je crains encore que les gonds
ne soient rouillés. Au contraire, ils glissent comme s'ils étaient posés
sur une rondelle de velours.
Où suis-je? l'obscurité est profonde. Ah! ma lanterne. C'est une vaste
pièce, toute revêtue de vieux chêne, sombre et noir. Deux fenêtres. Ceci
me rassure. Je n'ai pas besoin d'aller plus loin. Mais, avant tout, une
précaution. Comment pénètre-t-on de cette pièce dans celle qui se trouve
plus loin. Je promène ma lanterne sur la muraille. Nulle ouverture
visible, pas de porte. C'est étrange, en vérité.
Voyons l'ameublement. Auprès de la porte par laquelle je suis entré, une
alcôve, un lit de chêne, vieille forme, à baldaquin. Des rideaux en
tapisserie, avec une _chasse_ qui court et grimace. Le lit est défait.
Comment cela? _Quelqu'un_ couche-t-il donc ici? Mais non. Je les
soulève, et la poussière forme une raie brune justement à l'endroit où
ils se séparent.
Personne ne couche là, _actuellement_. La chose est claire. Mais
pourquoi ce lit n'a-t-il pas été remis en état? et depuis combien de
temps?
Depuis combien de temps Golding et ses _amis_ se réunissent-ils _là_? Il
me semble que ces deux circonstances doivent se rattacher l'une à
l'autre.
Procédons rapidement à notre examen.
En face de la porte par laquelle je suis entré, un immense bahut de
chêne. Ah! il est plus haut que cette porte. Qui me dit qu'il n'a pas
été placé là exprès pour condamner l'issue que je cherche? Il faudra que
je trouve le moyen de vérifier cette supposition. Les fenêtres? fermées
d'épais volets, recouverts de rideaux en tapisserie. Bien. Quelques
chaises, des escabeaux. Un bureau dans un coin, et c'est tout. De la
poussière, beaucoup de poussière. On n'entre jamais ici. Ceci ne fait
plus de doute.
Mais j'entends du bruit. Oui, c'est bien la grille du parc qui tourne et
grince. Pas un moment à perdre. Je vais à la porte, je la referme, je
pousse le verrou, puis je tourne le ressort de ma lanterne. Plus rien,
plus une lueur. Je suis seul, nul ne sait que je suis ici. Oh! comme il
fait sombre!