Madame, voulez-vous me permettre à mon tour de vous parler brutalement,
sans ménagements galants, comme je parlerais à un ami qui voudrait
prononcer des vœux éternels?
Moi non plus, je ne sais pas si je vous aime. Je ne le saurais vraiment
qu'après cette chose qui vous révolte tant.
Avez-vous oublié les vers de Musset:
Je me souviens encor de ces spasmes terribles,
De ces baisers muets, de ces muscles ardents,
De cet être absorbé, blême et serrant les dents.
S'ils ne sont pas divins, ces moments sont horribles.
Cette sensation d'horreur et d'insurmontable dégoût, nous l'éprouvons
aussi quand, emportés par l'impétuosité du sang, nous nous laissons
aller aux accouplements d'aventure. Mais quand une femme est pour nous
l'être d'élection, de charme constant, de séduction infinie que vous
êtes pour moi, la caresse devient le plus ardent, le plus complet et le
plus infini des bonheurs.
La caresse, madame, c'est l'épreuve de l'amour. Quand notre ardeur
s'éteint après l'étreinte, nous nous étions trompés. Quand elle
grandit, nous nous aimons.
Un philosophe, qui ne pratiquait point ces doctrines, nous a mis en
garde contre ce piège de la nature. La nature veut des êtres, dit-il,
et pour nous contraindre à les créer, elle a mis le double appât de
l'amour et de la volupté auprès du piège. Et il ajoute: Dès que nous
nous sommes laissé prendre, dès que l'affolement d'un instant a passé,
une tristesse immense nous saisit, car nous comprenons la ruse qui
nous a trompés, nous voyons, nous sentons, nous touchons la raison
secrète et voilée qui nous a poussés malgré nous.
Cela est vrai souvent, très souvent. Alors nous nous relevons écœurés.
La nature nous a vaincus, nous a jetés, à son gré, dans des bras qui
s'ouvraient, parce qu'elle veut que des bras s'ouvrent.
Oui, je sais les baisers froids et violents sur des lèvres inconnues,
les regards fixes et ardents en des yeux qu'on n'a jamais vus et qu'on
ne verra plus jamais, et tout ce que je ne peux pas dire, tout ce qui
nous laisse à l'âme une amère mélancolie.
Mais, quand cette sorte de nuage d'affection, qu'on appelle l'amour, a
enveloppé deux êtres, quand ils ont pensé l'un à l'autre, longtemps,
toujours, quand le souvenir pendant l'éloignement veille sans cesse,
le jour, la nuit, apportant à l'âme les traits du visage, et le
sourire, et le son de la voix; quand on a été obsédé, possédé par la
forme absente et toujours visible, n'est-il pas naturel que les bras
s'ouvrent enfin, que les lèvres s'unissent et que les corps se mêlent?
N'avez-vous jamais eu le désir du baiser? Dites-moi si les lèvres
n'appellent pas les lèvres, et si le regard clair, qui semble couler
dans les veines, ne soulève pas des ardeurs furieuses, irrésistibles.
Certes, c'est là le piège, le piège immonde, dites-vous? Qu'importe,
je le sais, j'y tombe, et je l'aime. La nature nous donne la caresse
pour nous cacher sa ruse, pour nous forcer malgré nous à éterniser
les générations. Eh bien, volons-lui la caresse, faisons-la nôtre,
raffinons-la, changeons-la, idéalisons-la, si vous voulez. Trompons,
à notre tour, la Nature, cette trompeuse. Faisons plus qu'elle n'a
voulu, plus qu'elle n'a pu ou osé nous apprendre. Que la caresse soit
comme une matière précieuse sortie brute de la terre, prenons-la et
travaillons-la et perfectionnons-la, sans souci des desseins premiers,
de la volonté dissimulée de ce que vous appelez Dieu. Et comme c'est
la pensée qui poétise tout, poétisons-la, madame, jusque dans ses
brutalités terribles, dans ses plus impures combinaisons, jusque dans
ses plus monstrueuses inventions.
Aimons la caresse savoureuse comme le vin qui grise, comme le fruit
mûr qui parfume la bouche, comme tout ce qui pénètre notre corps de
bonheur. Aimons la chair parce qu'elle est belle, parce qu'elle est
blanche et ferme, et ronde et douce, et délicieuse sous la lèvre et
sous les mains.
Quand les artistes ont cherché la forme la plus rare et la plus pure
pour les coupes où l'art devait boire l'ivresse, ils ont choisi la
courbe des seins, dont la fleur ressemble à celle des roses.
Or, j'ai lu dans un livre érudit, qui s'appelle le _Dictionnaire des
Sciences médicales_, cette définition de la gorge des femmes, qu'on
disait imaginée par M. Joseph Prudhomme devenu docteur en médecine:
«Le sein peut être considéré chez la femme comme un objet en même temps
d'utilité et d'agrément.»
Supprimons, si vous voulez, l'utilité et ne gardons que l'agrément.
Aurait-il cette forme adorable qui appelle irrésistiblement la caresse
s'il n'était destiné qu'à nourrir les enfants.
Oui, madame, laissons les moralistes nous prêcher la pudeur, et les
médecins la prudence; laissons les poètes, ces trompeurs toujours
trompés eux-mêmes, chanter l'union chaste des âmes et le bonheur
immatériel; laissons les femmes laides à leurs devoirs et les hommes
raisonnables à leurs besognes inutiles; laissons les doctrinaires à
leurs doctrines, les prêtres à leurs commandements, et nous, aimons
avant tout la caresse qui grise, affole, énerve, épuise, ranime, est
plus douce que les parfums, plus légère que la brise, plus aiguë que
les blessures, rapide et dévorante, qui fait prier, qui fait pleurer,
qui fait gémir, qui fait crier, qui fait commettre tous les crimes et
tous les actes de courage!
Aimons-la, non pas tranquille, normale, légale; mais violente,
furieuse, immodérée! Recherchons-la comme on recherche l'or et
le diamant, car elle vaut plus, étant inestimable et passagère!
Poursuivons-la sans cesse, mourons pour elle et par elle.
Et si voulez, madame, que je vous dise une vérité que vous ne
trouverez, je crois, en aucun livre, les seules femmes heureuses sur
cette terre sont celles à qui nulle caresse ne manque. Elles vivent,
celles-là, sans souci, sans pensées torturantes, sans autre désir
que celui du baiser prochain qui sera délicieux et apaisant comme le
dernier baiser.
Les autres, celles pour qui les caresses sont mesurées, ou incomplètes,
ou rares, vivent harcelées par mille inquiétudes misérables, par des
désirs d'argent ou de vanité, par tous les événements qui deviennent
des chagrins.
Mais les femmes caressées à satiété n'ont besoin de rien, ne désirent
rien, ne regrettent rien. Elles rêvent, tranquilles et souriantes,
effleurées à peine par ce qui serait pour les autres d'irréparables
catastrophes, car la caresse remplace tout, guérit de tout, console de
tout!
Et j'aurais encore tant de choses à dire!...