III

Le train de Marseille entra en gare à neuf heures précises, déposa sur

le quai deux voyageurs, et reprit sa course vers Nice.

L'un était grand et maigre, M. Saribe, marchand d'huiles, l'autre gros

et petit, M. Parisse.

Ils se mirent en route côte à côte, leur sac de nuit à la main, pour

gagner la ville éloignée d'un kilomètre.

Mais en arrivant à la porte du port, les factionnaires croisèrent la

baïonnette en leur enjoignant de s'éloigner.

Effarés, stupéfaits, abrutis d'étonnement, ils s'écartèrent et

délibérèrent; puis, après avoir pris conseil l'un de l'autre, ils

revinrent avec précaution afin de parlementer en faisant connaître

leurs noms.

Mais les soldats devaient avoir des ordres sévères, car ils les

menacèrent de tirer; et les deux voyageurs, épouvantés, s'enfuirent au

pas gymnastique, en abandonnant leurs sacs qui les alourdissaient.

Ils firent alors le tour des remparts et se présentèrent à la porte

de la route de Cannes. Elle était fermée également et gardée aussi

par un poste menaçant. MM. Saribe et Parisse, en hommes prudents,

n'insistèrent pas davantage, et s'en revinrent à la gare pour chercher

un abri, car le tour des fortifications n'était pas sûr, après le

soleil couché.

L'employé de service, surpris et somnolent, les autorisa à attendre le

jour dans le salon des voyageurs.

Ils y demeurèrent côte à côte, sans lumière, sur le canapé de velours

vert, trop effrayés pour songer à dormir.

La nuit fut longue pour eux.

Ils apprirent, vers six heures et demie, que les portes étaient

ouvertes et qu'on pouvait, enfin, pénétrer dans Antibes.

Ils se remirent en marche, mais ne retrouvèrent point sur la route

leurs sacs abandonnés.

Lorsqu'ils franchirent, un peu inquiets encore, la porte de la ville,

le commandant de Carmelin, l'œil sournois et la moustache en l'air,

vint lui-même les reconnaître et les interroger.

Puis il les salua avec politesse en s'excusant de leur avoir fait

passer une mauvaise nuit. Mais il avait dû exécuter des ordres.

Les esprits, dans Antibes, étaient affolés. Les uns parlaient d'une

surprise méditée par les Italiens, les autres d'un débarquement

du prince impérial, d'autres encore croyaient à une conspiration

orléaniste. On ne devina que plus tard la vérité quand on apprit que le

bataillon du commandant était envoyé fort loin, et que M. de Carmelin

avait été sévèrement puni.

Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 16 · 第 36 / 63 题