Très loin, sous les arbres, on apercevait quelque chose de clair. S'ils
n'avaient point su ce que c'était, ils ne l'auraient pas deviné. Cela
semblait luisant et si blanc qu'on l'eût pris pour un linge tombé;
car un rayon de soleil glissé entre les branches illuminait la chair
pâle d'une grande raie oblique à travers le ventre. En approchant, ils
distinguaient peu à peu la forme, la tête voilée, tournée vers l'eau
et les deux bras écartés comme par un crucifiement.
--J'ai rudement chaud, dit le maire.
Et, se baissant vers la Brindille, il y trempa de nouveau son mouchoir
qu'il replaça encore sur son front.
Le médecin hâtait le pas, intéressé par la découverte. Dès qu'il fut
auprès du cadavre, il se pencha pour l'examiner, sans y toucher. Il
avait mis un pince-nez comme lorsqu'on regarde un objet curieux, et
tournait autour tout doucement.
Il dit sans se redresser: «Viol et assassinat que nous allons constater
tout à l'heure. Cette fillette est d'ailleurs presque une femme, voyez
sa gorge.»
Les deux seins, assez forts déjà, s'affaissaient sur la poitrine,
amollis par la mort.
Le médecin ôta légèrement le mouchoir qui couvrait la face. Elle
apparut noire, affreuse, la langue sortie, les yeux saillants. Il
reprit: «Parbleu, on l'a étranglée une fois l'affaire faite.»
Il palpait le cou: «Etranglée avec les mains sans laisser d'ailleurs
aucune trace particulière, ni marque d'ongle ni empreinte de doigt.
Très bien. C'est la petite Roque, en effet.»
Il replaça délicatement le mouchoir: «Je n'ai rien à faire; elle est
morte depuis douze heures au moins. Il faut prévenir le parquet.»
Renardet, debout, les mains derrière le dos, regardait d'un œil
fixe le petit corps étalé sur l'herbe. Il murmura: «Quel misérable! Il
faudrait retrouver les vêtements.»
Le médecin tâtait les mains, les bras, les jambes. Il dit: «Elle venait
sans doute de prendre un bain. Ils doivent être au bord de l'eau.»
Le maire ordonna: «Toi, Principe (c'était le secrétaire de la mairie),
tu vas me chercher ces hardes-là le long du ruisseau. Toi, Maxime
(c'était le garde champêtre), tu vas courir à Roüy-le-Tors et me
ramener le juge d'instruction avec la gendarmerie. Il faut qu'ils
soient ici dans une heure. Tu entends.»
Les deux hommes s'éloignèrent vivement et Renardet dit au docteur:
«Quel gredin a bien pu faire un pareil coup dans ce pays-ci?
Le médecin murmura: «Qui sait? Tout le monde est capable de ça. Tout le
monde en particulier et personne en général. N'importe, ça doit être
quelque rôdeur, quelque ouvrier sans travail. Depuis que nous sommes
en République, on ne rencontre que ça sur les routes.»
Tous deux étaient bonapartistes.
Le maire reprit: «Oui, ça ne peut être qu'un étranger, un passant, un
vagabond sans feu ni lieu...»
Le médecin ajouta avec une apparence de sourire: «Et sans femme.
N'ayant ni bon souper ni bon gîte, il s'est procuré le reste. On ne
sait pas ce qu'il y a d'hommes sur la terre capables d'un forfait à un
moment donné. Saviez-vous que cette petite avait disparu?»
Et du bout de sa canne, il touchait l'un après l'autre les doigts
roidis de la morte, appuyant dessus comme sur les touches d'un piano.
--Oui. La mère est venue me chercher hier, vers neuf heures du soir,
l'enfant n'étant pas rentrée à sept heures pour souper. Nous l'avons
appelée jusqu'à minuit sur les routes; mais nous n'avons point pensé
à la futaie. Il fallait le jour, du reste, pour opérer des recherches
vraiment utiles.
--Voulez-vous un cigare? dit le médecin.
--Merci, je n'ai pas envie de fumer. Ça me fait quelque chose de voir
ça.
Ils restaient debout tous les deux en face de ce frêle corps
d'adolescente, si pâle, sur la mousse sombre. Une grosse mouche à
ventre bleu, qui se promenait le long d'une cuisse, s'arrêta sur les
taches de sang, repartit, remontant toujours, parcourant le flanc de
sa marche vive et saccadée, grimpa sur un sein, puis redescendit pour
explorer l'autre, cherchant quelque chose à boire sur cette morte. Les
deux hommes regardaient ce point noir errant.
Le médecin dit: «Comme c'est joli, une mouche sur la peau. Les dames
du dernier siècle avaient bien raison de s'en coller sur la figure.
Pourquoi a-t-on perdu cet usage-là?»
Le maire semblait ne point l'entendre, perdu dans ses réflexions.
Mais, tout d'un coup, il se retourna, car un bruit l'avait surpris;
une femme en bonnet et en tablier bleu accourait sous les arbres.
C'était la mère, la Roque. Dès qu'elle aperçut Renardet, elle se mit à
hurler: «Ma p'tite, ous qu'est ma p'tite?» tellement affolée qu'elle
ne regardait point par terre. Elle la vit tout à coup, s'arrêta net,
joignit les mains et leva ses deux bras en poussant une clameur aiguë
et déchirante, une clameur de bête mutilée.
Puis elle s'élança vers le corps, tomba à genoux, et enleva, comme
si elle l'eût arraché, le mouchoir qui couvrait la face. Quand elle
vit cette figure affreuse, noire et convulsée, elle se redressa d'une
secousse, puis s'abattit le visage contre terre, en jetant dans
l'épaisseur de la mousse des cris affreux et continus.
Son grand corps maigre sur qui ses vêtements collaient, secoué de
convulsions, palpitait. On voyait ses chevilles osseuses et ses mollets
secs enveloppés de gros bas bleus frissonner horriblement; et elle
creusait le sol de ses doigts crochus comme pour y faire un trou et s'y
cacher.
Le médecin, ému, murmura: «Pauvre vieille!» Renardet eut dans le ventre
un bruit singulier; puis il poussa une sorte d'éternuement bruyant qui
lui sortit en même temps par le nez et par la bouche; et, tirant son
mouchoir de sa poche, il se mit à pleurer dedans, toussant, sanglotant
et se mouchant avec bruit. Il balbutiait: «Cré... cré... cré... cré
nom de Dieu de cochon qui a fait ça... Je... je... voudrais le voir
guillotiner...»
Mais Principe reparut, l'air désolé et les mains vides. Il murmura: «Je
ne trouve rien, m'sieu le maire, rien de rien nulle part.»
L'autre, effaré, répondit d'une voix grasse, noyée dans les larmes:
«Qu'est-ce que tu ne trouves pas?
--Les hardes de la petite.
--Eh bien... eh bien... cherche encore... et... et... trouve-les...
ou... tu auras affaire à moi.
L'homme, sachant qu'on ne résistait pas au maire, repartit d'un pas
découragé en jetant sur le cadavre un coup d'œil oblique et craintif.
Des voix lointaines s'élevaient sous les arbres, une rumeur confuse,
le bruit d'une foule qui approchait; car Médéric, dans sa tournée,
avait semé la nouvelle de porte en porte. Les gens du pays, stupéfaits
d'abord, avaient causé de ça dans la rue, d'un seuil à l'autre; puis
ils s'étaient réunis; ils avaient jasé, discuté, commenté l'événement
pendant quelques minutes; et maintenant ils s'en venaient pour voir.
Ils arrivaient par groupes, un peu hésitants et inquiets, par
crainte de la première émotion. Quand ils aperçurent le corps,
ils s'arrêtèrent, n'osant plus avancer et parlant bas. Puis ils
s'enhardirent, firent quelques pas, s'arrêtèrent encore, avancèrent
de nouveau, et ils formèrent bientôt autour de la morte, de sa mère,
du médecin et de Renardet, un cercle épais, agité et bruyant qui se
resserrait sous les poussées subites des derniers venus. Bientôt
ils touchèrent le cadavre. Quelques-uns même se baissèrent pour le
palper. Le médecin les écarta. Mais le maire, sortant brusquement de
sa torpeur, devint furieux, et saisissant la canne du docteur Labarbe,
il se jeta sur ses administrés en balbutiant: «Foutez-moi le camp...
foutez-moi le camp... tas de brutes... foutez-moi le camp...» En une
seconde le cordon de curieux s'élargit de deux cents mètres.
La Roque s'était relevée, retournée, assise, et elle pleurait
maintenant dans ses mains jointes sur sa face.
Dans la foule, on discutait la chose; et des yeux avides de garçons
fouillaient ce jeune corps découvert. Renardet s'en aperçut, et,
enlevant brusquement sa veste de toile, il la jeta sur la fillette qui
disparut tout entière sous le vaste vêtement.
Les curieux se rapprochaient doucement; la futaie s'emplissait de
monde; une rumeur continue de voix montait sous le feuillage touffu des
grands arbres.
Le maire, en manches de chemise, restait debout, sa canne à la main,
dans une attitude de combat. Il semblait exaspéré par cette curiosité
du peuple et répétait: «Si un de vous approche, je lui casse la tête
comme à un chien.»
Les paysans avaient grand'peur de lui; ils se tinrent au large. Le
docteur Labarbe, qui fumait, s'assit à côté de la Roque, et il lui
parla, cherchant à la distraire. La vieille femme aussitôt ôta ses
mains de son visage et elle répondit avec un flux de mots larmoyants,
vidant sa douleur dans l'abondance de sa parole. Elle raconta toute sa
vie, son mariage, la mort de son homme, piqueur de bœufs, tué d'un
coup de corne, l'enfance de sa fille, son existence misérable de veuve
sans ressources avec la petite. Elle n'avait que ça, sa petite Louise;
et on l'avait tuée; on l'avait tuée dans ce bois. Tout d'un coup, elle
voulut la revoir, et, se traînant sur les genoux jusqu'au cadavre,
elle souleva par un coin le vêtement qui le couvrait; puis elle le
laissa retomber et se remit à hurler. La foule se taisait, regardant
avidement tous les gestes de la mère.
Mais, soudain, un grand remous eut lieu; on cria: «Les gendarmes, les
gendarmes!»
Deux gendarmes apparaissaient au loin, arrivant au grand trot,
escortant leur capitaine et un petit monsieur à favoris roux, qui
dansait comme un singe sur une haute jument blanche.
Le garde champêtre avait justement trouvé M. Putoin, le juge
d'instruction, au moment où il enfourchait son cheval pour faire sa
promenade de tous les jours, car il posait pour le beau cavalier, à la
grande joie des officiers.
Il mit pied à terre avec le capitaine, et serra les mains du maire et
du docteur, en jetant un regard de fouine sur la veste de toile que
gonflait le corps couché dessous.
Quand il fut bien au courant des faits, il fit d'abord écarter le
public que les gendarmes chassèrent de la futaie, mais qui reparut
bientôt dans la prairie, et forma haie, une grande haie de têtes
excitées et remuantes tout le long de la Brindille, de l'autre côté du
ruisseau.
Le médecin, à son tour, donna des explications que Renardet écrivait
au crayon sur son agenda. Toutes les constatations furent faites,
enregistrées et commentées sans amener aucune découverte. Maxime aussi
était revenu sans avoir trouvé trace des vêtements.
Cette disparition surprenait tout le monde, personne ne pouvant
l'expliquer que par un vol; et, comme ces guenilles ne valaient pas
vingt sous, ce vol même était inadmissible.
Le juge d'instruction, le maire, le capitaine et le docteur s'étaient
mis eux-mêmes à chercher deux par deux, écartant les moindres branches
le long de l'eau.
Renardet disait au juge: «Comment se fait-il que ce misérable ait caché
ou emporté les hardes et ait laissé ainsi le corps en plein air, en
pleine vue?»
L'autre, sournois et perspicace, répondit: «Hé! hé! Une ruse peut-être?
Ce crime a été commis ou par une brute ou par un madré coquin. Dans
tous les cas, nous arriverons bien à le découvrir.»
Un roulement de voiture leur fit tourner la tête. C'étaient le
substitut, le médecin et le greffier du tribunal qui arrivaient à leur
tour. On recommença les recherches tout en causant avec animation.