AU ROY.

Sire, pendant que nous estions à négocyer, à Vuodstok, avec ceste

princesse et avec les seigneurs de son conseil, du propos de

Monseigneur, vostre frère, et de la visite que desiriés estre faicte,

de vostre part, à la Royne d'Escoce et au Prince, son filz, il nous

est arryvé deux dépesches de Vostre Majesté, l'une du XXe d'aoust,

par l'ordinère, et l'aultre, du dernier du dict moys, par le Sr

d'Assas, qui la nous a rendue le Xe d'estui cy. Et vous dirons, Sire,

que nous trouvons avoyr procédé, en toutes choses, ainsy proprement

que Vostre Majesté le desiroit; et avons enfin, au bout de dix sept

jours, rapporté de ceste princesse des responces, lesquelles, encor

que ne soient du tout telles que nous les demandions, elles ne

layssent d'estre bien honnorables et bien conformes à l'amityé, que

désirés continuer avec elle et ce royaulme; et si, vous mettent en

chemin de pouvoir estreindre davantage ceste amityé par le propos de

Monseigneur, si les choses sont bien prinses, et qu'on y aylle par les

moyens qu'ung si excellent acte le requiert.

Celluy de nous, qui demeurera, vous escripra dans quatre ou cinq

jours, bien au long, les termes où nous en sommes à présant; et

l'autre vous les yra apporter, et mettra peyne de vous représanter ce

que nous avons ensemblement veu et bien curieusement notté des

parolles et démonstrations de ceste princesse et de tous les siens,

pour y pouvoir, par Vostre Majesté, prendre une bien bonne et prompte

résolution.

La visite de la Royne d'Escosse a esté entyèrement dényée d'estre

faicte par vostre ambassadeur; mais il nous a esté octroyé que moy, La

Mothe, puisse envoyer mes nepveus porter les lettres de Vostre

Majesté, et satisfère en la meilleure et plus révérante façon qu'ilz

pourront à cestuy vostre compliment vers elle; dont ilz y sont desjà

allez, ensemble le Sr de Vassal, et ung des clercs de ce conseil qui

leur a esté baillé pour adjoinct; mais, quand au voïage d'Escoce,

après que nous l'avons eu aultant vifvement débattu qu'il nous a esté

possible, la dicte Dame nous a faict respondre qu'elle supplioit le

Roy de le vouloir fère différer pour ung peu de temps, à cause des

différents qui estoyent naguyères survenus en la frontyère, ezquels

elle estoit sur le poinct d'y mettre quelque accomodement, là où, par

ce dict voyage, ilz pourroient estre rendus plus difficiles.

Néantmoins, dans ung moys ou six sepmaynes, elle octroyeroit de bon

cueur le passeport pour tel gentilhomme qu'il playroit à Vostre

Majesté y envoyer.

Et touchant la remonstrance, que nous luy avons faicte, sur l'advis

qu'on vous avoit donné que le Prince de Condé commançoit de marcher

par les moyens qu'il avoit eus d'elle en deniers contantz, ou en

crédict, ce que vous ne pouviez ny vouliez si mal croyre de la foy et

promesse d'une telle princesse, elle nous a respondu qu'elle ne

pouvoit empescher qu'on ne feît courir tels bruictz, et qu'on ne se

vantât de beaucoup de choses d'elle, en parolles, et pour authoriser

les entreprinses qu'on faisoit là dessoubz, qui pourtant n'en estoit

rien en effect; et qu'elle promettoit à Dieu, et juroit, en sa

conscience, qu'elle n'avoit bayllé argent ny moyens, ny conseil

aulcun, contre Vostre Majesté, et n'avoit volonté, ny intention, de le

fère, tant que seriés en bonne intelligence et confédération avec

elle; mais qu'elle vous vouloit bien advertyr que d'aultres moyens

plus grands et meilleurs que les siens ne deffailloient à ceulx de la

nouvelle relligyon pour continuer la guerre; et, si les choses ne

venoient à la paix, que vous fissiez ardiment estat d'avoyr le plus

grand et le plus pesant affère, qui fût aujourdhuy au monde, sur les

bras, et qui estoit si appuyé en vostre propre royaulme, et ez aultres

partz de la Chrestienté, qu'il seroit pour affoiblir et miner le

propre empire romain, s'il estoit encores en estat; et que pourtant

elle ne pouvoit cesser de vous desirer la paix, et de vous prier qu'en

la prenant bonne et utille pour vous, vous la voulussiés donner seure

et stable à toute la Chrestienté, sellon qu'elle pensoit que vous le

pouviez fère.

Sur quoy, ayantz respondu à ung mot que nous sçavions certeynement que

Vostre Majesté n'avoit aulcun plus grand desir, en ce monde, qu'à la

paix, ny n'estiés en rien plus résolu, si ne la pouviés avoyr bien

honnorable, ny mieux préparé qu'à la guerre, nous avons couppé cella

bien court.

Et nous ayant, la dicte Dame et tous les siens, uzé de nouveau à toutz

deux beaucoup de courtoysie et bien honnestes faveurs pour la plus

ample réception de l'ung et le congé de l'autre, nous nous sommes fort

gracieusement licenciez d'elle. Et estans de retour en ce lieu, nous

avons eu aulcunement suspect ung payement de vingt mille livres

sterling, qui sont deux centz mille livres tournois, qu'on nous a

advertys qui se doibvent fournyr par lettres d'eschange, sur le

crédict de Me Grassen, facteur de ceste princesse, et d'aulcuns

aultres principaulx marchands de Londres, le premier jour d'octobre

prochain, en Anvers, ez mains d'ung Hervé, angloix; et creignons assés

que cella aylle en Allemaigne pour le payement des levées du Prince de

Condé, bien que aulcuns nous assurent que non, et que ces deniers vont

à aultre effect, et qu'il ne y a rien contre Vostre Majesté, mais nous

mettrons peyne de le mieux vériffier.

Il est bien vray que ceulx cy se monstrent, à ceste heure, sur ceste

descente des reystres en vostre royaulme, plus esmeus et eschauffés à

tenter quelque chose par dellà, qu'ilz ne faisoient; et nous a l'on

dict qu'ung des plus authorisés de ce conseil prétend de se signaler,

à ce coup, par des entreprinses qu'il pense si bien conduyre au

prouffit de ceste couronne que, pour le moins, Callays y demourera.

Dont y a des vaysseaulx de ceste princesse et d'aultres particulliers

en mer, mais nous n'estimons pas, attandu le petit et foible équippage

en quoy ilz sont, qu'ilz puissent fère grand effort, ny ne voyons,

pour encores, qu'il se prépare aulcun nouveau avitaillement de navyres

pour les suyvre, bien qu'à dire vray les navyres sont, de toutes

aultres choses, prestz. Néantmoins il sera tousjours bon que Vostre

Majesté face advertyr au dict Callays et à Boulogne, et au long de la

coste de dellà, qu'on s'y tienne bien sur ses gardes.

Tout le reste qu'aurions à vous escripre maintenant sera remis au

retour de moy, La Mothe, qui partiray aussytost que mes nepveus seront

de retour de devers la Royne d'Escoce, aydant le Créateur; auquel je

prie, après avoyr très humblement baysé les mains de Vostre Majesté

qu'il vous doinct, Sire, en parfaicte santé, très heureuse et très

longue vie, et toute la grandeur et prospérité que vous desire.

Ce XXe jour de septembre 1575.

Correspondance diplomatique de Bertrand de Salignac de la Motte Fénélon, Tome Sixième Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575 · 第 268 / 273 题