Sire, par la dépesche que je vous ay faicte, du premier du présent,
j'ay réytéré en la lettre de la Royne, vostre mère, à ce que, du
tréziesme auparavant, je vous avoys escript, comme le comte de Lestre
m'avoit ouvertement déclaré que, s'il venoit quelque bonne nouvelle de
France, sur la reprinse du bon propos de sa Mestresse, qu'il espéroit
estre celluy qui vous yroit apporter la jarretyère. Sur quoy attandant
qu'il vous playse me mander ce que j'auray à luy respondre, je ne
m'advance pas de rendre encores l'autre responce que m'avez mandée du
Xe auparavant, touchant le principal du dict propos, parce qu'il
semble que voz présentz affères ne perdent rien de laysser cella en
quelque suspens, et aussy que l'on ne me presse beaucoup d'y
respondre. Néantmoins ung des premiers et fort principal personnage de
ce royaulme m'a secrettement adverty que la Royne, sa Mestresse, ayant
ung jour, à Quilingourt, faict appeller en sa chambre ceulx de son
conseil pour, entre autres choses, fère l'élection de celluy qui vous
apporteroit la dicte jarretyère, elle et eulx, par occasion, là
dessus, avoyent ramené en mémoyre l'estat de tout l'autre principal
propos, et que la matière en avoit esté si avant débatue qu'on avoit
jugé expédient de ne nommer encores pas ung pour ceste légation,
jusques à ce qu'on eût ung peu mieulx cognu de quelle intention Vostre
Majesté seroit vers le dict bon propos, affin que, sellon cella, elle
peût, de plusieurs seigneurs de sa court, eslyre lors celluy qu'ilz
estimeroyent le plus propre pour bien négocyer cest affère; et qu'il
me vouloit bien dire qu'il avoit fort profondément sondé le cueur de
sa Mestresse en cest endroict, et qu'il trouvoit, en somme:
Qu'elle ne sçavoit à quoy bonnement se tenir de l'intention de Vostre
Majesté; car, parce qu'elle m'avoit tousjours cognu d'une prompte et
grande affection à l'entretènement de vostre mutuelle amityé, et à
vouloyr, tout ainsy que Voz Majestez estoyent unis par la ligue, vous
unyr encores davantage par alliance; et que, toutes les foys que le
feu Roy, vostre frère, m'en avoit commandé quelque chose, je la luy
avoys non seulement fort volontiers communicquée, mais luy avoys
tousjours admené beaucoup de raysons pour l'y persuader, voyant, à
ceste heure, que je ne monstroys plus nulle challeur en cella, elle
creignoit que Vostre Majesté n'en y eût poinct aussy; néantmoins
qu'elle vouloit croyre fermement que le feu Roy, et la Royne, sa mère,
avoient jusques icy, ainsy que je l'avoys tousjours assuré, procédé
d'une fort droicte intention à vouloir, avec leur honneur et dignité,
fère tout ce qu'ilz pourroyent pour conduyre l'affère à bonne fin, et
qu'ilz avoient demandé ung saufconduict pour l'entreveue, lequel elle
leur avoit une foys accordé, et depuis n'en avoit jamays faict de
refus; dont restoit maintenant en Vostre Majesté d'y procéder sellon
ces dernières erres, sinon que, pour aulcuns respectz et accidantz, il
vous fût survenue nouvelle occasion de ne le vouloyr poinct;
Et que c'estoit tout ce qu'il avoit peu tirer de la dicte Dame, par où
je pouvois voyr qu'elle estimoit avoyr bien accomply, de son costé, ce
qui touchoit à cella, et qu'elle attandoit, à ceste heure, comme vous
entendiez d'y cheminer, du vostre; et que, là dessus, il me vouloit
privéement déclarer son opinyon, qui estoit: que, sans remémorer
l'amplitude de l'estat ny les excellantes grâces de sa Mestresse, qui
estoyent choses notoyres, ny la cognoissance que Vostre Majesté et la
Royne, vostre mère, aviez que celluy qui se vouloit rendre possesseur
d'une telle princesse, et posséder avec elle toute sa grandeur, la
debvoit, avec beaucoup de soing et avec beaucoup de respectz, très
dilligemment poursuyvre, il jugeoit nécessayre, puisque le poinct de
l'affère estoit maintenant tout en vostre main, si d'avanture je
pensoys que Vostre Majesté y eût encores de l'affection, que tout
promptement je vous escripvisse de demander encores l'entreveue, comme
chose avec laquelle le bon effaict s'en pourroit facillement
ensuyvre, et sans laquelle jamays ne s'ensuyvroit; et que, sellon la
dilligence que je vous ferois mettre en cella, se pourroit cognoistre
s'il restoit de la disposition, ou non, de vostre costé; car la
prolongation ne servoit que de confirmer aulx ennemys les argumentz
qu'ilz faisoient contre ce propos, et de mettre les amys en quelque
doubte de vostre sincérité; et confessoit estre l'ung de ceulx qui
avoient consulté la dicte Dame de ne nommer poinct le personnage
qu'elle vouloit envoyer en France jusques à ce qu'elle sceût
playnement le cueur de Vostre Majesté, affin de fère allors plus
seurement l'élection; car jugeoit n'estre aulcunement raysonnable
qu'elle fît partyr ung qui seroit pour résouldre cest affère, sinon à
bien bonnes enseignes; et, si elle perdoit la présente occasion de la
jarretyère, elle n'espéroit, de longtemps, d'en recouvrer une aultre
si honnorable, ny qui peût estre si à propos; et que, quand luy et
ceulx qui, comme luy, avoient grande dévotion à cest affère,
pourroient avoyr quelque cognoissance de la vraye et certayne
intention de Vostre Majesté, je ne fisse nul doubte qu'ilz n'y
employassent lors tous les bons moyens et addresses qui s'y pourroient
desirer; me priant d'uzer bien secrettement et avec discrétion, de
cestuy sien conseil, qui estoit sans le sceu de nul aultre de la
compagnye; et qu'il avoit congé d'aller estre quelques jours en sa
maison, mais qu'il seroit tout à temps de retour à la court pour
servir, aultant qu'il luy seroit possible, en cest endroict.
Voilà, Sire, la substance et les propres termes, en brief, de tout ce
qu'il m'a plus au long escript; qui ay retenu l'original de sa lettre
devers moy, et ne luy ay poinct faict de responce. Mesmes j'avoys une
foys dellibéré de n'en rien mander à Vostre Majesté, parce que celle
vostre aultre responce, du Xe du passé, sembloit assez y satisfère;
mais il ne faut rien tayre à son prince, comme je ne luy ay jamais
faict, ny suis pour jamays le fère. Sur ce, etc.
Ce VIe jour d'aoust 1575.