Sire, m'estant approché, mardy dernier, à troys mille de ceste court,
la Royne d'Angleterre m'a incontinent mandé, par ung de ses
pensionnayres, que je la vînse trouver à la prochayne forest, où elle
estoit desjà, dès le grand matin, à la chasse, et qu'elle ne me
vouloit différer aylleurs, ny plus longtemps, mon audience, affin de
pouvoir tant plus tost ouyr des nouvelles de Vostre Majesté,
lesquelles elle espéroit et desiroit estre bonnes; et que, de là, elle
me mèneroit disner chez ung gentilhomme, là auprès, qui luy faisoit
ung festin, où elle vouloit que je mangeasse ce jour avec elle. A quoy
ayant obéy, et ayant, la dicte Dame, aussytost que je l'ay rencontrée
au boys, délayssé ung peu sa chasse pour s'enquérir soigneusement de
vostre santé, et l'en ayant amplement satisfaicte, sellon le contenu
de vostre lettre du XIIe du passé, de quoy elle a monstré avoyr grand
contantement, le surplus des propos ont esté remis jusques après la
dicte chasse, et jusques après le dîner, qui a esté somptueux; durant
lequel elle a tenu beaucoup de bien honnorables propos de Vostre
Majesté et des troys Roynes Très Chrestiennes; et après qu'elle a esté
hors de table, elle m'a retiré en ung coing de sale, où je luy ay
dict:
Que j'estoys venu luy signiffyer deux vrays tesmoignages de
l'indubitable affection que Vostre Majesté avoit de vivre en très bon
frère et très parfaict confédéré avec elle; l'ung estoit celle
communicquation, que je luy avoys desjà faicte, de vostre
convalescence et de la bonne disposition où, grâces à Dieu, vous vous
trouviez à présent, après ce petit sentiment de fiebvre qu'aviez eu,
au commancement de juing dernier, qui estoit une singullière privaulté
que vous luy communicquiez, et qui desiriez l'avoyr mutuelle avec
elle, affin qu'ordinayrement elle vous fît aussy sçavoyr comme elle se
portoit; et l'autre estoit touchant le sire Jacques Fitz Maurice,
l'ung de ses fuitifz d'Irlande, lequel estant passé en France, Vostre
Majesté ne luy avoit poinct aiguysé le cueur contre elle, et ne
l'avoit animé à luy continuer la guerre ny luy troubler son estat, et
ne luy aviez offert vaysseaulx, ny hommes, ny monitions, ny deniers
pour le fère, ains l'aviez exorté de retourner à son debvoir de bon
subject vers elle, et recourir à sa clémence et bonté, et se remettre,
luy et ses partisans, en son obéyssance et bonne grâce; de quoy ne
l'ayant trouvé aliéné, vous aviez bien voulu intercéder pour luy par
voz propres lettres, lesquelles, avec celles que m'aviez escriptes là
dessus, je luy apportoys, affin qu'elle vît comme, par ce bon office,
qui ne pouvoit estre ny meilleur ny plus cordial vers elle, ny vers
le repos de ses affères, vous desiriez qu'elle peût tout de mesmes
recueillyr ses subjectz, qui estoyent escartez, et leur oster
l'espouvantement où ilz estoyent, comme vous le desiriez des vostres
propres, ainsy que ce temps requéroit qu'on en uzât ainsy; et qu'elle
sçavoit assez que mesmement ceulx de la noblesse ne cessoyent jamays,
quand ilz estoient hors de leur pays, de praticquer tout ce qu'ilz
pouvoient, et de remuer aultant de besoigne qu'il leur estoit
possible, pour y estre remis; et quiconques le pensoit aultrement se
trompoit bien fort, et que pourtant vous aviez grand plésir de luy
fère regaigner ce gentilhomme avec ses partisans, aulx condicions
qu'il demandoit, qui estoient beaucoup plus facilles que celles que
vous offriez à voz propres subjectz.
La dicte Dame, avec une démonstration de grand ayse sur cest affère,
duquel elle estoit assez en peyne, et n'en attandoit pas de si bonnes
nouvelles comme celle cy, a tout incontinent prins sa lettre et la
mienne et les a curieusement leues. Et puis m'a dict qu'elle vous
avoit beaucoup d'obligations, pour l'honnorable déportement dont elle
voyoit qu'aviez usé en ce faict, tout aultrement qu'on ne le luy avoit
rapporté, et aultrement que le dict mesmes Fitz Maurice ne s'en estoit
vanté, et qu'il l'avoit escript à ceulx de son party, en Irlande, par
ses lettres de la fin de may dernier, où il les assuroit que Vostre
Majesté luy avoit accordé huict vaysseaulx de guerre et deux mille
harquebusiers, et luy avoit desjà donné troys mille escuz contantz; de
quoy elle avoit maintenant très grand playsir qu'elle vous peût
remercyer du contrayre, comme elle faysoit de bon cueur, et vouloit
bien que, du discours qu'elle m'avoit faict du dict Fitz Maurice,
lequel seroit trop long, je vous disse ceste particullarité: qu'il
s'estoit mis sur mer en intention d'aller trouver le Roy d'Espaigne,
mais que l'ayant le vent jetté à St Malo, le cappitayne La Roche, qui
est, à ce qu'elle dict, ung terrible gallant contre elle, l'avoit avec
beaucoup de grandes espérances admené vers vous, où, grâces à Dieu, il
avoit trouvé que la matière n'estoit sellon sa disposition; et bien
que, jusques icy, il ayt monstré de ne vouloyr poinct de pardon,
toutesfoys qu'elle feroit voyr, par son conseil, sur vostre lettre,
les condicions auxquelles maintenant il le demandoit, et qu'elle me
prioit de communicquer aulx comtes de Lestre et de Sussex, qui
estoyent là présantz, ce qu'il vous avoit pleu m'en escripre.
J'ay suivy à luy dire que, le propre lendemain que Mr de Walsingam
m'estoit venu parler, de la part d'elle, du dict Fitz Maurice, j'avoys
receu ceste présente dépesche, et avoys esté infinyement ayse de voir
qu'avant que je vous en eusse escript, ny que l'ambassadeur d'elle
vous en eût rien touché par dellà, vous aviez desjà procédé de vous
mesme en cest endroict, comme prince d'honneur et de vertus, et comme
vray amy et bon confédéré d'elle, et que je ne voulois doubter qu'elle
n'eût la pareille intention vers vous, si toutz ceulx qui estoyent
auprès d'elle l'avoyent de mesmes, la priant de prendre de bonne part
si je luy disoys aulcunes choses qui l'argueroyent devant Dieu et les
hommes d'une grande coulpe, en vostre endroict, si, d'avanture, elle
les sçavoyt, ou bien d'une grande négligence vers vostre amityé, si,
d'avanture, elle en vouloit estre ignorante: c'estoit que, par divers
rencontres et par plusieurs advertissementz de diverses partz, Vostre
Majesté trouvoit que, du costé d'icy, en lieu de procéder droictement
vers voz affères sellon l'obligation de la ligue, c'estoyent les
eslevez de vostre royaulme qui estoient favorablement admis à parler à
elle et à ceulx de son conseil, et s'accomoder ordinayrement d'armes,
de vaysseaulx, de monitions de guerre, et aultres leurs provisions; et
que mesmes j'entendoys qu'il estoit freschement sorty quatre navyres
de guerre, et s'en apprestoit aultres quatre pour sortyr, du premier
jour, de divers portz de deçà, pour aller, en faveur des dictz
eslevez; et que, jusques aulx propres lieux, où ilz faisoyent la
guerre en France, et jusques en Allemaigne, où ilz procuroient d'avoyr
des forces, ilz sentoyent l'apuy et assistance de l'Angleterre; et
nommément, par aulcunes lettres, qui naguyères avoient esté
surprinses, il vous apparoissoit que Mr de Méru, au partir d'icy,
debvoit emporter des deniers contantz, ou bien du crédict, pour fère
marcher les reytres en France, aussytost qu'il seroit arryvé devers le
Prince de Condé; ce que, pour estre ces actes par trop ennemys en
l'endroict mesmement d'un prince qui la cherchoit d'amityé, et par
trop contrayres à la foy et promesse que vous aviez d'elle, et qu'il
vous sembloit que ses conseillers n'oseroyent pas, de eulx mesmes,
attempter telles choses contre l'honneur de sa parolle, et mesmement,
à ceste heure, qu'ilz sçavoient combien vous aviez bénignement
respondu à voz subjectz touchant l'exercice de leur religyon, et
touchant leurs seuretez, et tout aultre accommodement en vostre
royaulme, pour ne pouvoir à nul aultre tiltre désormays, que de pure
rébellion et infidélité, vous continuer plus la guerre, vous ne
vouliez si mal juger d'elle que cella, ains penser, selon qu'elle
n'avoit le cueur bas, qu'elle vous déclareroit plustost la guerre tout
ouvertement que de se porter ainsy couverte ennemye ou dissimulée
amye vers vous, et que pourtant vous attandriez quelle preuve vous
auriez de ses effaictz, premier que d'adjouxter foy aulx lettres et
rapportz de ceulx qui vous vouloyent mettre en deffiance d'elle; et
que cepandant vous n'aviez layssé de fère pourvoyr, de vostre propre
espargne, au marchand d'Ampthonne, dont elle m'avoit dernièrement
parlé, et aviez mandé à vostre parlement de Paris d'expédyer
favorablement les librayres de Londres, et donné charge à Mr de
Chiverny de fère voyr toutes les aultres plainctes de son ambassadeur
en vostre conseil, affin d'y satisfère sellon l'obligation des
trettés; lesquelz vous vouliez que fussent droictement observez de
vostre costé, et desiriez aussy qu'elle les fît mieulx observer du
vostre, que jusques icy elle ne l'avoit pas faict.
La dicte Dame m'a respondu qu'elle vous remercyoit bien fort de ce que
ne la vouliez légyèrement arguer de parjure, et qu'elle vous
promettoit bien que l'intégrité de ses euvres vous rendroit assez
manifeste le mensonge de ceulx qui ozoient calompnier la foy et
promesse qu'elle vous avoit jurée, sans qu'elle se mît en peyne
d'aultrement les convaincre, mais qu'elle ne sçavoit ce qui
adviendroit, après le retour de Mr de Méru en Allemaigne, sinon
qu'elle s'assuroit bien qu'il n'auroit à se vanter de rien d'elle
contre vous, ny à vous fère douloir d'aulcune chose qu'elle eût uzée
vers luy, non plus que vous vers elle, en l'endroict du Fitz Maurice;
que vous sçaviez assez la résolution qui estoit prinse entre les
Protestantz d'Allemaigne de ne manquer de secours à ceulx de leur
religyon qui estoyent en armes en vostre royaulme, s'ilz ne pouvoyent
avoyr la paix, et qu'elle sçavoyt bien que les forces estoyent
prestes, et ne restoit, pour les fère marcher, que quelque argent, en
quoy ne me vouloit nyer qu'ung gentilhomme ne fût passé, depuis peu de
temps, en ce royaulme pour avoyr l'accomodement de la somme en deniers
contantz, ou bien par crédict; mais que, pour le respect de la ligue
qui estoit entre vous, quoy qu'on luy représentât l'obligation de la
religyon, et que ce n'estoit que pour contre cautionner aulcuns
seigneurs françoys bien riches, qui estoyent les premiers et les
principaulx obligez, elle ne l'avoit seulement volu ouyr; et, à dire
vray, ny la faulte de moyens, ny la faulte d'occasions, ny la faulte
de cueur, ne la retardoyent d'entreprendre contre vous, mais c'estoit
sa foy et son sèrement et l'amityé qu'elle vous portoit, qui luy
faisoyent sentyr qu'elle ne sçauroit, en honneur et conscience,
employer son pouvoir, ny mesmes se laysser venir la volonté de vous
nuyre, et qu'elle n'yroit jamays que de plein jour et ouvertement en
voz affères, ainsy qu'elle desiroit la mesmes clarté de vous vers les
siens; qu'elle estimoit que Mr de Méru se rendroit plus ministre de
paix que de querelle, quand il seroit avec le Prince de Condé, et
qu'elle voyoit bien que toute la difficulté resteroit aulx seuretez,
lesquelles elle ne pouvoit cesser de vous supplyer que ne vous
sentissiez grevé de les leur accorder bonnes; car ce vous seroit, puis
après, ung soulagement incomparable, et qui ne pourroit estre assez
prisé, en l'estat de vostre personne et en celluy de voz affères;
qu'elle avoit grand plésir qu'eussiez commandé de pourvoyr aulx
plainctes de ses subjectz, car c'estoit de là d'où l'on prenoit
ordinayrement les plus fortz argumentz pour luy rendre suspecte vostre
amityé, et pour bander tout ce royaulme contre voz affères; dont vous
supplioyt de n'en laysser la chose sans effect, ainsy que, de ce
costé, elle donroit ordre que voz subjectz demeurassent bien
satisfaictz et sans plaincte.
Au partyr de la dicte Dame, j'ay communicqué avec les comtes de Lestre
et de Sussex, lesquelz monstrans d'avoyr grand contantement que les
choses passassent bien, de vostre costé, vers leur Mestresse, m'ont
juré toutz deux que, du costé d'elle, elles estoyent pures et nettes
vers vous, et que les advis et rapportz qu'on vous avoit faict du
contrayre estoyent faulx, et que, de ces huict navyres dont je leur
avoys parlé, ilz me promettoyent, sur leur honneur, qu'il n'y avoit
rien contre vous.
Me Quillegreu est party pour Escosse, à cause de ce tumulte de
Lislebourg contre le comte de Morthon, ainsy que je le vous ay cy
devant escript. Sur ce, etc.
Ce XIIIe jour de juillet 1575.
Le cappitayne Morguen, qui est des plus estimez de deçà se
offre à vostre service, et dict qu'il fera, s'il vous plaist,
que quelques entreprinses, où l'on le veut employer, soubz
main, contre vous, seront converties si à propos à vostre
prouffit que vous le réputerez à grand service, soit sur mer
ou dans la Rochelle: dont vous plerra me mander comme j'auray
à luy en respondre.