AU ROY.

Sire, aulcuns particulliers de ce royaulme, qui favorisoient les

pyrateries, entendantz que ceulx de St Malo s'estoient mis sur mer

pour garder que ceulx de la Rochelle n'en peussent plus fère et

n'empeschassent la navigation, avoyent secrettement entreprins d'armer

dix ou douze grandz navyres de guerre, en divers portz de ce

royaulme, pour courre sus à ceulx de St Malo; de quoy, aussytost que

j'en ay eu vent, j'ay faict cognoistre que j'avoys descouvert

l'entreprinse. Dont la Royne d'Angleterre a incontinent mandé aulx

justices du pays d'ung chascung endroict de fère incontinent cesser le

dict apprest, et garder qu'aulcun navyre ne sorte que pour faict de

marchandise; et si, d'avanture, il y en a quelqu'ung qui vueille

sortyr armé, à cause des pirates, qu'il donne caution de ne rien

attempter au préjudice des traités contre les amys et confédérez de ce

royaulme. Mais il n'a guyères tardé, après cella, qu'ung

advertissement est arryvé comme, depuis le XXe de may dernier, les

dictz de St Malo ont prins troys navyres marchands angloix, venant,

l'ung de la Rochelle, et les aultres deux d'Espaigne et du Portugal,

lesquels, aussytost qu'ilz les ont eus amenez en leur port, les ont

faict déclarer de bonne prinse et toute leur marchandise a esté

dissipée: de quoy l'on m'a faict une extrême plaincte, et que l'on

vouloit sçavoyr de moy si Vostre Majesté prétendoit par là d'ouvrir la

guerre à ce royaulme, car n'avoyent entendu qu'il fût prohibé aulx

Angloix de traffiquer avec ceulx de la Rochelle, ny aylleurs.

A quoy je leur ay respondu que c'estoit ung faict nouveau, sur lequel

je ne leur pouvoys dire aultre chose, sinon que je les assuroys de

vostre bonne et droicte intention vers la paix et amityé de ceste

couronne, et que, d'ouverture de guerre, il n'en y avoit poinct; dont

pourroyent fère leurs dilligences vers Vostre Majesté, et que je les

accompaigneroys de mes lettres, et en escriproys aussy aulx

gouverneurs de Bretaigne et de St Malo pour leur en fère avoyr rayson

et justice; ce qui les a remis en quelque espérance de recouvrer leurs

biens.

Néantmoins, parce qu'il y a une semblable querelle contre ceulx de

Flexingues, lesquelz ont aussy naguyères prins des navyres angloix

bien riches, et qu'à cause de cella ceste princesse les a envoyés

sommer, par le docteur Roger de ceste ville, de fère entière

restitution de tout ce que ses subjectz leur pourroyent duement

vériffyer qu'ilz ont prins depuis troys ans en çà, aultrement qu'elle

leur dénoncera la guerre; l'on est sur le poinct de dresser ung grand

équippage de mer contre eulx. Il sera bon d'y avoyr l'œil et de fère,

affin que cella ne s'addresse contre nous, que l'on sache au vrai, du

premier jour, comme aura passé le faict de la prinse de St Malo et en

donner quelque rayson par deçà.

Je croy bien que les nouvelles nopces du prince d'Orange, lesquelles

leur sont fort suspectes, font qu'ilz prennent plus à cueur qu'ilz

n'eussent pas faict les injures de ceulx de Flexingues. Et mesmes

j'entendz qu'il y a mille Angloix, près de Bruges, qui se vont

enroller au service du grand commandeur de Castille, et qu'il

recouvrera dorsenavant beaucoup plus de marinyers de ce royaulme

qu'ilz n'ont pas faict; et que Me Henry Cobhan partira bientost pour

aller résider ambassadeur de ceste princesse en Hespaigne.

Me Quillegreu n'est encores party pour Escosse, mais on le faict

suyvre pour le dépescher, d'heure en heure, et croy qu'on n'attand

plus sinon les nouvelles de la paix de vostre royaulme, si elle

succèdera ou non, pour le fère acheminer. Et sur ce, etc. Ce IVe jour

de juillet 1575.

Il court bruict qu'il est survenu quelque nouveaulté au comte

de Morthon en Escosse, et le faict on mort. J'en entendray

davantage, affin de le vous mander par mes premières; mais il

y doibt avoyr quelque chose, car l'on s'en esmeut assez.

Correspondance diplomatique de Bertrand de Salignac de la Motte Fénélon, Tome Sixième Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575 · 第 240 / 273 题