AU ROY.

Sire, la veille de la Pantecoste, j'ay esté à Grenvich, où, d'arryvée,

la Royne d'Angleterre m'a reproché que je l'avoys quasy oublyée; et je

luy ay dict que je ne vouloys nullement excuser ma faulte d'avoyr esté

plus longtemps que je ne debvoys à l'aller trouver, et que je

cognoissoys très bien que ce que, depuis deux moys en çà, elle avoit

faict vers Vostre Majesté, aultant honnorablement qu'il se pouvoit

dire ny desirer au monde, méritoit bien que je luy usasse de plus

grand debvoir, mais que j'avoys différé de venir à elle pour attandre

qu'il me vînt quelqu'une de voz dépesches, après le retour de Mr de La

Chastre; et vous aviez si continuellement esté occupé à ouyr les

depputez de voz subjectz, que ne m'en aviez peu fère pas une, jusques

à celle de maintenant.

De laquelle, premier que de traicter rien de ce qu'elle contenoit, je

la vouloys bien fort humblement remercyer du soing qu'elle avoit eu,

au dernier chapitre de son ordre, de vous fère eslire ung des

chevalyers de la Jarretyère; qui estoit une suyte de ses bonnes

démonstrations vers vous, par lesquelles elle faisoyt foy, à toute la

Chrestienté, qu'elle vouloit avoyr beaucoup d'amityé et de bonne

intelligence avecques Vostre Majesté; et que les troys gentilshommes,

qu'elle m'avoit envoyez pour me le signiffier, n'avoyent rien, obmis

de ce qui pouvoit servir à l'ornement de ce propos, et de m'assurer

qu'aussytost qu'elle pourroit sçavoyr que vous l'auriez agréable,

qu'elle vous dépescheroit ung seigneur de qualité pour vous aller

apporter le dict ordre, ce que je vous avoys tout aussytost mandé;

qu'elle ne sçauroit avoyr faict eschoyr ceste élection sur prince de

la Chrestienté qui mette plus de peyne, que vous ferez, d'honnorer son

dict ordre, et de l'accepter de très bon cueur.

Elle m'a respondu que, voyrement, avoit elle voulu fère cecy pour ung

acte patant à ung chascung de la confirmation d'amityé et de plus

estroicte intelligence qu'elle avoit avec Vostre Majesté; et que, si

elle eût eu quelque aultre chose de plus présant et de plus grand en

sa puissance, elle eût mis peyne de vous en honnorer; et que elle

espéroit qu'ainsy que les feus Roys, voz bisayeul, ayeul, père et

frère, ne l'avoyent refuzé de la main des prédécesseurs Roys de ceste

couronne, qu'aussy Vostre Majesté ne dédaigneroit de l'accepter

maintenant de la sienne.

J'ay suivy à luy dire que vous me commandiez, par ceste vostre

dernière dépesche, de luy bien tesmoigner l'ayse et grand plésir

qu'aviez eu d'entendre, par Mr de La Chastre, qu'elle avoit bien et

agréablement receu la première négociation que luy aviez envoyée, avec

toutz les poinctz qu'elle contenoit, comme elle avoit grandement

caressé et bien traicté vostre ambassadeur et toutz les gentilshommes

françoys qui estoyent avecques luy; de quoy vous la vouliez, de tout

vostre cueur, infinyement remercyer, ensemble de la bonne et prompte

volonté dont elle vous avoit, sans excuse ny difficulté, ny sans

remise aulcune, accepté en la ligue commancée avec le feu Roy, vostre

frère, et de vous en avoyr expédyé ung acte en termes de grande amityé

et qui vous attribuoyent beaucoup d'honneur et de louange; et aussy

que, en beaucoup de sortes, et par plusieurs de ses propos, elle vous

avoit clèrement signiffyé son intention et la bonne affection qu'elle

vous portoit; mesmes, lorsque, voyant retirer ung dogue mort d'entre

les pattes de l'ours, elle avoit souhayté qu'_ainsy fussent toutz les

ennemys de Vostre Majesté_. Qui estoyent toutes démonstrations qui

vous avoyent extrêmement contanté, et vous la vouliez bien pryer de

croyre qu'elle les avoit colloquées en l'endroict du meilleur et plus

certain de ses amys, et du plus recognoissant prince, d'entre toutz

ceulx de son alliance; et que à nulle aultre promesse, que vous

eussiez jamays faicte, vous n'aviez plus allègrement ny plus

volontiers obligé vostre foy et sèrement, qu'à celle de son amityé et

de la confédération que vous aviez avec elle; et que, tout ainsy que

vous la luy aviez sollennellement jurée, qu'ainsy la luy garderiez

vous très sainctement et de bonne foy; et n'y auroit occasion du

monde, ny persuasion de personne vivante, qui vous en peût destourner.

En confirmation de quoy, vous luy envoyez la lettre, de vostre main,

qu'elle avoit demandée.

La dicte Dame, avec beaucoup de plésir, a soubdein prins, et leu, et

releu, fort curieusement, la dicte lettre, ensemble la soubscription

et la suscription d'icelle; et l'ayant trouvée entièrement sellon son

desir, elle m'a dict qu'elle avoit à se louer beaucoup de Mr de La

Chastre et de moy, des bons et honnorables raportz qu'elle cognoissoit

bien que nous avions faict et escript d'elle, et mesmes de ne vous

avoyr cellé la particullarité de l'ours, qui estoit ung compte qu'elle

me vouloit confirmer, de rechef, qui n'avoit nullement esté feinct, ny

prins d'aylleurs que de la vraye affection de son cueur; et qu'il vous

avoit pleu, de vostre costé, si parfaictement accomplyr tout ce à quoy

le traicté vous obligeoyt vers elle, qu'elle restoit, à ceste heure,

très estroictement obligée vers vous; de quoy elle avoit plus de

playsir que de nulle aultre bien qu'elle eût en ce monde, et mettroit

peyne de le conserver soigneusement, tant qu'elle vivroit, et de vous

donner occasion que n'en sentissiez moindre bien ny moins de

contantement de vostre part.

J'ay continué de luy dire que, oultre les quatre choses que vous aviez

très libérallement accomplies en cest endroict, s'il en restoit

encores quelqu'une à fère, de vostre costé, pour la rendre davantage

assurée de vous, que vous vous y offriez de bon cueur, et estiez prest

de l'accomplyr; et que, de mesmes, vous la priez qu'elle ne se grevât

de vous contanter de troys aultres choses qui estoyent bien

raysonnables, et d'une mutuelle satisfaction entre vous: la première

estoit de vous renouveller son sèrement; la segonde, de vous escripre

ung mot de sa main, au mesmes sens que vous aviez escript à elle; et

la troysiesme, de procéder à l'établissement du commerce entre voz

deux royaulmes, sellon la teneur du traicté.

Elle m'a respondu qu'elle, de son costé, ne mettroit nulle difficulté

en nulle de ces troys choses, mais on luy avoit remonstré, quand aulx

deux premières, que vous aviez desjà, devers vous, le sèrement qu'elle

avoit faict et la lettre qu'elle avoit escripte au feu Roy, vostre

frère, qui l'obligeoient tout de mesmes à vous qu'elle s'estoit

obligée à luy, et l'obligeroyent encores vers toutz les successeurs de

vostre couronne qui voudroyent continuer en la ligue avec elle, et,

par ainsy, qu'il n'estoit besoing de renouveller rien de cella; et

quand au commerce, qu'elle vouloit, de bon cueur, que les choses

s'effectuassent sellon le traicté.

J'ay réplicqué qu'encor qu'elle eût bien devers elle le sèrement et la

lettre du feu Roy, vous ne luy aviez pourtant dényé vostre propre

sèrement et vostre lettre, bien que le traicté ne vous obligeât qu'à

luy signiffier simplement vostre intention; et, que pour ne donner

lieu à nul escrupulles, je la supplyois qu'elle ne se voulût rendre

difficile vers vous de ces deux choses, parce que l'une et l'aultre ne

luy estoyent d'aulcun intérest à elle, et qu'après avoyr, Vostre

Majesté, ouy là dessus son ambassadeur, vous n'aviez layssé de me

mander de luy en continuer à elle mesmes vostre instance. Et n'ay rien

obmis, Sire, de ce que j'ay estymé la pouvoir mouvoyr à n'y fère

poinct de refus.

Sur quoy elle m'a pryé que j'en volusse conférer avec ceulx de son

conseil, lesquelz avoyent aussy à me parler d'ung aultre affère,

duquel elle leur avoit commandé me fère part, affin que je ne

l'interprétasse nullement mal à Vostre Majesté: c'estoit que, pour

satisfère ung de ses marchandz d'une certayne somme, de laquelle il

avoit l'ordonnance de vostre conseil et lettres de vostre grand sceau,

et vostre mandement au trézorier de vostre espargne pour en estre

payé, et n'en ayant, après une longue poursuyte et beaucoup de frays,

peu rien obtenir, elle luy avoit concédé de pouvoir arrester par deçà

du bien de quelque françoys jusques à la concourrance de la dicte

somme, en transportant son debte au dict françoys, qui en pourroit,

puis après, aller poursuyvre son rembourcement vers Vostre Majesté.

J'ay soubdain fermement incisté au contrayre de cella, et l'ay fort

conjurée de n'admettre telles ouvertes, et n'outrepasser les termes

des anciens traictés; mais je n'ay peu impétrer d'elle que le dellay

d'ung moys pour vous en advertyr, lequel passé, elle vous prioit de la

tenir pour fort excusée.

Les seigneurs de son conseil, qui estoyent assemblez en bon nombre,

m'ont, au partir d'elle, fort volontiers escouté sur les remonstrances

que je leur ay déduictes touchant ce dessus. Et, après les avoyr

débatues, ilz ont advisé, quant à celles de la ligue, qu'ilz les

yroient résouldre avec la dicte Dame pour, puis après, m'en fère avoyr

entière responce. Dont, depuis, Mr de Walsingam m'a adverty, par le Sr

de Vassal, qu'ilz s'opinyastroient, quand au sèrement, de ne se

debvoir poinct réytérer; et quand à la lettre, qu'ilz la

consentiroyent; et quand au commerce, qu'ilz le desiroient plus que

nous, néantmoins qu'il ne se pouvoit establyr parmy les armes, tant

que noz troubles dureront. Mais, pour le regard du faict du marchand,

ilz se sont toutz, en ma présence, escriez qu'il n'y avoit rayson

aulcune qu'après les grandes dilligences et poursuytes qu'il avoit

faictes, et après les promesses de Mr le mareschal de Retz et aultres

seigneurs, qui avoyent esté par deçà, lesquelles estoyent toutes

réuscyes vaynes, j'eusse maintenant extorqué de la dicte Dame ung

nouveau dellay contre luy; et que ny les démonstrations, ny les

œuvres, dont on usoit en France vers leur Mestresse, ne

correspondoyent en rien aulx bonnes parolles et persuasions dont je

l'entretenoys icy, ordinayrement; et que leur ambassadeur, après

avoyr, de temps en temps et de lieu en lieu, tousjours esté remis de

toutes ses demandes jusques à ce qu'on seroit à Paris, ne pouvoit

avoyr communicquation avec Mrs de Chiverny et de Bellyèvre, auxquelz

Vostre Majesté l'avoit renvoyé; et le renouvellement de la ligue

méritoit bien qu'on procédât d'une plus franche et meilleure affection

avecques luy.

Je verray ce que je pourray fère de mieulx en ma première audience;

mais, de tant que la dicte Dame, pour quelque souspeçon de peste, a

deslogé, dès lendemain de Penthecoste, de Grenvich, et s'achemine

desjà en son progrès, je vous supplye, Sire, commander bien

estroictement à Mr de Mauvissière que, sans excuse ny dellay

quelconque, il s'en vueille dilligemment venir, car, autrement, je

vous ay bien expressément escript qu'il en viendroit faulte et

manquement à vostre service. Et sur ce, etc.

Ce XXVIe jour de may 1575.

Correspondance diplomatique de Bertrand de Salignac de la Motte Fénélon, Tome Sixième Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575 · 第 224 / 273 题