A LA ROYNE.

Madame, après avoyr faict lecture à la Royne d'Angleterre de la lettre

du Roy, vostre filz, du XXIIIIe du passé, et après m'avoyr, elle, dict

avec sa grande satisfaction qu'elle se sentoit fort atenue à luy de ce

bon office qu'il faisoit entre Vostre Majesté, qui estiez sa mère; et

elle qui estoit sa seur, et qui vous respondoit à fille, elle m'a prié

de luy vouloir librement dire qu'est ce que Vostre Majesté

particullièrement m'en mandoit.

Je luy ay respondu que, de tant que j'avoys addressé le récit du tout

au Roy, vostre filz, que vous luy aviez layssé fère toute la responce,

et que me commandiez d'en parler seullement sellon le contenu de sa

lettre.

Elle m'a réplicqué que cella seroit ung argument, ou que vous seriez

malcontante, ou que ne vous souciez pas beaucoup qu'elle le fût, et

qu'elle se trouvoit bien empeschée que vous debvoir mander sur ce que

le Roy luy faysoit dire, si je ne luy disoys aussy quelque chose de

vostre part; et m'a, de rechef, fort conjuré que je ne luy voulusse

rien dissimuler de ce que m'en escripviez.

J'ay tiré lors vostre lettre de ma pochète, et, après avoyr pryé la

dicte Dame, si, d'avanture, elle y trouvoit quelque marque de vostre

courroux, qu'elle voulût considérer que c'estoit l'offance que milord

de North vous avoit trop indiscrètement faicte, et celle que depuis,

elle mesmes, pour y avoyr trop tost creu, y avoit adjouxtée, qui vous

avoient touché le cueur de deux justes dolleurs, desquelles vous

demandiez avec rayson d'estre maintenant satisfaicte; dont failloit

qu'elle prînt de bonne part tout ce qu'elle y verroit. Et la luy ayant

ainsy tout franchement présentée, elle l'a incontinent et bien fort

curieusement toute leue jusques à la fin, ensemble l'addition qui

estoit au bas. Puis m'a dict qu'elle n'y trouvoit rien qui ne fût en

termes très honnorables, et desquels elle ne vouloit fallir de vous en

rendre le plus exprès grand mercys qu'elle pouvoit, et qu'elle voyoit

bien que la lettre du Roy et la vostre non seulement luy rendoient ung

très certain tesmoignage de la grande sincérité de toutz deux vers

elle, mais encores du grand soing que l'ung et l'aultre aviez qu'elle

demeurât bien esclarcye de tout ce qui y pourroit fère survenir du

doubte; et qu'elle ne se souvenoit pas bien si milord de North, en luy

faysant le compte du feu Roy Henry, son père, luy avoit aussy parlé du

feu grand Roy Françoys, mais que ce n'estoit pas aulmoins à elle, à

qui il avoit mal interprété le faict des deux neynes, car ne luy eût

layssé passer, ayant entendu qu'elles estoient fort jolyes et bien

fort proprement habillées, et qu'elle eût desiré de les pouvoir voyr,

et seroit chose qu'elle accepteroit, de bon cueur, s'il vous playsoit

luy en fère présant d'une;

Et que, de l'article de Mr de Guyse elle avoit ouy dire jusques

aujourdhuy que la coustume de France en estoit aultre, mais, comment

que ce fût, si je n'avoys sur ce qu'elle m'avoit dict icy, ny son

ambassadeur sur ce qu'elle luy avoit escript par dellà, bien

représanté au Roy, et à Vostre Majesté, l'obligation qu'elle

recognoissoit vous avoyr à toutz deux, pour la faveur et bon

traictement qu'avez faict au dict de North, que de nouveau elle vous

en remercyoit le plus grandement et du meilleur cueur qu'il luy estoit

possible; et que, de toute la faulte qui pouvoit estre advenue, depuis

son retour, elle s'en prendroit, ainsy qu'elle debvoit, entyèrement à

luy; et que, pour vostre satisfaction, elle vous prioit, Madame, de

demeurer très fermement persuadée qu'elle n'avoit entendu ny entendoit

avoyr dict, sinon qu'elle ne pouvoit estimer que fussiez si mal

honnorable princesse que d'avoyr voulu mal honnorablement parler d'ung

si honnorable prince comme estoit le feu Roy, son père; et que

c'estoit le moins qu'elle avoit peu ny deu dire, pour l'honneur de son

dict père, à celle qu'elle honnoroit comme sa mère, et de laquelle

elle desiroit estre plus singullièrement aymée et bien volue que de

princesse de tout le monde.

Et m'ayant fort prié de mesnager ainsy ce propos qu'il n'en peût

rester rien d'offance en vostre cueur, comme il n'en restoit ung seul

brin dans le sien, et après m'avoyr encores quelque temps entretenu

d'aulcunes aultres choses, dont le Sr de Vassal vous rendra compte,

elle m'a fort gracieusement licencyé. Et semble bien, Madame, que la

grande expression, dont elle m'a uzé sur la déclaration du propos

qu'elle avoit tenu de Vostre Majesté, monstre assés qu'elle ne se veut

aulcunement despartyr, si elle peut, de celle privée amityé et

honneste entretien dont avez de loing uzé l'une avec l'aultre. Et sur

ce, etc.

Ce XXVIIIe jour de febvrier 1575.

Correspondance diplomatique de Bertrand de Salignac de la Motte Fénélon, Tome Sixième Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575 · 第 194 / 273 题