AU ROY.

Sire, j'ay esté bénignement et fort bien ouy de la Royne d'Angleterre

sur ce que je luy ay dict que jamays chose n'estoit tant venue hors

l'opinyon, ny contre l'opinyon de Vostre Majesté et de la Royne,

vostre mère, que d'avoyr entendu que milord de North luy eût peu fère

ung tout seul maulvais rapport de vous deux; car pensiez luy avoyr

donné argument de luy en fère plusieurs bons de la droicte et

cordialle amityé que luy portiez, et de ce que, plus que nuls aultres

ses alliés, vous l'aviez, autant et possible plus en honneur et

respect que nul aultre prince ny princesse de vostre alliance; et que

cella vous avoit beaucoup troublez de voyr que voz bonnes euvres,

voyre les meilleures et les plus pures et les plus courtoyses, dont

vous estiez peu advizer vers son ambassadeur, pour honnorer la dicte

Dame et honnorer la ligue et confédération qu'aviez avec elle, et la

magniffyer devant tout le monde, avec, possible, la jalousye des

aultres princes chrestiens, fussent non seulement tenues en peu de

compte, mais eussent esté calompnyées et convertyes en une matière

d'offance et de courroux; à quoy ne se pouvoit fère que n'eussiez

beaucoup de regret, et que ne vous pleignissiez à elle d'elle mesmes,

d'avoyr voulu recepvoyr une si male impression de vous, voyre de

l'avoyr escoutée, ou mesme d'avoyr souffert qu'elle luy eût esté

rapportée; car, encor que toutz deux vouliez librement confesser que

vous mériteriez mille et mille indignitez contre vous, si vous aviez

faicte ceste cy, dont est question, contre elle, ny contre la mémoyre

du feu Roy, son père, si debvoit elle avoyr ainsy jugé de Voz

Majestez, comme de princes qui n'estiez ny si mal honnorables, ny si

mal nays, ny si imprudentz, que d'avoyr jamays commis une telle erreur

que celle là, qui eût esté par trop grande; et que ne sçaviez comme

penser de l'amityé qu'elle vous avoit promise, car vous trouveriez

très mal appuyez si elle s'esmouvoit ainsy de si légers rapportz, et

qu'il faudroit bien qu'allissiez chercher ailleurs d'autres amityez

qui fussent mieulx fondées et mieulx qualiffyées que la sienne; bien

avois je mis peyne, en vous tesmoignant son courroux, de vous mander,

par mesmes moyen, comme elle s'estoit modérée, et comme, enfin, elle

mesmes avoit parlé pour vous et pour la Royne, vostre mère, et avoit

faict là dessus une très honneste déclaration, qui m'avoit rendu le

plus satisfaict gentilhomme du monde, de quoy pareillement Voz

Majestez avoient receu de la satisfaction, et pourtant m'aviez

commandé de luy en donner à elle une très entière de laquelle

j'espéroys qu'elle se contanteroit; et faudroit aussy qu'après qu'elle

auroit cognu que trop tost elle s'estoit esmeue contre Voz Majestez,

qu'elle s'efforçât de vous donner de sa part quelque contantement.

La dicte Dame, avec un peu de colleur qui luy est montée au visage,

m'a soubdain respondu que ce que je venois de luy dire luy faisoit

craindre que, possible, j'auroys adjouxté une nouvelle faulte à celle

de milord de North, de vous avoyr représanté trop plus aigres les

choses qu'elles n'estoient.

Je luy ay réplicqué que, si j'avoys erré, ce n'avoit esté que pour

n'errer pas en une matière de si grande importance comme ceste cy, de

ne laysser ulcérer son cueur de chose qui procédât de Voz Très

Chrestiennes Majestez, ni pareillement les vostres de chose qui

procédât d'elle, et qu'elle verroit, par le contenu de ce qu'il vous

avoit pleu m'en escripre, que je n'avoys, de mon costé, rien gasté. Et

luy ayant là dessus faict lecture de vostre lettre, elle a

curieusement noté les particullaritez, qui y estoient, de l'honneste

faveur et des advantages qu'aviez faict au dict de North, plus qu'à

l'ambassadeur du Roy Catholicque, ny à celluy de l'Empereur. Et après

avoyr bien comprins le tout, elle m'a dict qu'elle seroit par trop

marrye, s'il vous restoit aulcune male satisfaction de chose qu'elle

eût dicte; et qu'elle vous suplyoit de considérer qu'elle n'avoit peu

fère de moins, sur le rapport que son ambassadeur luy avoit faict,

duquel ceulx de son conseil et de sa court estoient participans, que

de m'avoyr privéement déclaré ce qu'elle en avoit sur le cueur, non

qu'elle se fût dès lors formée nulle mauvayse impression de Voz

Majestez, mais pour l'oster à ceulx qui la pouvoient avoyr, et aussy

pour ne monstrer qu'elle ne prînt à cueur ce qui touchoit l'honneur et

mémoyre du feu Roy, son père; et qu'à ceste heure elle sentoit en son

cueur une singullière consolation de voyr, par l'évident tesmoignage

de vostre lettre, que vostre intention et celle de la Royne, vostre

mère, et voz actions vers elle estoient ainsy nettes et pleynes d'une

vraye et droicte amityé comme elle le pouvoit desirer, et comme elle

vous prioit bien de croyre que vous trouveriez les siennes vers vous

toutes semblables, sans qu'il y eût jamays de manquement; et vous

remercyoit, de tout son cueur, du soing qu'aviez eu de luy en mander

ceste tant pleyne et entière satisfaction, sur laquelle elle desiroit

que voulussiez demeurer ainsy bien persuadez d'elle, qu'il n'y avoit

que l'extrême desir qu'elle a tousjours eu de se voyr bien aymée de

toutz deux, et le regrect qu'elle avoit qu'elle ne le fût, qui

l'avoient ainsy troublée et esmeue de ce fascheux rapport; et que

néantmoins elle n'y avoit advancé ung mot ny entendu d'en dire ung

autre qui peût tourner à vostre offance, car elle en seroit

déplaysante jusques en l'âme, et qu'elle me promettoit bien qu'elle

parleroit à bon escient à milord de North; m'ayant la dicte Dame, en

toutes ses parolles et démonstrations, fort expressément monstré

qu'elle ne vouloit entrer en aulcune mauvayse intelligence avec Voz

Majestez Très Chrestiennes, si elle s'en pouvoit garder.

Dont je ne l'ay volue ny presser ny convaincre davantage de ce qui

estoit advenu, et sommes passez à ce que Vostre Majesté trouvera

déduict en la lettre que j'escriptz à la Royne. Et puis, je l'ay ainsy

remercyé de l'offre qu'elle vous avoit faicte de s'employer à la

paciffication de vostre royaulme, comme me le commandiez par le

postscripta de vostre dernière lettre. Sur quoy elle m'a respondu ce

que je vous supplye très humblement de vouloyr ouyr du Sr de Vassal,

et vouloir bénignement entendre à la très humble requeste qu'il

continuera de vous fère pour moy, à ce qu'il vous playse, et pour

l'importance de vostre service, et pour mon indisposition et

nécessité, accélérer le congé qu'il vous a desjà pleu m'octroyer. Et

sur ce, etc.

Ce XXVIIIe jour de febvrier 1575.

Correspondance diplomatique de Bertrand de Salignac de la Motte Fénélon, Tome Sixième Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575 · 第 193 / 273 题